Bien sûr, la nature du siège convoité y est pour beaucoup. C’est la succession d’un ancien Premier ministre, Manuel Valls, démissionnaire pour présenter sa candidature à la mairie de Barcelone, qui est en jeu. De plus, cette élection anticipée prend place dans un contexte national particulier. Dix-huit mois après l’élection d’Emmanuel Macron à la Présidence de la République, et suite aux décisions jugées impopulaires prises récemment par le gouvernement, ce scrutin est aussi perçu comme un moyen de conforter ou de sanctionner la majorité présidentielle du Palais Bourbon.

A quelques jours du premier tour, la présence sur le département de personnalités politiques de premier plan pour soutenir leurs candidats s’est d’ailleurs intensifiée. Signe que cette élection partielle a bien une teneur particulière pour les états-majors politiques nationaux. C’est Eva Sas qui avait ouvert le bal en se tenant aux côtés de Noel Mamère lors de sa conférence de presse de lancement de campagne, le 26 octobre. Le candidat écologiste à la présidentielle de 2002 était venu soutenir un ticket qui unit l’élue écologiste de Savigny-sur-Orge et le socialiste Jérôme Brézillon, qui espère également de son côté donner un souffle nouveau à l’ancien parti de Manuel Valls en Essonne.  Le tout autour d’un projet qui doit donc « réunir le social et l’écologie », a expliqué M. Brézillon, mais qui doit aussi donner le ton d’un « combat national plus large contre le populisme et la démagogie, et pour une transition énergétique juste et efficace », selon Eva Sas.

Plusieurs candidats de la dernière élection présidentielle ont également foulé le territoire pour venir soutenir leurs candidats. Jean-Luc Mélenchon a tenu jeudi 15 novembre un meeting aux côtés de la candidate France Insoumise Farida Amrani à Corbeil-Essonnes. Le même soir, Benoit Hamon a été aperçu dans le quartier de l’Agora d’Évry pour soutenir le ticket PCF/Générations composé de Michel Nouaille et de Joëlle Caïlachon, qui devient ainsi la première candidate à l’échelle nationale à se présenter sous l’étiquette du tout jeune mouvement lancé à la suite de la Présidentielle par l’ancien socialiste. Le programme de ce ticket de fait inédit entend s’opposer au « mépris »  dont ferait preuve Emmanuel Macron, « Président des riches et des très riches », avec un combat pour la défense du service public, le développement des énergies renouvelables et une plus importante répartition des richesses, peut-on lire sur l’un des tracts du candidat. Avant Benoit Hamon,  son adversaire de l’UPR, François Asselineau était lui venu participer à plusieurs réunions publiques pour soutenir Yavar Siyahkalroudi. « C’est une chance pour moi », explique ce fonctionnaire de l’éducation nationale. « On reçoit un meilleur accueil sur le terrain quand les gens reconnaissent François Asselineau ».

Les candidats en campagne ont reçu des soutiens nationaux, comme Ian Brossat venu épauler Michel Nouaille (PCF) et Joëlle Caïlachon (Générations), ou bien François Asselineau, en appui du candidat Yavar Siyahkalroudi (UPR)

Les candidats en campagne ont reçu des soutiens nationaux, comme Ian Brossat venu épauler Michel Nouaille (PCF) et Joëlle Caïlachon (Générations), ou bien François Asselineau, en appui du candidat Yavar Siyahkalroudi (UPR) (QB-JM/EI)

Au programme du candidat de l’UPR on ne trouve d’ailleurs que des propositions issues du programme national du parti : reconnaissance du vote blanc révocatoire, instauration du casier judiciaire vierge pour les élus et du référendum d’initiative populaire. Du côté du Rassemblement national, c’est également surtout de façon nationale que cette élection est envisagée. L’un des tracts diffusés par le parti surfe sur l’actualité chaude des hausses des carburants en dénonçant « le racket des automobilistes ». La candidate suppléante Audrey Guibert et responsable départementale, égraine également les thèmes de prédilection de son parti comme la sécurité, listant « les forces de l’ordre attaquées, victimes de traquenards, les zones de non-droit », le RN dit vouloir répondre à « la radicalisation, les violences urbaines, et l’impunité pénale des délinquants ».

Eviter le « duel annoncé »

Le mot d’ordre est également très peu local dans les documents de campagne de Lutte ouvrière. Sur les tracts de Jean Camonin, déjà candidat à ce mandat en mai 2017, on aperçoit les visages des deux figures de proue du parti, Nathalie Arthaud et Arlette Laguiller. Le technicien de maintenance dans l’aéronautique, qui avait recueilli 0,85% des voix lors du précédent scrutin, vise également directement la majorité en place, désignée comme « le gouvernement des riches ».

Même tonalité d’opposition au gouvernement pour le candidat des Républicains, Jean-François Bayle. L’élu de Corbeil-Essonnes entend sanctionner la politique d’Emmanuel Macron en siégeant du côté du groupe LR. Comme il le martèle dans l’un de ses tracts « Il ne faut pas se tromper d’élection. Il ne s’agît pas d’une élection locale, mais d’une élection nationale ». Pour Jean-François Bayle, le contexte politique national constitue même un facteur favorisant la potentielle élection d’un député LR : « c’est une chance historique pour la droite et le centre d’être représentés à l’Assemblée. Les marcheurs n’ont pas le vent en poupe, et la France insoumise se voit quelque peu discréditée par leur chef et leurs députés qui se comportent de façon outrancière et théâtrale. Je ne doute pas que ça ait une incidence dans les urnes ».

Dans la perspective d’un scrutin national, le candidat LR fait également part de son incompréhension face à l’alliance municipale qui s’est constituée autour du maire d’Évry Francis Chouat également candidat (SE) mais soutenu par la République en Marche : « C’est une entente locale inappropriée pour un scrutin national, le futur député devra représenter le peuple français de la première circonscription, et non pas spécialement un territoire ». Il a reçu durant cette campagne le soutien des cadres LR de la région, comme Valérie Pécresse ou François Durovray.

Présentations à la presse des candidatures d'Eva Sas (EELV) et Jérôme Brezillon (suppléant - PS), puis de Grégory Saillol et Audrey Guibert (RN) à Evry-centre, pour l'élection législative partielle de la 1ère circonscription de l'Essonne

Présentations à la presse des candidatures d’Eva Sas (EELV) et Jérôme Brezillon (suppléant – PS), puis de Grégory Saillol et Audrey Guibert (RN) à Evry-centre (QB-JM/EI)

De son côté Francis Chouat estime lui que sa démarche est plutôt comprise par les électeurs et légitime. « Les six maires de la circonscription ont tous compris qu’il était important de s’unir dès premier tour pour porter des projets sur lesquels nous travaillons en commun depuis longtemps. C’est l’occasion de porter à l’Assemblée nationale quelqu’un qui connaît les problèmes et le terrain, et qui parlera au nom des villes de sa circonscription. » Pas de meeting ou de grosse réunion de soutien pour le maire d’Evry, qui compte plutôt sur l’activation des réseaux locaux proches des municipalités, et se concentre sur des réunions d’appartement, « une quarantaine » au total selon le candidat. Parmi ses soutiens, quelques parlementaires pro-Macron se sont affichés à ses côtés, Marie Guévenoux, Olivier Leonhardt et Cédric Villani, en plus de la majorité des élus locaux.

Un air de revanche

La filiation entre Manuel Valls et Francis Chouat, et la possibilité de voir ce dernier siéger dans le groupe de la majorité LREM, a également réveillé la tournure nationale qu’avait pris le second tour de ce même scrutin en mai 2017. Au terme d’un imbroglio électoral très médiatisé sur les antennes nationales, c’est l’ancien Premier ministre qui l’avait emporté de 139 voix face à Farida Amrani (notre dossier complet). Le retour de Farida Amrani dans cette même course, aux côtés du même suppléant, Ulysse Rabaté, donne également au scrutin une allure de revanche. La candidate ne s’y trompe pas. Lorsqu’elle frappe aux portes des immeubles des Tarterêts pour mobiliser les électeurs, ses premiers mots sont « On y retourne ! ». Pourtant, Farida Amrani ne remue pas le passé. Cette élection partielle comporte de nouveaux enjeux qui dépassent d’après elle une simple envie de revanche. « C’est une élection nationale, et il faut réaliser ce qu’a fait Macron en un an et demi : la hausse des carburants récemment, la baisse des APL, la hausse de la CSG… ». En ce sens, la candidate insoumise fustige aussi l’entente locale qui s’est dressée contre elle : « Nous avons une baronnie locale face à nous, qui représente la pure politique de l’entre-soi qui n’a rien à voir avec l’intérêt général », dénonce t-elle. Compte tenu du score obtenue par la candidate au précédent scrutin (17,61% au premier tour, 49,70% au second) la probabilité de voir être élue une nouvelle membre du groupe Insoumis à l’Assemblée, a mobilisé les députés et cadres du parti. Farida Amrani a en effet vu plusieurs d’entre eux comme Adrien Quatennens, Mathilde Panot, François Ruffin, et donc Jean Luc-Mélenchon, venir la soutenir en Essonne dans des réunions publiques ou des opérations de tractage. Tous exhortent désormais publiquement les électeurs essonniens à élire « une dix-huitième députée insoumise ». « On compte sur les habitants de cette circonscription pour dire ‘non’ à Macron » a justifié le médiatique François Ruffin lors d’une rencontre publique.

Mais l’annonce prématurée d’une présence au second tour de Farida Amrani face à Francis Chouat a suffi à mobiliser les autres candidats. Mikael Matingou (SE) vilipende « un hold-up démocratique », avec ce « match annoncé d’une revanche entre FI et LREM ». Assumant ne pas se reconnaître dans l’offre politique actuelle, le candidat, ancien directeur de cabinet de Francis Chouat à la mairie d’Evry, espère insuffler un renouveau en se présentant sans étiquette : « Je pense que la première circonscription peut être un vrai moteur pour cette reconfiguration, c’est un bout de France qui concentre l’ensemble des problématiques connues au niveau national, une diversité de populations et de paysages. Il y a du sens à ce que ce renouveau parte d’ici. », explique t-il. C’est le même constat de départ qui a également lancé dans la course Rémy Courtaux. Candidat lui aussi sans étiquette, il déplore une « élection expresse » qui favorise surtout les visages déjà aperçus lors du dernier scrutin, « alors que sur le terrain les gens sont demandeurs de nouvelles énergies. C’est le sens de cette candidature citoyenne, sans étiquette, aux côtés d’une suppléante jeune et étudiante », en la personne de Maya Dhuy, étudiante à l’Université d’Évry et plus jeune candidate de l’élection.

La préfiguration d’un second tour joué d’avance a également instauré une campagne inégale en termes de moyens selon Michèle Fédérak (NPA). Se sentant assurés de rentrer dans leurs frais grâce à leur score, les soutiens de M. Chouat et de Mme Amrani auraient ainsi pu déployer des moyens plus importants. « Nos collages ne tiennent pas car le candidat Francis Chouat et la Francis Insoumise ont pu mobiliser bien plus de personnes pour coller et recoller », explique la candidate. Soutenus par Philippe Poutou, Michèle Fédérak et Stéphane Legruel n’ont finalement pas reçu la visite d’une personnalité nationale pour la réunion publique qu’ils ont tenu tous les deux jeudi soir à la mairie annexe d’Évry, pour exprimer « la colère du monde du travail contre ce gouvernement des riches et la caste des politiciens professionnels. », mettant ainsi dos à dos Manuel Valls, son successeur Francis Chouat, et Emmanuel Macron. Reste à savoir si la tonalité nationale et qu’a pris ce scrutin mobilisera davantage les électeurs d’une circonscription très fortement touchée par l’abstention.

Le spectre d’une abstention record