En deux volumes servis par une mise en couleur splendide de RUBY, MEZZO et PIRUS nous entraînent dans les soucis et les fantasmes saupoudrés d’alcool et de LSD d’une certaine jeunesse, celle des pavillons de banlieue proprets à l’américaine.

D’ailleurs sommes-nous bien en France ? On sent à travers cette histoire que toute une partie de la jeunesse se retrouve autour d’un gloubi-boulga futile et stérile dans son apologie du consommer-toujours-plus. Sans frontières, sans limites, réduits à la satisfaction immédiate de leurs envies d’ados et face à des parents paumés, pathétiques dépressifs ou caricatures des travers de leurs propres enfants, les jeunes sont-ils sans futur ?

Un roi de pacotille…

La force du livre repose sur un découpage de la narration autour de petites histoires mettant en scène un personnage avec un récit à la première personne. Peu de dialogues, toujours percutants, sans chichis, mis en relief par un dessin léché très 60’s et la grande place laissée aux introspections des protagonistes. Loin de perdre le lecteur, ces petits tableaux s’enfilent comme des perles sur la trame du scenario de PIRUS et nous tiennent en haleine.
Un personnage sert de fil conducteur : Eric, fils unique d’une mère seule dont la hantise est de se faire éjecter de la place de « mâle dominant » par l’arrivée du beau-père. Le ton est donné dès les premières cases avec une rave-party costumée façon Halloween au cours de laquelle On retrouve Eric en train de trousser dans les bois la copine de son meilleur ami alors qu’au même moment ce dernier (déguisé pour la circonstance en squelette)se fait tabasser en règle avant d’être percuté et envoyé dans l’autre monde par une voiture. Comme une maxime : la jeunesse ne respecte rien, encore moins les siens.

Régulièrement coiffé d’un masque de mouche géante, pas sans rappeler le film Donnie Darko d’ailleurs, Eric nous fait partager ses délires de puissance, ses envies de meurtre et l’amour maso qu’il porte à sa mère.
Tout à son autocélébration, le « Roi des mouches » daigne descendre de son trône pour se mêler à la médiocrité humaine à laquelle il apporte sa contribution souvent malvenue. Presque toujours motivé par ses envies libidineuses, souvent par l’argent, il n’en est que plus humain lorsqu’il se rend enfin compte du mal que son égoïsme et ses instincts primaires à satisfaire occasionnent. Et si on a envie de lui taper l’épaule en signe de réconfort, l’envie de lui foutre une taloche sur le crâne et de lui dire « bien fait pour ta pomme » démange souvent.

Une jeunesse qui s’ennuie…et sans futur

Là encore, ce qui frappe c’est le l’abyme culturel dans lequel semble évoluer cette jeunesse. Les apparitions des Rolling Stones, les nombreuses références au groupe Pulp et la coupe playmobil d’Eric sont autant de rappels d’un âge révolu, presque légendaire puisque les rares fois où la musique concerne les adultes c’est quand l’un commet le sacrilège de déchirer la pochette d’un James Brown alors qu’un autre renverse ses « merdes des années 80 ».
Ainsi la jeunesse n’aurait plus rien à espérer des parents, sinon leur thune, que ces derniers semblent troquer contre des miettes d’affection. Malgré tout on assiste à des moments où les masques tombent des deux côtés ; moments fugaces et souvent teintés de culpabilité, comme si à force de comprimés, de la pression du conformisme, les gens semblent condamnés à deux extrémités, la chiffe molle émotionnelle ou le prédateur déshumanisé.

Dans cette banlieue aseptisée, les centres commerciaux ont remplacé les maisons de quartier, le fast-food la brasserie du coin et l’on boit forcément du whisky. C’est dans ce no man’s land que surgit David lors du deuxième tome. Au cours d’une soirée mode teenager autour d’une piscine et agrémentée de petites pilules et de malt fermenté surgit une silhouette dans la nuit noire. Le fait qu’il s’agisse du seul Noir de l’histoire et qu’il escalade le grillage séparant les pauvres du « côté doré de la clôture » n’est pas innocent. Avec sa veste argentée, ses lunettes blanches et son nœud papillon, il fait un peu l’effet de l’esprit du Noël perdu qui surgit du néant pour rappeler Scrooge à son humanité. Sa manière de parler ampoulée et son goût pour l’art achèvent de faire de lui un intrus, obligé de se vêtir en mode racaille dans son lycée « de pauvres » et d’obéir au même code de langage, c’est-à-dire éviter les mots de plus de deux syllabes.
Ajoutons à cela un artiste en herbe qui dessine sa propre vie ratée et finit quelques cases plus tard tabassé, alors on se dit que la culture a déclaré forfait.

La jeunesse se résume à cela ? Eh non. « Le roi des mouches » illustre parfaitement que tout est mouvement, filles et garçons, parents, chacun peut se révolter, pour aboutir à …quoi ?
Les dernières cases doivent être lues deux fois tant le message est fort. Et c’est le spectre de Damien le squelette qui s’en charge : à travers sa mort, cet état désormais fait d’éternité, il découvre l’Amour et le besoin de protéger la personne qu’il aime. Le talent des auteurs s’exprime par cet instant de poésie, loin de toute mièvrerie il s’agit au contraire de refermer le livre comme une parenthèse, à l’instar de la vie éphémère.

• « Le roi des mouches », de MEZZO et PIRUS, deux volumes aux éditions Drugstore.
Images, tous droits réservés Glénat.

• Et pour les fans, de Pulp :
Do you remember the first time ? : http://www.youtube.com/watch?v=KTo7wKumolU
Dogs are everywhere : http://www.youtube.com/watch?v=KDINW-Q_694
Babies : http://www.youtube.com/watch?v=7T_ucNb7GqU
Common people : http://www.youtube.com/watch?v=DqgXzPfAxjo

Le week-end prochain, rendez-vous avec Black hole de Charles Burns.