Difficile de suivre dans sa globalité le mouvement qui agite les lycées essonniens depuis quelques jours. Suivant les mots d’ordre nationaux et surfant sur la vague des « gilets jaunes », les lycéens du département organisent des opérations de blocage de leur établissement, et partent par endroit en cortège revendicatif. Des mobilisations émaillées d’épisodes de tensions, avec plusieurs incidents relevés entre jeunes et forces de l’ordre. Étant donné la quantité d’informations qui nous parviennent des quatre coins du département, parfois contradictoires, nous vous proposons un point sur la situation par nos équipes sur le terrain, ainsi que des faits vérifiés par nos soins.

A Dourdan, le lycée Nikola Tesla en est à trois jours de débrayages, mercredi, jeudi et vendredi. Pour ces jeunes, qui se présentent eux-mêmes comme éloignés car dans un lycée « dans la campagne » auquel on ne ferait pas attention, la mobilisation a touché une bonne partie de l’établissement qui compte 2000 élèves. Les lycéens se sont réunis, dans le calme, trois matinées durant, avec banderoles et slogans contre la réforme du lycée, ou encore de nombreux « Macron démission ». « Ici tout se passe bien » témoigne une lycéenne, aucun débordement et des manifestations plutôt festives ont agité la semaine devant l’établissement. « Les élèves sont beaucoup mobilisés pour être entendus » raconte Jeanne, une des meneuses du mouvement.

Notre premier article publié mercredi : la grogne gagne les lycées

Réforme du bac, Parcoursup, mais aussi réforme de la voie professionnelle, les lycéens tentent de mettre en forme une protestation d’ensemble de la politique éducative mise en place depuis le début du quinquennat. Mais pas facile de faire entendre ses revendications, quand dans une bonne partie des établissements, des tensions ou violences sont venues émailler les rassemblements. Les autorités préfectorales communiquent sur « des actes de violence entrainant 7 blessés » et un total de « 64 interpellations » entre lundi et jeudi, et ce vendredi, affichent « 38 interpellations effectuées, 4 policiers et 3 manifestants légèrement blessés », tout en appelant « chacun au calme ». Malgré nos demandes, la préfecture n’a pas encore été en mesure de nous donner le détail et les lieux des incidents.

La police aux aguets

Au lycée Corot de Savigny, déjà fortement mobilisé au printemps dernier, une douzaine de lycéens se sont retrouvés au petit matin ce vendredi, pour commencer à confectionner des banderoles. Mais une patrouille de police les attendaient sur place pour leur confisquer le matériel, rapportent les lycéens. A l’arrivée des grappes d’élèves, une tentative de blocage a eu lieu, et les forces de police sont rapidement intervenues pour disperser la foule. Plusieurs interpellations et l’usage de gaz lacrymogène sont rapportées. Les lycéens font également état d’un jeune blessé par un tri de flashball, information qui n’a pas pu être confirmée pour le moment. Les élèves présents au sein du lycée ont quant à eux été confinés à l’intérieur de l’établissement toute la journée.

Tentative de blocus, rapidement avortée par l’intervention des policiers, du côté du lycée Rosa Parks de Montgeron vendredi matin. Les meneurs ont été arrêtés sous les yeux de leurs camarades. L’établissement a pour sa part été confiné une partie de la journée. D’autres tentatives de blocage ont aussi été déjouées du côté du lycée professionnel Perrin de Longjumeau. A Massy, la situation s’est envenimée aux alentours du lycée du parc de Vilgenis. Après un blocage, des incendies ainsi que des affrontements ont eu lieu dans les rues de Massy, et les forces de l’ordre ont interpellé plusieurs élèves.

A Corbeil-Essonnes, une lycéenne réfugiée à l’intérieur de Doisneau raconte la tentative de blocus jeudi matin, qui s’est soldée par de vives tensions autour de la N7 : « on a entendu des pétards, et des feux de poubelle, ensuite je suis rentrée dans l’établissement. J’ai bien fait car 15 minutes après y avait des fumigènes ». Parmi les jeunes qui voulaient en découdre avec la police, présente en nombre, « il y en avait du lycée, et aussi pas du lycée » rapporte l’adolescente, qui affirme par ailleurs : « plusieurs personnes ont reçu des flashball dans les jambes, et un camarade resté coincé devant le lycée s’est fait méchamment gazé ». Ce vendredi, la consigne avait été passée de rester à la maison pour ceux qui le pouvaient, « mais ça risque de recommencer lundi » prévoit la lycéenne.

Ne pas confondre blocage et casse

Prune, référente du syndicat lycéen UNL en Essonne, relaye l’appel à mobilisation national de mardi, mais elle ne sait pas comment la situation va évoluer, notamment à cause des phénomènes de violence. « On veut par exemple manifester à Paris, mais on n’ose plus » indique-t-elle, relevant que chez les jeunes, « la rage elle est partout, personne ne contrôle ce mouvement ». Les appels au blocus se font partout ou presque de la même manière : les messages tournent sur les médias sociaux, en premier lieu Snapchat et Instagram. Les forces de l’ordre suivent ainsi de près les messages diffusés, avec plusieurs fonctionnaires chargés de faire du renseignement sur cette mobilisation dans le département. Du côté des élèves qui participent aux opérations de blocus, un certain nombre se disent « choqués par la répression » dont ils disent faire l’objet.

A proximité du lycée des Loges d’Evry, jeudi matin (JM/EI)

Sur Evry, plusieurs établissements étaient dans l’action jeudi matin. Vers 10h, des élèves de Baudelaire bloquaient leur établissement et le lycée voisin Perret, jusqu’à l’affrontement avec les forces de l’ordre au bout d’une demi-heure de face à face. Les élèves de ce lycée professionnel avaient organisé ce blocus, en réponse envers les récentes manifestations des « gilets jaunes » organisées depuis environ un mois dans toute la France. Parmi leurs revendications, la réforme de la voie professionnelle, ou encore la remise en cause de la plateforme « Parcoursup », et chez certains un simple « ras le bol » ou une défiance envers les forces de l’ordre.

Quelques leaders mène la vindicte, qu’une dizaine de policiers municipaux arrive à maintenir dans un première temps. Quelques détonations de bombes artisanales auxquelles les policiers ne cherchent pas à répondre jusqu’à une première tentative d’encerclement de la part de minots bien plus déterminés que vraiment organisés. Du moins en apparence. Les leaders entrainent les élèves qui suivent le mouvement sur la voie du bus, commençant à jeter des pierres sur les transports passant par l’arrêt « Nouveaux Champs », et là tout s’accélère : en moins de dix minutes, des renforts policiers arrivent pour débloquer le pont après l’arrêt, et lancent une première salve de gaz lacrymogènes. Les professeurs en première ligne depuis quelques jours sont désabusés au moment d’accueillir les élèves ayant inhalé les volutes irritantes de la maréchaussées. Des jeunes filles retournent vers le lycée des larmes plein les yeux, alors, que sous le pont, un jeune homme crachant du sang et saignant du nez sous l’effet des bombes anti-émeute, est irraisonnable. Il veut charger en retour la police, tout seul, de la haine, plein les yeux.

Les lycéens sous les flashball

La situation semble se calmer un moment, en apparence seulement. Les policiers démarrent en trombe sans prévenir. Le bruit court. C’est le lycée du Parc des Loges qui débraye. « Ce sont des élèves extérieurs qui sont venus perturber les cours, nos élèves sont confinés à l’intérieur pour le moment » nous explique Béatrice, professeure de français lorsque nous arrivons sur les lieux. D’autres témoignages nous confirment que ce seraient bien les lycéens de Baudelaire qui auraient mis le feu aux poudres. « Ceux qui le souhaitent peuvent rentrer, les plus calmes, ceux qui sont énervés peuvent rester dehors » s’impatiente la professeure au bout d’un nouveau face à face tendu. Les pompiers sont intervenus pour éteindre les débuts d’incendie, quand les policiers redémarrent en trombe vers une nouvelle destination inconnue. Des échos parlent d’échauffourées aux lycées Doisneau et Brassens (où le rassemblement a dégénéré peu avant). Et jusqu’à 13h on verra de nombreux usagers de la Tice remonter les voies de bus à pied.

Du côté de Brétigny, la grogne a repris de plus belle jeudi matin, où le rassemblement devant le lycée Jean-Pierre Timbaud a tourné à l’affrontement avec les forces de l’ordre. Bloquant l’accès à l’établissement, les jeunes manifestants, rejoints par des lycéens de Belmondo et Michelet à Arpajon, font face aux forces de l’ordre. Soudain, c’est la panique. Les jeunes fuient les policiers munis de flash ball. Malgré l’appel au calme lancé du côté des manifestants par la voix d’un éducateur, la tension n’est pas retombée d’un cran. Devant l’école primaire Gabriel Chevrier, située en plein cœur du centre-ville, un nouvel échange houleux survient entre les lycéens et les autorités. Cette fois, l’affrontement tourne court quand une lycéenne de Paul Belmondo est blessée par un tir de flashball au niveau du genou. Elle s’écroule sur le sol, ses camarades mais aussi les policiers se rassemblent autour d’elle. L’adolescente est prise en charge par les sapeurs-pompiers sous l’indignation de ses camarades. Certains s’étonnent de l’assistance prêtée par les policiers. « C’est eux qui ont tiré et maintenant ils viennent la prendre en charge. C’est n’importe quoi », peste l’un des lycéens.

Malgré l’incident, le calme est progressivement revenu au centre-ville. Mais tous craignent que la tension réapparaisse aux abords du lycée Timbaud la semaine prochaine. Des échauffourées avaient déjà éclaté mercredi, obligeant les forces de l’ordre à intervenir. Plusieurs poubelles ont été incendiées devant l’établissement mais aussi dans le centre-ville. Les images ont d’ailleurs été relayées sur les réseaux. Du côté des autorités, préfecture et élus locaux de l’Essonne appellent d’une même voix au « calme » et au « dialogue » au sortir d’une semaine agitée. Sans pour autant avancer une quelconque méthode de discussion.

Article de Fleury Vuadiambo, Christophe Negi et Julien Monier