Le nouveau préfet de l’Essonne est face à l’un de ses dossiers les plus chauds en cette rentrée. A la suite d’une réunion en présence de tous les acteurs en sous-préfecture à Palaiseau, le 7 septembre dernier, la ‘patate chaude’ du dossier de la prairie de Villebon lui a été « refilé ». Chacun attend désormais de savoir, si Jean-Benoît Albertini, représentant de l’Etat dans le département, signera ou pas l’arrêté d’autorisation du projet conduit par le groupe ECT et la mairie de Villebon, visant à l’entreposage de terres de chantiers dans cette zone de 25 hectares, dans ce qui est classifiée comme une ‘Installation de stockage de déchets inertes’ (ISDI). « Le dossier est encore à l’étude, la décision de l’État sera prise prochainement » répondent à ce jour les services du préfet.

La promesse de rendre l’espace au public après l’édification d’un parc paysager bâti par dessus l’entreposage de quelques 2,7 millions de tonnes de déblais, ‎ne suffit pas à convaincre les nombreux riverains, échaudés notamment par les derniers épisodes de crue dans la vallée. Beaucoup ne conçoivent pas que l’on rajoute une couche de parfois 10 mètres de ces déblais de chantier – « terres inertes totalement stables » pour les uns, « déchets sur lesquels rien ne pousse » pour les autres – sur le site existant, encaissé le long de la rivière. Une enquête publique au premier semestre a permis de connaître plus en détail les contours du projet, et de questionner la problématique de gestion des eaux dans ce secteur clé de la vallée de l’Yvette et son bras la Boêle (lire notre dossierjuin 2018).

Car ce site de la prairie de Villebon, à l’origine zone humide, a déjà été employé au stockage de remblais de chantiers, en particulier dans les années 70. On estime à 6 ou 8 millions de tonnes de matériaux qui ont alors été entreposés, en vue notamment de surélever une partie de la zone pour un lotissement qui ne verra finalement pas le jour. La secteur aujourd’hui en grande partie boisé, a depuis fait les frais de ce relatif abandon, en devenant par endroit une véritable décharge, pour toutes sortes de matériaux. Tout le monde s’accorde en tout cas pour dire que la prairie de Villebon ne peut pas rester en l’état. La façon de faire diverge toutefois selon les points de vue. Le jour de la réunion à la sous-préfecture, 200 opposants s’étaient ainsi fait entendre, pour protester contre le projet.

« Notre rôle est de réemployer la terre »

Laurent Mogno est le président du groupe ECT. Il exprime à Essonne Info les spécificités de son activité, et souhaite présenter le projet décrié sous son meilleur jour. Il sort du silence après avoir reçu les critiques nourries des opposants à ce qui est résumé comme une « montagne de déchets » au milieu de la vallée. « Notre métier est d’aménager des espaces, en concertation étroite avec les collectivités, à partir de terres inertes issues des chantiers du BTP » développe le chef d’entreprise, qui illustre son travail par l’aménagement du parc de la Courneuve, « aujourd’hui classé Natura 2000 », avec les déblais du trou des Halles dans les années 70. Son entreprise « identifie des terrains » pour accueillir ces déblais de chantier, considérés comme des « déchets » selon la terminaison administrative. Car pour le dirigeant du groupe ECT, « il s’agit de terres inertes, qui ne bougent pas, n’interagissent pas, il n’y a pas de fer dedans, ni de plastique ».

Dans le cas du projet de Villebon, comme pour les chantiers du groupe en région parisienne, « notre rôle est de réemployer la terre » poursuit Laurent Mogno, à cheval sur les termes utilisés, car « c’est important dans la perception des gens » assure-t-il. Et d’ajouter que ECT n’est pas « une entreprise de recyclage », contrairement à ce que l’on pourrait croire. Le président du groupe affirme même que son projet « est sécurisant pour les riverains » parce qu’il existe « un cadre contrôlé par l’administration » qui empêcherait à l’avenir les dépôts sauvages. Cet entreposage dans la prairie de Villebon est un dossier « suivi par un comité de pilotage depuis 2015 » ajoute-t-il, avant de donner plus de détails sur la provenance des terres qui pourraient être amassées sur place, ce qui fait aussi polémique. Alors que l’on parlait des déblais des chantiers du Grand Paris express pour nourrir le futur site, Laurent Mogno affirme que rien n’est encore décidé : « Villebon sera principalement alimenté par les terres des projets locaux », comme celles des chantiers du Plateau de Saclay, laisse-t-il entendre, « nous vivons surtout de l’activité des bâtiments des collectivités, ce ne sont pas nos camions ».

Face à la contestation des riverains, le groupe ECT se défend « de rajouter de la terre sur la terre ». Il rappelle que « des buttes existent déjà » sur la prairie de Villebon, suite aux précédents entreposages. D’après lui, celles-ci « ne sont pas entretenues » actuellement et « ruissellent ». L’avantage de son projet consisterait ainsi à réaliser « des fossés drainant » ayant pour objectif de « réduire les effets de la pluie » lors des épisodes climatiques. La météo s’est en effet rappelée au souvenir des habitants de la vallée de l’Yvette ces dernières années, avec plusieurs débordements liés aux intempéries, dont les inondations de 2016. Alors que les pouvoirs publics doivent plus que jamais prendre en compte ces risques, et adapter leurs mesures de prévention (lire notre dossier), le projet d’entreposage de ces déblais fait tâche pour ses opposants déclarés.

« Nous devons restaurer la zone humide »

Le maire de Champlan s’est entouré d’une tribu d’avocats pour décrypter le projet et relever ses failles. A commencer par la classification en zone humide de la prairie de Villebon, « dont le statut a été gardé ». Il faut donc selon lui « démontrer un intérêt public majeur pour la détruire, sachant qu’on y trouve 17 espèces protégées ». Il décrit surtout un projet « catastrophique qui va boucher la vallée », sachant que les crues de 2016 ont amené « 16 millions de mètres cube d’eau, et qu’avec les bassins de rétention actuels, on ne peut gérer que 8 millions ». Pour Christian Leclerc, il faut en priorité « augmenter nos capacités de retenue qui ne sont plus suffisantes » dans la vallée de l’Yvette. Le sujet de la pollution et des rejets dans les eaux souterraines fait également partie des critiques émises par les opposants au projet. « Les 2,7 millions de tonnes, ça va venir appuyer sur les anciens remblais, personne n’a soulevé ce problème de relargage dans la nappe et la rivière » s’alarme l’édile.

Concernant l’aspect paysager, et l’ambition de voir s’édifier par dessus les remblais un futur parc ouvert au public, le maire de Champlan affirme que dans ce genre de projet « il en ressort des reliefs artificiels, qui ne ressemblent à rien, et d’ailleurs pas grand chose ne pousse dessus ». La faute selon lui à la nature des terres qui doivent être entreposées : « cette installation stocke les déchets inertes, on rajoute une pelouse par dessus, mais il manque la terre végétale, au moins 30 ou 40 centimètres, ça poussera donc de manière ridicule ». Tandis que la nature a en partie repris ses droits sur l’actuel terrain, majoritairement boisé, Christian Leclerc souligne enfin que « tout sera rasé » avec le projet ECT et s’indigne « de la merde qu’on laissera en dessous ».

Au delà « des problèmes d’instruction dans l’enquête publique » soulevés par le chef de file des opposants au stockage dans la prairie de Villebon, la priorité pour lui est de trouver les moyens de dépolluer le site et de revenir à la situation d’origine de zone humide. « On nous dit que ça coûte trop cher, au moins 200 millions d’euros, mais on peut avoir 80% de subventions européennes, et pour le reste, faites le calcul : les dernières inondations ont coûté 35 millions dans la vallée de l’Yvette » argumente Christian Leclerc. Et de plaider pour « être dans le préventif plutôt que dans le curatif » concernant les épisodes de crues, « car pendant ce temps, ça continue à construire sur le Plateau de Saclay, et les sols s’imperméabilisent » rappelle-t-il. La réunion en sous-prefecture du 7 septembre dernier a été l’occasion d’une passe d’armes entre défenseurs du projet et ses opposants. Ce dernier camp a d’ailleurs gagné en nombre depuis l’été.

Qui défend (encore) localement le projet?

Les arguments du maire de Champlan ont en partie fait mouche auprès de plusieurs autres élus des alentours, à l’image récemment de la commune de Bures-sur-Yvette, qui a voté une motion contre ce projet lors de son dernier conseil municipal. Il faut dire que celui-ci a écrit à l’ensemble des maires, les parlementaires, ministres et autorités, « un total de 700 courriers depuis novembre 2017 » pour tirer la sonnette d’alarme sur le projet. Les débordements réguliers du lit de la rivière semblent avoir convaincu les villes de Palaiseau ou encore Longjumeau, cette dernière particulièrement concernée avec son centre-ville sous les eaux il y a deux ans à peine, qui se sont chacune montrées très réservées sur le projet. « La décision la plus sage est de ne pas signer l’arrêté » d’autorisation, déclare le maire de Palaiseau. Le Département a également délivré un avis défavorable à ce stockage de déchets inertes. La vice-présidente à l’environnement, Brigitte Vermillet, explique que, « en l’état, le projet tel que présenté ne peut pas être validé par les élus ». La primauté doit être donnée « à la biodiversité et au rétablissement de la zone humide » selon elle, au regard « de la récurrence et de la violence des phénomènes climatiques ».

ECT tente pourtant de répondre à ses détracteurs, en promettant par exemple de demander « une dérogation d’apport de terre végétale » pour « finaliser le volet paysager du parc ». Le groupe d’aménagement assure également avoir fait réaliser des études de sols en 2016 et 2017 « pour vérifier les caractéristiques géotechniques de la couche de remblais » existante, dont les résultats « ont confirmé que depuis 30 ans, le sol s’était compacté sous l’effet de son propre poids et que ce tassement était compatible avec l’apport de terre prévu dans l’autorisation préfectorale ». De quoi rassurer les collectivités concernées? Pas sûr, car localement, les promoteurs du projet se font désormais plus rares. Michel Barret, président du Siahvy, le syndicat de la vallée de l’Yvette, tient d’ailleurs à le souligner d’entrée : ‎« je ne suis pas un défenseur du projet ». Et de développer sur le fait qu’il serait d’accord « pour un retour d’une zone humide, au bord de la rivière comme à l’origine ». Mais il n’y croit pas trop, « car le nerf de la guerre, c’est le financement ». Même avec des subventions, un projet de décaissement des remblais actuels de la prairie de Villebon, ainsi que sa dépollution, « représente 150 à 300 euros par habitant de la vallée » a-t-il calculé, considérant cette option comme « un schéma surréaliste ».

C’est pourquoi celui qui est également adjoint au maire de Gif-sur-Yvette aimerait profiter du projet ECT pour « optimiser une situation ». Il appuie également sur la possibilité de créer « une bande de terre le long de la rivière » dans le cadre de l’entreposage, « qui nous permettra une réappropriation des berges ». Laurent Mogno de l’entreprise porteuse du projet confirme « travailler sur une convention avec le Siahvy, nous avons convenu de réaliser un espace pour une zone d’expansion complémentaire » de crue le long de l’Yvette. Le maire de Villebon Dominique Fontenaille, qui soutient le projet, se montre désormais plus discret, et craint de se mettre à dos les riverains de la vallée, dont les associations sont quasiment toutes montées au créneau. Au point de se demander qui est dorénavant chaud pour défendre politiquement un tel projet, à moins de deux ans des élections municipales. Le maire de Champlan se fait lui carrément menaçant : « si le préfet signe l’arrêté d’autorisation, nous portons plainte pour mise en danger de la vie d’autrui et atteinte aux biens ». Selon le président d’ECT, en attente de la décision du préfet, « oui il y a les échéances municipales, on connait l’agenda des collectivités et les contraintes ». Le dirigeant du groupe dit « ne pas savoir quel sera le sort du projet », et précise simplement qu’il sera « parfaitement légaliste » quant à la nature de la décision attendue des autorités : « si le préfet n’autorise pas, il n’autorise pas, nous perdrons simplement deux ans de travail sur ce dossier ». Le voilà prévenu.