Pourquoi avoir intitulé ce spectacle « Salves » ? Le rythme effréné et brutal de la pièce nous immerge dans une réalité douloureuse et ardue, Maguy Marin ayant décidé de nous submerger de contrastes cacophoniques au théâtre de l’Agora ce vendredi 14 octobre 2011 à Évry.

Salves

Des sons dissonants et martelés du piano au forte, arrêtés net par un déclic de magnétophone, alternent avec un silence relatif. Un bruit ambiant ajoutant une angoisse supplémentaire à la mise en scène, les choix des jeux de lumières et la précipitation des danseurs peuvent nous donner le tournis. Cette répétitivité incessante du clair et de l’obscur, ces flashs brefs qui entrouvrent les murs noirs d’un univers dessinant les ombres et les lumières où les personnages apparaissent, font que le spectateur est aux aguets en permanence.

Au début, les danseurs sont comme suspendus à un fil invisible, peinant à trouver le bout, demandant de l’aide aux autres. Finalement, chacun se met à chercher de son côté. Tout comme les hommes en société, nous cherchons des solutions, demandons aux autres pour qu’ils cherchent à leur tour mais parfois, nous n’écoutons pas ce qu’ils ont à dire. Y a-t-il des solutions, des issues aux problèmes de nos sociétés ? Chacun peut interpréter les symboles de cette pièce à sa guise, le but étant de pousser chacun d’entre-nous à la réflexion et au débat, peut-être même à s’intéresser à la société et sa gestion, la vie citoyenne et ses libertés ainsi que la place de la démocratie dans nos pays et la perte de certaines valeurs.

Cadence soutenue et silence

Les danseurs semblent être pourchassés ou épiés, les magnétophones donnant l’impression que le monde est mis sur écoute ou bien qu’il doit écouter toujours la même rengaine ; ils doivent fuir, se cacher, être comme les autres pour passer incognito. Cela peut nous faire penser aux régimes dictatoriaux, où tout doit aller dans le sens imposé par les dirigeants, tout accident est réprimandé. Les danseurs installent, dans une cadence infernale, des planches de bois pour faire une table, en « organisant le pessimisme  » selon Walter Benjamin, à l’image d’un travail à la chaîne digne du Taylorisme.

L’activité à la fois centrale et banale de mettre le couvert tourne rapidement à la psychose lorsque l’un d’entre eux casse une assiette. Ils se muent en immobilisation et silence. Cet incident – ou accident – incarnerait une tare de la société dans laquelle nous vivons. Il s’agit d’un choc contrastant avec nos habitudes. Les autres restent pétrifiés puis décident de fuir dans la hâte. Une scène qui sera répétée mainte fois.

Un paradoxal chaos coloré

Les bruits de fond assourdissants, superposés au rythme déconcertant adopté par les danseurs, entrainent chez le spectateur une réelle angoisse physiologique. Le clair et obscur imposé par Maguy Marin permet de séquencer et d’organiser la pièce. Les jeux d’ombres mettent en avant les profils des personnages de la vie quotidienne ; des personnages célèbres sont symboliquement représentés, des tableaux célèbres comme « Guernica » de Pablo Picasso défilent sous nos yeux, des symboles oubliés à cause de la « perte d’expérience » soulignée par Walter Benjamin, car le XXème siècle a été le théâtre de catastrophes collectives répétées. La mémoire est ensevelie avec les êtres, la statue de la liberté devient une ruine brisée par le temps. Les danseurs apparaissent puis s’évanouissent dans l’obscurité, ils tournoient en traversant à toute vitesse la pièce, créant une « force diagonale », un lien «  dans le continuum du temps entre passé et futur  » d’après Hannah Arendt ; ils s’échangent des matériaux comme une tornade traversant la pièce, ils sont tels des atomes s’entrechoquant pour faire naître un monde. Maguy Marin a réussi à nous projeter dans un univers imagé.

Tout à coup, une danseuse tombe dans les bras d’un danseur, puis d’un autre ; ils sont soudés, s’entraident dans leur chute en se faisant véritablement confiance. Ils tombent ou ils tirent ; aspirés dans un trou ou presque élevés dans les airs ; des forces antagonistes se répètent comme le mouvement des atomes dans l’univers ou les rapports entre les hommes. La fin se termine en apogée anarchique, un feu d’artifice de peinture vivante, une explosion de sentiments avec la colère et la peur. Mains sur la bouche ou devant les yeux, ils ont levé le voile et brisé la tyrannie. Ils sont comme ces indignés siégeant dans les grandes villes du monde, le désespoir les fait sortir de leur quotidien. Ils sont devenus sourds à l’Autorité les ayant esseulés. C’est un banquet final qui se termine en chaos coloré, paradoxal à l’ensemble de cette pièce en « noir et blanc ». Le message ironique clamé haut et fort est le suivant: «  quand on est dans la merde jusqu’au cou, il ne nous reste plus qu’à en rire  » mais aussi, d’une certaine manière, à nous unir.