80 000 salariés sur l’aéroport d’Orly et sa zone, dont 27 000 sur la plate-forme aéroportuaire, deuxième bassin d’emploi de la région, derrière.. Roissy et ses plus de 200 000 emplois directs et indirects liés à l’aéroport. C’est dire l’enjeu en matière économique des projets de l’Etat pour le devenir d’Aéroports de Paris (ADP), le groupe dont il est aujourd’hui actionnaire majoritaire (50,6%). L’aéroport d’Orly, situé entre le Val-de-Marne et l’Essonne, et ses 30 millions de passagers par an, est en plein travaux. Le nouveau bâtiment qui reliera les aérogares ouest et sud devrait ouvrir dans quelques mois, tandis que le prolongement de la ligne 14 du métro est matérialisé par une imposante zone de chantier située au pied d’Orly ouest, où la station va être creusée pour voir arriver la ligne en 2024.

Outre la gestion des trois aéroports de la région (Roissy, Orly, Le Bourget), sous le label « Paris Aéroport » depuis 2016, le groupe ADP comprend de nombreuses filiales et participations à travers la France et le monde. Les dix aérodromes de la région, dont celui d’Etampes-Mondésir, ou encore l’Héliport d’Issy-les-Moulineaux fonctionnent sous sa houlette. Sa filiale à 100% ADP Management est par ailleurs présente dans 8 pays pour l’exploitation d’aéroports. Du Chili à la Turquie, en passant par la Belgique ou la Jordanie, le groupe cumule les participations dans une vingtaine d’aéroports, qui représentent au total 55 millions de voyageurs par an. Une autre filiale, ADP Ingénierie, assure la conception voire la maitrise d’oeuvre de nouvelles plateformes aéroportuaires, à Bordeaux, Nice ou Montpellier, ainsi qu’à l’étranger au Japon, Egypte, Chine, Indonésie, Qatar, ou Tunisie..

ADP dispose par ailleurs de filiales pour ses activités télécom (Hub One) et sûreté (Hub Safe). Elle co-détient enfin des filiales avec d’autres groupes, comme JC Decaux (publicité dans les aéroports), et Lagardère (Duty free). Société anonyme depuis 2005, le groupe ADP est à ce jour détenu à 50,6% par l’Etat. Les autres actionnaires principaux sont les groupes Vinci (8%) et Schiphol (8%), ainsi que Predica – Crédit agricole assurances (4,8%). Le reste du capital est détenu par des investisseurs institutionnels (22,3%) ou privés (4,3%) et les salariés (1,7%). En 2016, le groupe réalise 2,95 milliards d’euros de chiffre d’affaires, dont 1,74 milliards issus de ses activités aéronautiques, pour un bénéfice net d’environ 435 millions d’euros.

Les syndicats veulent mettre le sujet sur la place publique

C’est dans le cadre de la volonté de cession par l’Etat de ses participations dans plusieurs groupes et entités, que le sujet d’une privatisation complète d’ADP est devenu d’actualité. Le gouvernement issu de l’élection d’Emmanuel Macron a fait savoir que l’Etat avait vocation à se désengager de plusieurs entreprises symboliques. La vente de ses actions d’ADP ou encore de ses parts dans la Française des jeux (Fdj), lui permettrait également d’engranger plusieurs milliards d’euros nécessaires au rétablissement des comptes publics. Une perpective qui est loin de réjouir chez les principaux concernés. Les représentants du personnel se sont d’ores-et-déjà élevé contre la possibilité d’une vente par l’Etat de ses parts dans ADP. La France avait cédé une partie de ses actifs en 2006, passant alors de 100% à 50,6% dans le capital de l’entreprise, transformée en SA. Promettant à cette époque de garder la majorité des parts.

Le ministre de l’Economie Bruno Le Maire s’était récemment dit « convaincu que l’Etat a plus un rôle de régulateur que de gestionnaire, il n’a pas à gérer les magasins de Roissy ou le Mercure d’Orly, ce n’est pas ce que les Français attendent de lui ». De quoi susciter la défiance des personnels d’ADP et leurs représentants. Fait rare, les 4 syndicats représentatifs du groupe (CGT, UNSA, FO, CGC), ont lancé un appel à la grève le 31 mai avec un mot d’ordre commun : « Non à la privatisation d’ADP ». Cette action faisait suite à une mobilisation initiée au printemps face aux menaces de cession de l’Etat de ses participations dans ADP. Banderoles qui se sont multipliées aux abords de l’aéroport d’Orly, débrayage de 3 heures le 3 mai dernier, et volonté d’inscrire dans le temps long le refus de cette privatisation annoncée : il s’agit pour les représentants du personnel d’alerter sur les risques qu’entraînerait cette privatisation totale de la société d’aéroports.

Des avions en stationnement du côté d'Orly-ouest

Des avions en stationnement du côté d’Orly-ouest (JM/EI)

En cette journée de mobilisation, plusieurs actions se sont déroulées dans et aux abords des aérogares. Les salariés grévistes se sont manifestés au niveau des enregistrements d’Orly ouest le matin, avant de défiler en cortège l’après-midi au départ d’Orly-sud et sur les bretelles routières de l’aéroport. Salarié en maîtrise d’oeuvre dans la division chargée des marchés de travaux d’ADP, Nicolas arbore une chasuble fluo, à l’image de la majorité des manifestants. Celui-ci parle d’emblée d’une « mobilisation essentielle à mener contre la privatisation ». Selon lui, « au delà du statut des salariés d’ADP et de l’emploi, se posent aussi les questions du couvre-feu et du nombre de mouvements sur Orly, demain celui des taxes aux compagnies » énumère-t-il.

Comme ses collègues grévistes, ce salarié d’ADP voudrait que le projet de cession de l’Etat de ses parts dans ADP « devienne une question publique », car se demande-t-il, « est-ce que les Français sont d’accord pour qu’on vende notre principale porte d’entrée du pays? » Derrière la privatisation, se pose ainsi la question de l’emploi, aussi bien pour les quelques 6600 salariés ADP ou rattachés d’Orly, que pour ce qui concerne « les deuxièmes et troisièmes rangs de sous-traitance ». Nicolas alerte enfin sur les « règles sociales » qui existent dans la gestion actuelle d’ADP et de ses marchés, qui seraient sans doute remises en cause en cas de recherche d’une plus grande rentabilité : « il y a tous les gens qu’on fait vivre », note-t-il, rejoignant ainsi la position tenue par les élus des villes avoisinantes où les salariés de la plateforme vivent majoritairement.

Où en est concrètement le projet?

Vendra, vendra pas? Au profit de Vinci, ou pourquoi pas, en faisant rentrer les collectivités au capital? La décision finale quant à la participation et au rôle de l’Etat dans ADP n’est pas prise. Chacun se tourne désormais vers le plus haut sommet de l’Etat, dont les arbitrages se font attendre. Les élus locaux montent pour leur part au créneau pour convaincre l’Etat de rester majoritaire au capital d’ADP. Les départements franciliens ont écrit au gouvernement en ce sens, et des motions ont été adoptées contre le projet de privatisation dans les communes limitrophes (Juvisy, Viry, Athis-Mons, Savigny…).

Présent à la manifestation syndicale du 31 mai, le président du conseil départemental du Val-de-Marne Christian Favier (PCF) s’est de nouveau déclaré opposé à ce qu’il appelle « un danger pour les salariés d’Orly et les riverains ». Selon lui, le risque est clair que « si demain Vinci venait à prendre le contrôle, il y aurait une pression pour faire sauter les protections des riverains » prévoit-il. Il s’agit également pur lui d’une « aberration économique » pour l’Etat, qui viendrait à perdre « les 180 millions d’euros » qu’ADP lui rapporte chaque année en dividendes. D’abord annoncé comme devant être inscrit dans la loi Pacte, le projet de vente des parts d’ADP par l’Etat a pour le moment été repoussé. On parle désormais du conseil des ministres du 20 juin prochain durant lequel devrait être traité l’avenir d’ADP.

Opposé à la privatisation complète, le député (LR) Robin Reda a été « convoqué » en avril dernier au ministère de l’Economie sur le sujet. Il a aussi rencontré le PDG d’ADP Augustin de Romanet pour évoquer les projets du groupe. Selon lui, le projet est pour le moment reporté, mais reste bien dans les tuyaux du gouvernement : « ce serait dans une prochaine loi aéroportuaire » indique-t-il, en livrant quelques hypothèses sur la forme que pourrait prendre la cession, « pas forcément une vente sèche mais une concession » par exemple. On parle aussi de possible entrée de collectivités ou de chambres consulaires dans le capital pour compenser le désengagement de l’Etat. Reste pour Robin Reda « la crainte sociale, notamment pour l’emploi sur la circonscription », ainsi que le risque de « dérégulation du contrôle aérien » dans le secteur d’Orly. « Cela n’est pas tranché » confirme Cédric Villani, député de l’Essonne membre de la majorité et mathématicien. Si il existe selon lui « des arguments d’un côté et de l’autre », le groupe parlementaire LREM n’a « pas de position ferme » sur le sujet. Lui serait « plutôt pour éviter la privatisation », même si pense-t-il, « l’Etat est rarement un opérateur efficace ». Si « rien n’est décidé » à l’heure actuelle dans le devenir d’ADP, les lignes sont bien appelées à bouger dans l’organisation du groupe pendant ce quinquennat.