Des appels aux blocages annoncés dans toute la France, avec de nombreux comités locaux mobilisés : ce mouvement des « gilets jaunes » s’est propagé comme une traînée de poudre. Certains y voient un mouvement « populiste » voire « poujadiste ». Ils le considèrent sans base politique réelle et voué à toutes les récupérations politiques. Tandis que d’autres y notent l’expression d’un « ras-le-bol » général. Une colère dont l’augmentation des prix du carburant serait le déclencheur, l’étincelle amenant à l’explosion de l’exaspération sociale de nombreux Français.

Dans ce rapport de force entre « gilets jaunes » et le président Macron, de nombreuses inconnues semblaient émerger avant la date fatidique du 17 novembre : Quelle serait l’ampleur de cette mobilisation et la nature de ces blocages ? A quel niveau serait réprimé ce mouvement si les blocages étaient conséquents ? Au-delà des différentes problématiques que fait émerger ce mouvement, quand serait-t-il ce samedi 17 novembre en Essonne de la mobilisation ?

Un mouvement non politique qui mobilise tous les politiques!

Sur le groupe « Opé Gilets Jaunes 91 », les organisateurs rappellent que leur «  mouvement est et doit rester apolitique. » Ils ne toléreront aucune « récupération politique ou syndicale. Nous sommes en colère, nous sommes citoyens, nous sommes Citoyens en Colère ! ». Les « gilets jaunes » veulent faire taire les polémiques qui ont associé cette colère à une simple « jacquerie » d’extrême-droite. C’est pourquoi, les premiers opposants à ce mouvement sont les militants et élus LREM. Derniers, encore, à défendre la politique gouvernementale.

Les « gilets jaunes » se veulent clairement non partisans, mais pourtant ils ont déclenché un débat éminemment politique, qui dépasse la simple question du prix des carburants. Du café du commerce aux journalistes, en passant par l’ensemble du lanterneau politique, nul n’échappe aux débats sur la légitimité de la colère des « gilets jaunes ». Les opposants politiques à Emmanuel Macron, de gauche et de droite, soutiennent ou comprennent pour beaucoup la colère qui gronde.

Les « Anti-gilets jaunes »

Pour répondre à la vague montante des « gilets jaunes », un mot-clé (hashtag) est apparu sur les réseaux sociaux #SansMoiLe17Novembre, censé apolitique lui aussi. Il s’est avéré, que cette tentative de contre mouvement était en fait le fruit d’un collaborateur du parti présidentiel. Opération déminage pour le Premier ministre Edouard Philippe, également, la veille du jour de mobilisation, lors d’un déplacement en Essonne (lire notre article)

L’argumentaire de la majorité parlementaire et du gouvernement face à la fronde montante, défend l’idée que l’augmentation des carburants serait une « nécessité inéluctable », afin « d’amorcer la transition écologique ». « Ecologie punitive et faux prétextes » répondent les détracteurs du président, qui cristallise de plus en plus le rejet de sa politique anti-sociale. « On n’est pas là pour calmer la grogne des Français, mais pour aider à la transition énergétique », ne cesse de répéter la députée essonnienne Amélie de Montchalin (LREM), comme le 13 novembre dernier sur la chaine Boursorama.

Soutiens et sympathisants du mouvement

Parmi les autres intervenants médiatiques, le député Robin Reda (LR) est notamment intervenu sur la chaine CNews. Il en a profité pour dénoncer le manque d’ambition gouvernementale face à la colère légitime des français : « Le plan « anti gilets jaunes » annoncé par le gouvernement ne répondra pas au désarroi des familles qui n’en peuvent plus des hausses d’impôts. Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué? Plutôt que de créer de nouvelles niches fiscales qui ne profiteront qu’à quelques uns, il faut annuler pour tout le monde la nouvelle vague de taxes annoncée pour le 1er janvier. »

De son côté, l’’ancien député PS de l’Essonne, Julien Dray considère que « le 17 vient de loin, d’une colère profonde… ». Il partage même sur sa page Facebook, l’intervention de son ancien camarade du département Jean Luc Mélenchon. Ce dernier souhaitait ainsi que cette mobilisation soit un large succès. D’ailleurs, de nombreux militants de la France Insoumise du 91 relayait les appels à rejoindre les blocages de « gilets jaunes ». Le PCF de l’Essonne, qui se mobilisait ce samedi 17 novembre à Juvisy contre la fermeture des hôpitaux du 91 (Juvisy, Draveil, Longjumeau, Orsay), n’oublie pas de rappeler que les causes profondes de la colère sont pour lui « la politique ultra-libérale de M.Macron qui est responsable de la casse du service public et de la perte du pouvoir d’achat des français ».

Pour un mouvement qui se veut avant tout apolitique et citoyen, force est de constater qu’il ne laisse pas indifférent la classe politique dans son ensemble. Le buzz médiatique a surpris tant par son ampleur, que par le fort soutien dont bénéficient les « gilets jaunes « . Avant même de connaître la mobilisation réelle, les « gilets jaunes » semblaient avoir gagné au moins en partie la bataille de l’opinion.

Les "gilets jaunes" ont pris position tout le week-end à la Croix Blanche, perturbant la circulation sur plusieurs intersections

Les « gilets jaunes » ont pris position tout le week-end à la Croix Blanche, perturbant la circulation sur plusieurs intersections (MB/EI)

La Croix Blanche cernée de « gilets jaunes »

Une opération escargot était organisée sur la francilienne le samedi 17 novembre, en direction de la ZAC de la Croix-Blanche. Plusieurs lieux de départs étaient convenus, avec pour objectif de ralentir la circulation autour de la zone commerciale. Les différents points de rendez-vous pour cette opération ont été recensé à Etampes, Brétigny-sur-Orge, Arpajon, Massy, Sainte-Geneviève-des-Bois, Villabé, Celly-en-Bière, Pussay, Chilly-Mazarin ou encore Morangis. 

Avant la journée de mobilisation, le gouvernement avait agité la peur des sanctions pour décourager les « gilets jaunes ». La Préfecture précisait « qu’en outre, afin d’éviter aux usagers d’être bloqués sur la route, il est recommandé aux automobilistes de reporter si possible leurs déplacements et à rester prudents et patients en cas de blocage. ». De même, dans le cadre des exigences du ministre de l’Intérieur, Christophe Castener, d’empêcher tout blocage total des axes routiers, le préfet de l’Essonne rappelait : « que selon les dispositions du code de la route (articles L412–1 et R 413–19), le fait d’entraver la circulation, d’empêcher la circulation des véhicules de secours (SAMU, sapeurs-pompiers) ou de gêner la marche des autre véhicules en circulant sans raison valable à une vitesse anormalement réduite sont passibles d’une amende et d’une peine d’emprisonnement (ces comportements peuvent être à l’origine d’accidents de la circulation et engager la responsabilité des organisateurs des manifestations et des manifestants). »

En tout cas, le bras de fer entre l’Etat et les « gilets jaunes » était déjà lancé. Sur les groupes facebook des organisateurs essonniens, il était demandé à ce qu’aucun débordement ne soit accepté. La forme inédite de ce mouvement, hors des organisations partisanes (politiques ou syndicales), le rendait imprévisible. Les rappels à l’ordre et les intimidations peuvent être perçus comme un signe d’une rupture plus profonde entre les élites politiques et leurs concitoyens. Mouvement multiformes, les « gilets jaunes » ont cristallisé toutes les inquiétudes du pouvoir à l’aube du 17 novembre et ce week-end.

De l’Essonne et de Navarre, le même slogan : « Macron démission »!

Comme dans toute la France, la colère des « gilets jaunes » s’est exprimée en Essonne. La mobilisation s’est concentrée principalement sur le secteur de la zone commerciale de Croix Blanche et au nord d’Erampes. Aucun incident majeur n’a été relevé en Essonne, durant les mobilisations organisées ce samedi et dimanche. La préfecture signale 3 interpellations le samedi, pour des « jets de fumigènes à l’encontre d’automobilistes ». Une autre interpellation a eu lieu le dimanche pour « une tentative d’entrave à la circulation » dans le secteur de Sainte-Geneviève.

Malgré tout, certains comportements dangereux sont aussi à déplorer comme une manœuvre de plusieurs « automobilistes qui ont entrepris de faire demi-tour en contresens sur la RN104 » indiquent les autorités.

L’Essonne n’a pas dérogé à ce mouvement généralisé de contestation du président de la République. Les pancartes réalisées par les manifestants réunis à la Croix Blanche symbolisaient ainsi l’état d’esprit des revendications : « Français vache à lait! », « Macron dépouille la France! », « Macron bouffe Pognon », « Macron démission », « Manu tchao », etc. Ces messages expriment une certaine exaspération sociale chez une partie de la France dite « périphérique ». Leur pouvoir d’achat est fortement impacté par l’augmentation des carburants. C’est le « ras-le-bol » qu »expriment ces « gilets jaunes ». Le leitmotiv est le même : « marre de survivre, je veux vivre », ou ne plus « choisir entre manger, mettre de l’essence ou payer les factures ».

Les « gilets jaunes » représentent les français de nos zones périurbaines et des zones rurales obligés d’utiliser leur voiture. La France qui ne « boucle plus les fins de mois » pour reprendre l’expression. Pour beaucoup de « gilets jaunes », c’était une première de manifester et de participer à une action collective. Beaucoup sont peu politisés et échappent de fait à toute récupération politique. La classe moyenne qui se paupérise, qui se prolétarise reprend ou découvre le chemin de la lutte sociale. Les « gilets jaunes » inventent de nouvelles formes de contestation loin des figures traditionnelles, à l’ère des mobilisations digitales.

Suite du mouvement, « et après »?

Depuis 3 jours, en France et en Essonne, des opérations de « gilets jaunes » se poursuivent. Ce lundi 19 novembre, de nouveaux rassemblements ont eu lieu en Essonne (Chateau d’eau de Linas, Ville du Bois, etc.). La détermination et l’imagination des « gilets jaunes » ne semblent pas faiblir. Ce mouvement n’est pas une simple contestation sociale. Son organisation totalement horizontale, sans réels leaders rend son évolution difficilement prévisible.

Le député de la 7ème circonscription, Robin Reda dit comprendre l’exaspération sociale des « gilets jaunes ». Car le Président ne cesse de « matraquer fiscalement les Français ». Mais il considère que les blocages et les violences ne sont « pas acceptables ». Il exhorte enfin le président et le gouvernement à entendre cette colère et à changer ses orientations politiques car « on ne peut pas aller jusqu’à la guerre civile ». (intervention sur CNews le 19/11/2018).

Les divers groupes de « gilets jaunes » sont toujours très actifs et déterminés sur les réseaux sociaux. Ils vont mener de nouvelles actions au cours de la semaine. Par ailleurs, L’idée d’une grande manifestation des « gilets jaunes » à Paris, le samedi 24 novembre, semble faire son chemin. Eric Drouet, l’un des initiateurs du mouvement, lance un appel dans ce sens sur les réseaux sociaux, « Acte 2 Toute la France à Paris ». Ce groupe réunit déjà 200 000 personnes intéressées ou voulant participer. Pour le créateur de ce groupe :  « Il faut mettre un coup de grâce et tous monter sur Paris par tous les moyens possibles (covoiturage, train, bus, etc….) « .

Samedi 17 novembre à Paris, des « gilets jaunes » se sont approchés à moins de 300 mètres du Palais de l’Elysée. Que se passera-t-il si toute la France en colère monte sur Paris le 24 novembre? Nul doute que les moyens de sécuriser la capitale, et le secteur du Faubourg Saint-Honoré seront déployés pour parer tout incident, notamment autour de la présidence de la République. Et de se demander si cette dernière a fini par prendre la mesure de la détermination des contestataires.