Quelques semaines après le premier verdict du 22 mai, la tension semble redescendue d’un cran autour de Parcoursup. En cette période de révisions, les mobilisations se sont arrêtées, tandis que les élèves de Terminale oscillent entre validation d’une admission dans un futur établissement d’enseignement supérieur, ou bien suspense d’une remontée espérée dans les listes d’attente (lire notre reportage).

Cette situation nouvelle a provoqué la fronde d’une partie des lycéens, qui ne digèrent pas ces nouvelles modalités d’accès à l’enseignement supérieur. Chez les lycéens de l’Essonne, plusieurs actions ont été menées ces dernières semaines, comme au lycée Corot de Savigny-sur-Orge où les élèves se sont promis de reprendre la mobilisation à la rentrée prochaine. Du côté du gouvernement, on communique sur les « trois quarts des candidats (qui) ont reçu au moins une première proposition d’admission », et ce, avant le début des épreuves du bac.

Jusqu’à l’an dernier, c’est le système Admission post-bac (APB), qui était en vigueur. Celui-ci était basé sur un classement de voeux par les lycéens, et un calcul réalisé en plusieurs temps avec un algorithme dit de ‘mariages stables’ nommé ‘Gale-Shapley’, qui permettait la répartition des bacheliers dans les différentes filières, entre celles pratiquant une sélection sur dossier (IUT, BTS, classes prépa), et les universités où l’inscription est libre. Problème, certaines filières ‘en tension’ (Médecine, Staps, Psycho) avaient du pratiquer un tirage au sort des futurs étudiants, leurs capacités ne leur permettant pas d’accueillir tous les prétendants. Le nouveau système Parcoursup, qui contient une toute autre organisation des affectations, avec l’attribution de places selon les critères des établissements, devait permettre que ne se reproduise pas les événements de l’an dernier en distribuant petit à petit les affectations aux lycéens.

L’oeil du mathématicien

Cédric Villani, le reconnaît volontiers, lorsqu’on lui pose la question : « Gale-Shapley est un très bon algorithme, on ne fait pas mieux. Quand on a les préférences des utilisateurs qui sont claires, c’est le meilleur algorithme possible, d’ailleurs il a été conçu pour ça. APB, qui utilisait Gale-Shapley, a été globalement bien conçu ». Mais son problème était pour lui que « l’algorithme était faussé par le fait que les formations avaient accès au classement des étudiants », ce qui selon lui « ruinait une partie de l’objectivité de Gale-Shapley ». Deuxième problème, à en croire le député, le fait que « les étudiants ne classaient pas forcément sincèrement leurs voeux, avec des stratégies qui tournaient, et parfois nuisaient à la réussite ». Enfin, « un taux important d’étudiants changeait d’avis entre le début et la fin de la procédure, de l’ordre du tiers » analyse le mathématicien de profession.

Celui-ci défend donc le nouveau système mis en place cette année, en livrant son appréciation. « La procédure actuelle est plus lourde qu’APB » reconnait le député, mais le but est selon lui atteint : « elle permet à l’étudiant de faire son choix petit à petit. Comme c’est en deux temps, ça donne plus d’informations ». De plus, « ça fait aussi peser d’avantage de poids sur les filières et leur recrutement, car elles doivent regarder tous les dossiers » poursuit-il, ce qui « compte tenu de toutes les contraintes complexes, n’est pas mal ». Avec les premiers résultats sortis depuis le 22 mai, Cédric Villani juge que « pour l’instant ça se passe comme prévu ». Craignant au départ un possible bug ou « accident industriel », il se réjouit du fonctionnement de la nouvelle plateforme, qui a « été faite dans des délais extrêmement rapides ». Avant les écrits du bac, « la cible de 70% de candidats avec au moins une affectation proposée a été atteinte avec 10 jours d’avance » ajoute-t-il.

L’an dernier à la même époque, le logiciel APB avait pourtant délivré lors de sa première phase une affectation à 650 000 lycéens, soit 80% des aspirants bacheliers. Pour 400 000 d’entre eux, il s’agissait alors de leur premier voeu. Une satisfaction qu’il sera difficile de mesurer cette année avec Parcoursup, les 10 voeux possibles formulés par les Terminales n’étant pas hiérarchisés. La nouveauté est que l’on connaît désormais au jour le jour le nombre d’élèves ayant validé une proposition, ceux qui sont en attente, le nombre de recalés comme celui des jeunes sortis de la plateforme (voir sur le site du ministère).

Villani défend la « personnalisation » du processus

Cette année, après 3 semaines de fonctionnement, ce sont 625 000 lycéens qui se sont vus proposer une affection. Une moitié d’entre eux ayant procédé à la validation d’un voeu (318 000). 186 000 jeunes restent pour le moment sur le carreau, alors qu’ils étaient environ 150 000 l’an dernier sur APB. Rallongement de l’attente, difficulté à mesurer la satisfaction, et risque de choix par défaut : le nouveau système entraîne avec lui des problématiques qui n’existaient pas auparavant. Pour Cédric Villani, « le tirage au sort était effectivement très mal ressenti, parce que la puissance publique n’a pas anticipé sur le fait que viendrait un moment où il y a beaucoup plus de candidats sur certaines filières que de places disponibles ». Il constate donc simplement que « les programmeurs ont tiré au sort, que faire d’autre? » Concernant la mesure de la satisfaction des lycéens dans leur orientation, le député concède, « on peut dire oui, que l’on aura du mal à mesurer la satisfaction réelle », mais tient à nuancer : « cela étant, le fait que les étudiants changeaient d’avis de façon importante rendait ça moins facile à mesurer, l’existence des stratégies détournées aussi, c’était pas aussi lisible que ce que l’on pouvait croire ». En résumé « il n’y a pas de solution parfaite » pour le mathématicien, chaque système ayant ses qualités et défauts, mais il souligne : « pour moi Parcoursup est clairement supérieur à APB ».

Autre nouveauté avec Parcoursup, le poids des filières, qui ont chacune du trier les dossiers reçus pour qualifier les candidatures, avant les retours aux lycéens le 22 mai. Critères spatio-géographiques, parcours au lycée, activités extra-scolaires.. les établissements d’enseignement supérieur ont pu appliquer les motivations de leur choix pour classer les piles de candidatures reçues, et ainsi délivrer les propositions d’affectation. Ces méthodes de classement des futurs étudiants au niveau des filières n’ont pas été rendues publiques, ce qui laisse la place à une dose d’arbitraire non négligeable. En défaveur des lycéens de banlieue? « Pour ce qui est des critères locaux, une université ne peut pas aller jusqu’au bout en livrant l’algorithme exact », argumente Cédric Villani, et d’après lui, « tout le monde est d’accord pour dire qu’il faut examiner les dossiers avec beaucoup de nuances ». Le député de la majorité justifie cette nouvelle façon de faire accéder les jeunes aux études supérieures : « ceux qui évaluent – car le mot sélection ne doit pas être employé – ils vont enseigner, c’est normal qu’ils s’intéressent à savoir selon quels critères » les étudiants vont pouvoir s’inscrire. Et de faire la comparaison : « est ce qu’on demande aux entreprises de publier leurs critères d’embauche, pour expliquer pourquoi ils ont pris un tel et pas un tel? là on est sur du micro niveau ».

Seul établissement essonnien ayant répondu à nos sollicitations, l’université Paris-Sud nous a livré quelques éléments sur ses principes de classement des futurs étudiants postulant pour les filières L1. Concrètement, « le classement s’obtient par la pondération de types de notes, permettant de juger de différentes compétences ou capacités de l’élève ». On retrouve ainsi pour 75% de la note finale attribuée les « capacités académiques », c’est à dire les moyennes intermédiaires obtenues avec les « notes de première et terminale dans les matières reflétant les attendus et contenant systématiquement la LV1 » ainsi que les notes du bac de français passé en Première. Les « compétences transverses » qui représentent 10% de l’ensemble correspondent à la Fiche avenir à remplir par les enseignants de lycée. Enfin, la « note de dossier » compte pour 15% du total, en prenant en considération les lettres de motivation des lycéens qui doivent démontrer leurs « capacités en lien avec le vœu ».

Les lycéens de banlieue victimes de ségrégation universitaire?

Au lendemain des premiers résultats de Parcoursup, nous étions allés à la rencontre de ces lycéens accueillant les décisions d’affectation sans grande illusion (lire notre reportage). Nous avions constaté aux portes de plusieurs lycées du département, que nos jeunes étaient largement placés en liste d’attente sur leurs voeux. Une situation qui perdurait la semaine suivante. Pour les élèves de Terminale qui ont postulé dans des facs parisiennes, un sentiment très net se diffuse d’être relégués dans les classements et affectations. Parcoursup est-il moins équitable que son prédécesseur APB? « Il y a eu la publication du code (ndlr : le 20 mai le ministère a mis en ligne les critères nationaux de calcul), et la mise en place de critères aussi objectifs que possibles » plaide le député Villani, en soutenant les services du ministère : « ils ont fait un vrai effort d’explication ».

Plus globalement, le mathématicien préfère temporiser concernant ce sujet : « ce qui est important, c’est d’avoir de bonnes estimations, sur les lycéens de banlieue défavorisée. Qu’est ce qui leur arrive? Combien peuvent aller dans la formation qui les intéresse ? Combien partent ? Il nous faudra certainement, un moment, avoir une action volontariste. De la même façon dont on favorise l’égalité hommes-femmes dans les sciences ». Il rappelle que « des quotas de boursiers existent déjà » même si juge-t-il, « ils sont maigres ». Sur le possible ‘tri social’ en oeuvre, le soutien au président Macron le dit net : « je le réfute, et si on s’aperçoit après usage, qu’il y a une forme de ségrégation, qu’il y a un système qui enkyste les inégalités et les fait perdurer, il faudra agir pour les diminuer ». Il assure qu’une « analyse a posteriori » sera conduite sur Parcoursup, tandis qu’il envisage une « réflexion sur l’orientation » des lycéens : « Staps ou Paces (médecine), ce sont des filières dans lesquelles la compétition est extrêmement rude et pour lesquelles la question des débouchés n’est pas si simple. Il existe plein de filières, a contrario, où on se demande où sont les étudiants ».

N’empêche, chez les lycéens mobilisés ces dernières semaines, comme à Savigny-sur-Orge, on n’a pas de mots assez durs pour dénoncer « le tri social dont les banlieues sont les premières victimes » et une « sélection inacceptable des futurs étudiants ». A la vue du tract nommé ‘Soulève ta banlieue’ que nous lui présentons, Cédric Villani répond à sa manière aux jeunes gens révoltés par ce basculement de la logique d’accès aux études supérieures :

« Si les lycéens s’estiment confinés, il est normal qu’ils s’indignent. En revanche ils se trompent de combat : ce n’est pas le gouvernement, et en tout cas pas Parcoursup, qui est responsable. L’algorithme a été publié et on n’y trouve rien qui organise un quelconque « tri social ». La mixité sociale est un grand problème de société, pour lequel nous devons nous organiser, mais ce n’est pas un algorithme qui le résoudra, cela demande beaucoup plus. Il sera important d’analyser sociologiquement la mobilité des lycéens vers l’ESR (Enseignement supérieur et recherche) mais pour l’instant il est trop tôt pour dire si Parcoursup est plus ou moins « conservateur » en la matière. Sur le fait que seule une partie des lycéens ait leur réponse avant le bac : cela avait bien été identifié comme potentielle source de tension importante (voir l’audition de l’OPECST – Office parlementaire – sur le sujet), mais avec toutes les contraintes de l’exercice, on ne voit pas bien comment on aurait pu faire autrement… la question a effectivement été posée il y a longtemps déjà! Bien sûr, les règles n’ont pas vocation à changer en cours de route, on va de toute façon continuer ainsi (ça se passe comme annoncé il y’a 6 mois déjà) et évaluer ! »

Le tract édité fin mai par des lycéens essonniens, et distribué à Corot, contre la réforme d'accès à l'enseignement supérieur Parcoursup

Le tract édité fin mai par des lycéens essonniens (JM/EI)