Deux mois après le début du mouvement, les désormais célèbres « gilets jaunes » n’en finissent pas de faire les grands titres. Cette mobilisation inédite, issue des territoires, a ces dernières semaines fait vaciller le pouvoir, obligeant le sommet de l’Etat à présenter plusieurs fois publiquement des annonces et engagements en réaction à cette protestation. Malgré l’hiver et une certaine répression dont les participants font l’objet, la dynamique ne semble que peu faiblir, avec les manifestations du samedi qui se poursuivent, comme les occupations de centaines de ronds-points (notre reportage à Sainte-Geneviève et Palaiseau).

Plusieurs rassemblements de « gilets jaunes » sont relevés dans le département, de manière plus ou moins régulière, aussi bien vers Dourdan, Angerville, que Villabé, les secteurs de la N20 (VDB), sans oublier ces Essonniens qui rejoignent des points de mobilisation dans les départements voisins comme la Seine-et-Marne. L’Essonne terre d’étape également, pour plusieurs groupes de « gilets jaunes » réalisant des marches à travers la France, convergeant pour certains le week-end dernier à Paris. Un collectif parti d’Arles le 16 décembre est ainsi venu en région parisienne promouvoir le référendum d’initiative citoyenne (RIC). Tandis qu’un collectif venu de Bordeaux s’est arrêté à Etampes le 16 janvier, comme le rapportent nos confrères de l’hebdomadaire Le Républicain.

C’est par un appel sur Facebook disant que le groupe des Bouches-du-Rhône arrivait dans le secteur de Villeneuve-saint-Georges vendredi soir, que Dimitri a appris leur venue. Ce « gilet jaune » de Vigneux leur a ainsi offert le gîte : « j’ai vu le message passé, ils demandaient si des gens pouvaient les héberger, et vu que je pouvais les accueillir, je me suis proposé, ça faisait quand même beaucoup de monde à la maison » raconte-t-il. 6 marcheurs ainsi que d’autres « gilets jaunes » ont passé la soirée ensemble, et en ont profité pour échanger longuement sur la situation. « Ce sont eux qui ont lancé ce mouvement de convergence vers Paris, d’autres groupes les ont ensuite suivi » poursuit Dimitri, en détaillant leur parcours, « ils ont fait 800 kms, et ont eu des problèmes d’articulation, ont du voir des kinés, ils étaient accompagnés d’un camping-car, au cas où. Au total ils sont allés sur 50 rond-points, au cours de 34 étapes, selon les endroits, d’autres les rejoignaient et marchaient avec eux ». De quoi faire dire au militant vigneusien après les avoir reçu que ce sont « de sacrés sportifs ».

Un mouvement qui veut gagner en maturité

Tandis que ces marcheurs rejoignaient la capitale et devaient être reçus à l’Assemblée nationale pour exposer leurs revendications, Dimitri fait partie de ces citoyens mobilisés qui veulent poursuivre la lutte des « gilets jaunes ». Investi sur les ronds-points comme dans les rassemblements parisiens, il décrit l’évolution qu’il perçoit depuis le mois de novembre : « voilà 10 semaines que ça dure, tout le monde désormais s’intéresse à la chose politique, pas la politique politicienne, mais celle de la vie de tous les jours ». Il raconte ainsi les « différents pôles » mis en place sur les lieux de mobilisation, « avec des maraudes, car sur les ronds-points, on nous amène plein de choses, de la nourriture, au bout d’un moment il y en a trop, des équipes partent alors la nuit à Paris distribuer tout cela ». Il évoque aussi des projets de « bourse aux vêtements » ou de systèmes permettant de « faire vivre le petit commerce, privilégier les circuits courts, pour recréer des liens ».

Au même moment vendredi soir se tenait à Bondoufle, la première assemblée des différents groupes de « gilets jaunes » du 91. Approximativement un demi-millier de personnes ont participé à cette soirée, avec des parkings plein à craquer et même fermés faute de places, pour accueillir des « gilets jaunes » des quatre coins du département, et au delà. Plusieurs « voisins » du 77 ou du Val-de-Marne étaient également présents, à l’image de figures médiatiques de la mobilisation. Cette rencontre de personnes mobilisées sur le terrain devait permettre d’échanger les expériences, et se projeter dans la suite du mouvement. Notamment à l’initiative de la soirée, bien qu’il s’en défende, l’acteur local Philippe Pascot, que l’on retrouve en première ligne, après la publication de ses ouvrages dédiés aux élus en délicatesse avec la justice, ou de précédentes batailles locales comme les risques d’exploitation des gaz de schiste en Essonne (lire dans nos archives).

Dans la salle, quelques têtes familières des réseaux militants du coin, comme cet élu de Bondoufle, un opposant corbeil-essonnois curieux, ou cette retraitée de la CGT, chacun isolé parmi la foule. Mais on note surtout une grande majorité de novices de l’action publique et du monde militant, pas moins galvanisés pour certains par deux mois de mouvement. A l’intérieur de la salle comme sur le parvis au milieu des fumées de cigarettes, ça relate la vie des ronds-points, et les comptes rendus des dernières marches parisiennes, pour celles et ceux qui s’y risquent. Dans plusieurs bouches ainsi que sur les écrans des smartphones, les témoignages de violences policières sont discutés.

Parti pour durer?

Les débats, de bonne tenue, reflètent un vrai mécontentement sur la situation politique actuelle de la part des personnes impliquées. Et rappellent qu’autant de gens différents se fédèrent, avec une diversité de revendications et de doléances. Plusieurs témoignages ont illustré ces propos, et beaucoup de questionnements ont été soulevés. Le président est-il légitime? Le gouvernement doit-il démissionner? Si personne ne se risque à deviner sur quoi cette période pourra déboucher, certains craignent que l’instabilité, si elle perdure, amène une crise politique plus grave.

A l’heure de la promotion du « grand débat national » dans tout le pays (lire notre article), les participants à cette première rencontre départementale n’ont pas semblé convaincu par la démarche proposée par le gouvernement. Quelques uns essayent de recentrer le mouvement sur certaines revendications clés. A commencer par le RIC, ou encore la baisse de la TVA pour les produits de première nécessité. Dimitri de Vigneux pense lui que les « gilets jaunes » sont là « jusqu’à mai c’est sûr », et compte bien maintenir la pression pour faire adopter certaines mesures symboliques. Ce d’autant plus que dans les différents groupes, qui se montent selon les territoires et les disponibilités pour les actions, « on vit quelque chose de très fort, on a tous rencontré quelqu’un de blessé, de gazé, on est chassés par la police, fichés, ma voiture et mes papiers ont été pris en photo » décrit ce militant, « on a été touchés dans notre émotion, dans notre chair ». Ce samedi, il sera de nouveau à Paris pour « l’acte 11 » du mouvement.