La consigne avait été passée chez les forces de l’ordre du département. Mardi matin, des patrouilles de police ou de gendarmerie stationnaient aux abords d’une partie des lycées. Des mots d’ordre de blocus circulent depuis quelques jours sur les réseaux dans plusieurs établissements essonniens. Vendredi dernier, les élèves de Mennecy ou encore de Montgeron ont ouvert les hostilités, en occupant les entrées de leur lycée. Depuis ce lundi, les opérations se multiplient. A Etampes, Brétigny, ou encore Bondoufle, les lycées généraux ont entamé des actions de mobilisation, principalement contre la réforme du bac et l’application des nouvelles modalités d’accession à l’enseignement supérieur.

Les adolescents entendent relancer la contestation du printemps dernier, en particulier face aux conditions d’accès aux études post-bac, la plateforme Parcoursup entrée en vigueur cet été, qui institue pour les jeunes une forme de sélection à l’entrée des universités (notre dossier sur Parcoursup). Des appels qui viennent clairement se greffer au mouvement des « gilets jaunes » qui agite le pays depuis maintenant trois semaines.

Au lycée François Truffaut de Bondoufle, un appel à mobilisation a circulé dès ce lundi, entraînant un premier rassemblement devant l’établissement. Mais la situation s’est envenimée mardi matin, alors qu’un débrayage débutait lors de la pause de 10h30. « On s’est rassemblé devant l’entrée, on était 150 environ » raconte une jeune fille présente à ce moment, « mais ça a rapidement dégénéré, après l’incendie d’une poubelle et surtout l’intervention des gendarmes ». Deux heures durant, jeunes et forces de l’ordre se sont affrontés aux abords de l’établissement et dans l’allée piétonne qui longe le stade. Jets de projectiles d’un côté, grenades lacrymogène de l’autre, la situation houleuse a conduit la direction du lycée à confiner élèves comme personnel pendant les incidents.

La tension ne retombe pas à Bondoufle

Alors que le calme est revenu devant l’établissement, un employé des services techniques de Bondoufle commence à nettoyer les lieux, jonchés de débris de toutes sortes. « Ils en ont balancé de la lacrymo » constate-t-il, incrédule, tout en commençant à racler le reste d’un feu de poubelle avec sa pelle. Il faut dire que la tension a atteint les sommets devant le lycée, et de nouveau ce mercredi matin, avec un nouveau face à face entre jeunes et gendarmes. Pour cette lycéenne de seconde, les forces de l’ordre n’ont pourtant pas fait la différence entre manifestants non-violents et ceux venus pour en découdre : « même si certains étaient chauds, nous on était là pacifiquement, mais ils sont arrivés et nous ont gazé gratuit » grimace-t-elle.

Une interprétation quelque peu différente du côté des forces de maintien de l’ordre. Selon la colonelle Karine Lejeune, commandante en chef de la gendarmerie en Essonne, et qui était présente sur les lieux, « on a dit aux lycéens de se disperser et il y a eu des sommations, ensuite en effet nous devions reprendre le dessus sur ces individus qui venaient au contact, certains jetaient des pierres, des bouteilles et tout ce qu’ils trouvaient, sur nos troupes ». Selon elle, « des individus étaient très clairement là pour en découdre », et ses collègues ont du « se mettre en sécurité après avoir été caillassés ». De plus, « un gendarme a été atteint par un projectile au niveau du mollet, sûrement un tesson de bouteille, il a du être hospitalisé » précise-t-elle.

Au terme des échauffourées, quatre personnes ont été arrêtées, « des lycéens, mais pas que » indique la numéro 1 de la gendarmerie de l’Essonne, confirmant les dires de plusieurs lycéens qui affirment que certains jeunes étaient venus de l’extérieur de l’établissement. A la tête de la petite fédération essonnienne de l’UNL et ses quelques militants, Prune est lycéenne à Corbeil-Essonnes. Le syndicat lycéen lance des appels à mobilisation pour la semaine prochaine, mais n’est pas à l’initiative des actions menées ces derniers jours en Essonne : « ça nous a pris par surprise, mais il faut dire que d’une manière générale, il y a une sorte de rage qui se dégage chez les lycéens, ils ont vu les images à la télévision, et se disent que c’est leur tour de faire quelque chose de fort » analyse-t-elle.

Une épaisse fumée, mélange de restes d'incendie et de gaz lacrymogène, ceinturent les abords du lycée de Bondoufle ce mercredi matin

Une épaisse fumée, mélange de restes d’incendie et de gaz lacrymogène, ceinture les abords du lycée de Bondoufle ce mercredi matin (FB/EI)

Les griefs ne manquent pas concernant la politique actuelle et ses conséquences pour la jeunesse. La syndicaliste de l’UNL 91 dénonce « surtout la réforme du bac, qui va nous pousser à choisir les disciplines dites majeures ». En résumé, « tous les lycées ne pourront plus faire chacune des spécialités, et à cela s’ajoute Parcoursup, avec ses déceptions, qui met comme un frein à ce qu’on veut faire après le bac. Tout ça nous a vraiment mis en colère ». Ce qu’elle appelle « une forme de rébellion lycéenne » exprime surtout pour Prune, un « manque d’espoir, une désillusion, parcequ’on sait qu’on va tous finir à Pôle Emploi ».

La voie professionnelle sacrifiée?

Les lycées généraux ne sont pas les seuls à débrayer depuis le début de semaine. La tension est en effet montée d’un cran dans plusieurs lycées professionnels, concernés également par une réforme qui va transformer l’organisation des bacs pros dès l’an prochain. La responsable de l’UNL parle d’une réforme « assez dérangeante qui va pénaliser les cursus ». Les lycéens de Perret et Baudelaire à Evry, comme ceux de Mendes France à Ris-Orangis, ont ainsi organisé une série de blocages de leur établissement, avec quelques tensions émaillant ici ou là les rassemblements.

« C’est une catastrophe » se désole Frédéric Moreau, enseignant à Perret et représentant de la CGT éducation. Avec une douzaine de professeurs, il a occupé toute une nuit, jeudi dernier, l’établissement, pour alerter sur les conséquences de la refonte de la voie professionnelle. La reforme en cours, consistant à mettre l’accent sur les ateliers pratiques et l’apprentissage, au détriment des matières générales, va selon lui bouleverser totalement le fonctionnement des lycées pros, et rejeter dans la nature des masses de jeunes sans assez de qualifications. « On leur enlève des heures de culture générale, et ils ne pourront que plus difficilement prétendre aller en BTS après le bac » s’alarme-t-il, « déjà qu’on a passé le bac pro de 4 à 3 ans, enlevant du temps pour rattraper les lacunes, là ça ne fera plus que deux ans et demi de cours ».

L’enseignant engagé rappelle que sont accueillis dans ces établissements, un tiers de l’ensemble des lycéens, « et on le sait, ce sont les plus modestes, alors leur voix ne porte pas » s’indigne-t-il, tout en prévenant, « tous ne pourront réussir en apprentissage, comme annoncé, et on va saper notre travail auprès de ces jeunes ». Alors que le rôle de l’Education nationale est au départ de « s’occuper de tous les jeunes, et leur offrir les conditions de réussite », l’enseignant en vient à se demander « comme d’autres collègues, si ce qu’on fait aura encore du sens demain ». Dans un communiqué publié ce mercredi, un nouveau comité en Essonne des « Jeunes avec Macron » appelle au « calme » dans les lycées et à « l’arrêt immédiat de toute forme de violence et de destruction ». Comme leurs aînés, les soutiens au président de la République se disent prêts à « l’écoute » et affirment : « nous comprenons parfaitement cette colère et ces appréhensions qui animent les lycéens aujourd’hui. C’est pour cette raison, que l’ensemble du mouvement se mobilise sur notre territoire pour accompagner les réformes entreprises et faire de la pédagogie ». Pas sûr qu’ils soient entendus. De nouveaux appels au blocus tournent pour ce jeudi matin au sein de plusieurs lycées essonniens.

Jeudi dernier, une partie des enseignants du lycée Perret d'Evry ont occupé symboliquement leur établissement, pour dénoncer la réforme de la voie professionnelle

Jeudi dernier, une partie des enseignants du lycée Perret d’Evry ont occupé symboliquement leur établissement, pour dénoncer la réforme de la voie professionnelle (JM/EI)