« Il va bien, pour le moment il se repose dans sa famille, en province » : ces nouvelles données par Nicole Poinsot, épouse et également élue municipale et départementale, seront les seules disponibles de Serge Poinsot, libéré la semaine dernière après plus de deux mois d’incarcération. Détenu préventivement depuis juillet suite à des enquêtes sur de possibles malversations, le maire de Vigneux-sur-Seine a finalement démissionné pour se consacrer à sa défense début octobre. Dans la foulée, le conseil de municipal de Vigneux s’est réuni, samedi dernier, pour élire son remplaçant au poste de maire, en la personne de Thomas Chazal (lire notre article).

Après un été derrière les barreaux de la maison d’arrêt de Fresnes, Serge Poinsot, placé en détention dans le cadre d’enquêtes diligentées par le parquet de Paris, a finalement pu sortir de prison la semaine dernière. Une décision des juges liée à sa démission? Cela ne fait aucun doute pour Nicoles Poinsot, selon qui « c’était très politique, pour sortir (de prison), il devait démissionner ». Après un premier refus cet été, le choix des juges des libertés était attendu pour le maire démissionnaire de Vigneux. Le régime de détention préventive pour lequel il était astreint aurait pu se prolonger de trois mois.

C’est par un communiqué de la ville de Vigneux que la nouvelle a été rendue publique. La municipalité indique avoir réceptionné, « des services de l’Etat, la notification de démission de son mandat de maire de monsieur Serge Poinsot ». Dans sa lettre datée du 1er octobre, celui-ci se justifie ainsi : « je veux pouvoir me consacrer pleinement et entièrement à ma défense. Il s’agit là d’un devoir de responsabilité vis-à-vis de mes administrés et du bon fonctionnement des services municipaux ». Le désormais ex-maire de Vigneux (2001–2018) n’en a en tout cas pas fini avec les tracas judiciaires.

Qu’est-il reproché à Serge Poinsot?

Car les charges qui pèsent sur le dos de Serge Poinsot, dans le cadre de l’enquête judiciaire ouverte, sont lourdes. Sur les chefs d’inculpation, « il y a un sacré florilège » commente Jean-Toussaint Giacomo, avocat de l’association Anticor, qui s’est constituée partie civile dans l’affaire. Le maire de Vigneux (2001–2018) est ainsi mis en examen depuis le mois de juillet pour « corruption par personne investie d’un mandat électif », « blanchiment de fraude fiscale » et « corruption passive à titre habituel ». Un total de 10 personnes sont actuellement mises en examen.

Ce dossier qui occupe les juges d’instruction parisiens est celui dit « France Pierre », du nom du promoteur immobilier dont le dirigeant, Antonio de Sousa, est mis en examen depuis 2016. Avec lui, d’autres acteurs sont mis en cause, dont plusieurs élus de la région et un ancien préfet. Mis en examen en 2016 pour corruption passive, prise illégale d’intérêt, blanchiment de fraude fiscale et abus d’autorité, Alain Gardère, délégué à la sûreté des aéroports de Roissy et du Bourget de 2012 à 2014, était proche du promoteur. Il aurait ainsi obtenu des faveurs de différentes manières, à travers notamment le réseau de sous-traitants du constructeur immobilier.

C’est à partir de cette enquête que les liens entre le dirigeant de France Pierre et plusieurs élus de Seine-et-Marne et d’Essonne ont été décortiqués par les enquêteurs (lire l’enquête de Mediapart). Parmi eux, le maire d’Ozoir-la-Ferrière (77), Jean-François Oneto, qui est soupçonné de s’être fait offrir un terrain en Corse d’une valeur de 500 000 euros, aux frais des proches d’Antonio de Sousa. Il a ainsi été mis en examen dans cette affaire en janvier 2017. Pour le maire vigneusien, des soupçons pèsent sur l’attribution de permis de construire au profit du promoteur dans le secteur du Clos de la Regale, en échange de faveurs, comme le don présumé d’un véhicule 4×4.

Le château de carte semble s’effondrer

Une première enquête avait été ouverte au parquet d’Evry, suite à plusieurs signalements dont les premiers remontent à 2007. La juridiction essonnienne s’était ensuite dessaisie au profit des juges d’instruction parisiens chargés de l’information judiciaire sur France Pierre, ouverte en septembre 2015. Du côté de la défense, le maire continue à s’inscrire en faux face à ces soupçons. Comme il s’en expliquait à Essonne Info lors du dernier scrutin municipal (lire dans nos archives), les accusations de malversations sont selon lui infondées : « je n’ai rien à voir avec tout ça » expliquait-il avant l’été en ville. N’empêche, son placement en détention, au cœur de l’été, n’aura pas manqué de faire réagir localement.

A commencer par les opposants municipaux, ainsi que les militants associatifs impliqués dans les procédures sur les permis de construire litigieux. « Depuis 2014, on sait que ça ne fonctionne pas bien » indique Julie Ozenne, du collectif Citoyens en Seine. A la manœuvre sur plusieurs recours contre des permis de construire, dont celui du Parc de Rouvres qui a finalement été annulé, la responsable associative parle d’un « véritable panier de crabes », où plusieurs sujets se recoupent : « les travaux publics, les appels d’offres, les marchés publics ». Plus globalement, c’est tout un système dont ces militants associatifs essayent de comprendre les rouages, non sans mal. « On est obligés de saisir la CADA pour consulter les permis de construire, c’est anormal » illustre la membre de Citoyens en Seine. C’est pour y voir plus clair que plusieurs habitants de Vigneux se sont rapprochés de l’association spécialisée contre la corruption Anticor, qui s’est saisie de l’affaire.

Son avocat Me Giacomo rappelle les objectifs poursuivis par l’association : « ce sont des citoyens préoccupés par les comportements non compatibles avec l’éthique de certains élus ». Anticor se donne donc pour mission « d’intervenir dans le champs judiciaire pour la répression de cette délinquance politico-financière ». Dans le cas de l’affaire France Pierre, l’avocat décrit « un dossier d’intérêt local, mais singulier, de par l’ampleur des agissements présumés, le nombre et l’importance des mis en cause ». L’enquête se poursuit et risque de durer encore de longs mois, avant qu’un procès ne s’ouvre. « Le dossier est lourd, il faut attendre que le juge clôture l’instruction » précise l’avocat.

Dallas-sur-Seine

En ville, l’ambiance est morose depuis l’incarcération de Serge Poinsot, et les élus d’opposition se sont exprimés pour demander la démission de l’ensemble de la majorité municipale, suite à cette mise en examen. « On ne peut pas leur faire confiance » expose Jacques Stouvenel, élu RBM en 2014 et désormais sans étiquette, selon qui « l’équipe et la majorité actuelle veulent s’accrocher, mais le maire a plongé, il faut qu’ils dégagent aussi ». Il reproche ainsi aux élus d’avoir cautionné l’action de leur maire, « en votant des deux mains l’ensemble des délibérations proposées par Serge Poinsot depuis 2014 ». Et même si « je ne dis pas qu’ils sont tous pourris » ajoute-t-il, le constat est pour lui sans appel : « on ne peut pas garder une équipe comme ça ». Position similaire du côté des élus de gauche (PS, PCF..), qui ont tour à tour interpellé la municipalité. A l’image de Joëlle Surat, conseillère municipale d’opposition, qui demande aux membres de la majorité « pourquoi ont-ils approuvé toutes les décisions » de leur leader. De plus, avec la mise en place de la succession au poste de maire, « où est l’intérêt des Vigneusiens » s’indigne-t-elle.

Fouad Sari, élu dans l'opposition en 2014 à Vigneux-sur-Seine, fait son entrée dans l'équipe de Thomas Chazal en devenant adjoint au maire

Fouad Sari, élu dans l’opposition en 2014, fait son entrée dans l’équipe de Thomas Chazal en devenant adjoint au maire (JM/EI)

Autre conseillère d’opposition, Geneviève Morin a pour a part dénoncé dans une déclaration « l’ancienneté et la répétition des affaires » entourant Serge Poinsot et la municipalité. Elle reproche aussi à son équipe une tentative de « banalisation » de la situation, en faisant « comme si de rien n’était » dans la gestion de la commune. Plus grave selon elle, ces « pratiques affairistes » comme elle les nomme, ont un impact direct sur Vigneux, provoquant « dégoût et rejet » de l’action publique et une « perte de confiance de la population » envers leurs élus. Des critiques qui ne sont pas prêtes de s’interrompre, avec l’accession de Thomas Chazal au poste de maire. « Le siège reste en famille » ont ainsi claironné les différents élus d’opposition, insistant sur le fait que l’ancien maire est oncle par alliance avec son successeur. Une attaque qualifiée « d’en dessous de la ceinture » par l’intéressé, qui s’est emporté sur le sujet lors de son intronisation le 13 octobre. La majorité continue également à faire bloc derrière Serge Poinsot. Les élus ont temporisé cet été, le temps de sa détention, et attendu qu’orage passe.

Le 25 septembre dernier, le conseil municipal de Vigneux se réunissait, presque normalement, sous la présidence de Daniel Villatte, premier adjoint de Serge Poinsot et ‘maire par intérim‘ durant le placement sous les verrous du prévenu. Dans le magazine municipal de la rentrée, il avait endossé devant les habitants de la commune les habits de 1er magistrat par intérim, le maire Serge Poinsot se trouvant « empêché » d’exercer ses fonctions. Pendant cette période, « on a travaillé main dans la main avec les adjoints, chacun dans sa délégation » et au sein de la ville, « tout fonctionne » a tenu a rassuré l’élu. Cible de critiques au même titre que les membres de sa majorité, celui-ci n’a pas envisagé de répondre favorablement à la demande de son opposition : « démissionner, ce n’est pas à l’ordre du jour » spécifiait-il alors. Dans cette même séance, Thomas Chazal, alors simple adjoint, se disait « choqué » de l’incarcération du maire, en souhaitant simplement « que la justice fasse son travail, et qu’il (Serge Poinsot) se défende avec ses avocats ». Du point de vue des élus de la majorité, « l’équipe ne se sent pas concernée par ces affaires » affirme Thomas Chazal, en trouvant « facile de nous tirer dessus » du côté des opposants, alors que « notre responsabilité est que la ville et les services tournent ». Il aura ainsi fallu peu de temps pour qu’une séance exceptionnelle du conseil municipal de Vigneux soit organisée, suite à la démission de Serge Poinsot.

Les élus se sont donc réuni samedi 13 octobre pour désigner un nouveau maire, ce dans une ambiance électrique (lire notre reportage). L’élection promise à Thomas Chazal aura fait peu de suspense, et la surprise est venue du ‘débauchage’ de l’opposant Fouad Sari, élu sur la liste de gauche en 2014, qui intègre la majorité et devient adjoint au maire. Autre ralliement à signaler autour de Thomas Chazal, qui met en avant sa « dynamique de rassemblement », avec la réintégration de Bachir Chekini dans la majorité. Elu en 2014 dans l’équipe de Serge Poinsot mais « en retrait » depuis 8 mois, il se montre désormais disposé à travailler avec le nouveau maire : « j’ai eu des désaccords et ai préféré me retirer, mais il s’agit maintenant d’aller au bout du mandat avec Thomas Chazal ». Il s’est exprimé en ce sens après l’élection du nouveau maire, « quelqu’un de connu, reconnu, qui a un an et demi pour montrer de quoi il est capable » indique-t-il. Prochaine étape du feuilleton politico-judiciaire ? Vraisemblablement à l’horizon des municipales 2020. L’ombre de Serge Poinsot continuera à coup sûr de planer sur la ville. Personnalité décriée et désormais mise en examen, il n’en demeure pas moins apprécié de nombre de Vigneusiens. Bachir Chekini illustre cette dualité : « j’ai confiance dans la justice, mais ça a été dur d’apprendre qu’on incarcère quelqu’un de 70 ans, alors que les autres prévenus non, il y a de la tristesse, et à la fois je garde des désaccords francs avec lui ». Reste aussi pour l’opposition à exister, en dehors des derniers rebondissements autour de l’ancien maire. Pas sûr qu’un chef de fil capable de concurrencer Thomas Chazal désormais en orbite n’arrive à émerger d’ici là. ‎