Pas de « plan banlieue » au programme du quinquennat d’Emmanuel Macron, mais un « cap » qui est fixé ce mardi 22 mai. Le président de la République a réuni son nouveau conseil présidentiel des villes, avant de prononcer un discours sur les axes du pays en faveur des quartiers pour les prochaines années. Dénommé « La France, une chance pour chacun », celui-ci reprend quelques uns des axes de travail initiés par Jean-Louis Borloo, dans son rapport.

Missionné par le chef de l’Etat à l’automne dernier, l’ancien ministre de la Ville Jean-Louis Borloo, par ailleurs ancien maire de Valenciennes, a coordonné la réalisation d’un véritable programme d’actions. En quelques mois, son « tour de France des solutions » a permis la rencontre de multiples maires, ou acteurs de quartiers, et a abouti sur une série de constats et préconisations en matière de politiques publiques liées aux quartiers populaires.

Celui-ci a pris la forme d’un rapport de 160 pages, remis au Premier ministre il y a un mois. Outre le constat dressé d’une situation d’urgence, avec les qualificatifs utilisés de « relégation, voire parfois d’amnésie de la Nation », il contient 19 programmes thématiques, chacun renvoyant vers une série de politiques à mettre en oeuvre, de l’Etat aux collectivités. Les sujets de la « qualité urbaine », ou encore « des moyens d’agir pour les communes » y sont largement détaillés, avec un effort important à réaliser par les pouvoirs publics dans la relance de la rénovation urbaine.

Borloo « en campagne » dans l’Essonne

L’ancien ministre y développe aussi quelques propositions phares en matière d’école, comme celle de cités éducatives, une « académie des leaders » censée jouer le rôle « d’ENA des quartiers », ou encore la gratuité des cantines dans les collèges classés en REP et REP+. Il met l’accent sur la formation et l’apprentissage, ainsi que l’accompagnement à l’entrepreneuriat dans les quartiers. Santé, sécurité et petite enfance font également partie des priorités avancées dans le document (consultable ici).

Pour le « service apres-vente » de son rapport, l’ancien ministre à l’impulsion de l’ANRU (Agence nationale de rénovation urbaine) en 2003 s’est attaché le soutien de plusieurs maires de la région parisienne et de l’Essonne. Déjà présents au lancement de « l’appel de Grigny » il y a sept mois (lire notre article), les élus comptant des quartiers classés en Politique de la ville sur leur territoire se sont engagés pour certains dans la « co-construction » du rapport, selon l’expression du maire de Grigny Philippe Rio. Certaines mesures appliquées sur le département ont en effet directement inspiré les propositions formulées dans le rapport Borloo.

A l’image du programme numéro 8 du programme d’actions, concernant « un plan national pour gagner la bataille contre l’illettrisme et l’illectronisme ». A l’occasion d’une visite du délégué interministériel à la langue française pour la cohésion sociale, l’ancien secrétaire de la CGT Thierry Lepaon mercredi dernier, Jean-Louis Borloo est venu se faire présenter les actions entreprises par des associations comme Voisin malin à Evry sur la fracture numérique, et le Centre de formation professionnelle de Grigny sur ses modules linguistiques.

Le délégué interministériel à la langue française pour la cohésion sociale Thierry Lepaon, à côté du maire d'Evry Francis Chouat, est venu voir les dispositifs mis en place à Evry et Grigny pour lutter contre l'illettrisme et les difficultés d'accès au numérique

Le délégué interministériel à la langue française pour la cohésion sociale Thierry Lepaon, à côté du maire d’Evry Francis Chouat, est venu voir les dispositifs mis en place à Evry et Grigny pour lutter contre l’illettrisme et les difficultés d’accès au numérique (JM/EI)

« Il s’agissait de voir des choses qui fonctionnent dans la réalité, ce qui permet d’illustrer le programme d’actions » du rapport Borloo, résume Philippe Rio. Pour son collègue d’Evry Francis Chouat, également président de l’agglomération Grand Paris sud, « beaucoup de choses que nous faisons déjà » à l’échelle des territoires, font partie des mesures préconisées par ce rapport. Comme eux, ils sont des dizaines de maires d’Ile-de-France, de toutes tendances, à s’être positionnés en soutien aux conclusions du rapport voulu comme un moyen de passer à l’action dans les quartiers. Bien qu’il soit « possible de tout mettre en oeuvre » dans ce plan, selon le maire de Grigny, Emmanuel Macron ne s’est pas basé sur le rapport Borloo pour décrire ses chantiers dans le domaine.

Pour Macron, un « cap » et quelques inspirations

D’où l’impatience de connaître les axes choisis par le président de la République, à l’occasion de son discours. Ce dernier avait déjà présenté des pistes lors de son déplacement à Tourcoing (Nord) en novembre dernier. Il a cette fois détaillé sa vision et ses priorités sur les banlieues, insistant sur plusieurs mesures de son programme présidentiel, pour certaines déjà en oeuvre (emplois francs, baisses de charges..). Pour donner le ton, et comme ses soutiens le distillaient ces derniers jours, Emmanuel Macron dresse un constat sévère sur les plans banlieue mis en place depuis 40 ans. Il entend ainsi « changer de méthode », et promet surtout « d’aller vite » sur certains points. D’ici juillet, puis à la rentrée septembre, il fixe des rendez-vous d’étape avec les élus et acteurs de terrain concernés.

Souhaitant « inventer ensemble une méthode, un rythme différent », il a lancé un appel à « une mobilisation générale et un travail en commun » au sujet des quartiers. Réfutant la dynamique d’un plan dédié aux banlieues, il a expliqué que pour lui, « poursuivre dans cette logique, c’est poursuivre dans une politique de clientèle ». De quoi doucher les espoirs de voir le gouvernement se doter de nouveau d’un ministère dédié à la Ville. Le premier point développé est celui de la priorité que l’Etat entend donner à la sureté publique et le travail de la justice dans les quartiers. « Oui nos quartiers ont du talent, mais dans nos quartiers il y a aussi de la violence » lâche d’emblée le chef de l’Etat, devant environ 400 participants. Il promet ainsi « un plan de mobilisation générale conte les trafics en tous genres », laissant ainsi penser que cette question ne concernerait que les quartiers populaires.

Sur le sujet de l’aménagement, Emmanuel Macron entend renforcer « l’échelle des métropoles » et affirme vouloir « relancer une visibilité sur l’ANRU ». Pour cela, des engagements seront pris dès 2019, avec 1 milliard d’euros par an qui seront destinés aux « projets prioritaires » de rénovation urbaine. A l’image des projets ‘coeur de ville’, annoncés il y a peu (lire notre dossier), le gouvernement mettra d’ici 6 mois en place un appel à projet ‘coeur de quartier’, que les maires pourront se voir financer.

Le président de la République a tenu un discours à l'Elysée devant 400 convives, élus, entreprises comme acteurs associatifs de quartier

Le président de la République a tenu un discours à l’Elysée devant 400 convives, élus, entreprises comme acteurs associatifs de quartier (DR)

Le chef de l’Etat annonce aussi la création d’un opérateur chargé du « rééquilibrage » des équipements sur les territoires. Il devra mobiliser les financements, comme ceux de la Caisse des dépôts. Concernant le logement, la prochaine loi en préparation intégrera « des actions très concrètes pour lutter contre les marchands de sommeil » poursuit-il, avec une « pénalisation beaucoup plus forte des propriétaires privés » qui profitent du mal-logement. Il a également parlé de mélanger les habitants et de retrouver une « meilleure mixité », sans préciser concrètement comment atteindre cet objectif.

Priorité au stage de 3ème et fin des appels à projet pour les associations

Cette « politique d’effectivité des droits sur ces territoires » telle qu’il l’a nommée semble reprendre en partie l’idée émise dans le rapport Borloo d’une « Cour d’équité territoriale », chargée de vérifier si « les moyens de rééquilibrage en faveur des quartiers sont mis en oeuvre ». Une « cour d’instance de recours » sera également pensée avec le parlement courant juillet. Emmanuel Macron voit ce futur outil comme « un aiguillon solitaire, un élément de transparence » au bénéfice des populations reléguées. Il n’entend pourtant pas donner un blanc-seing aux élus locaux, pointant au passage que « quand ça ne marche pas, c’est parfois aussi de la faute des maires, sachant qu’on va arriver à l’échéance municipale » d’ici 2 ans. Et de préciser, pour bien faire table rase du passé : « on est là depuis un an, ceux qui n’ont pas réussi depuis 20 ans, ce n’est pas ma faute ».

Plusieurs sujets annoncés par le président de la République reprennent les idées du rapport Borloo, du moins en partie. Emmanuel Macron a réitéré l’engagement de « 30 000 places de crèche supplémentaires dans le quinquennat », sur l’ensemble du pays, tandis que le rapport de l’ancien maire de Valenciennes le préconisait à l’échelle des villes concentrant les difficultés. En ajoutant que « dans les quartiers les plus difficiles, l’Etat prendra sa part », à hauteur de 1000 euros par place de crèche dans les zones classées en Politique de la ville.

Autre point pour le secteur associatif, la fin du système des appels à projet, pour des financements pérennes aux associations oeuvrant dans les quartiers. Avec comme maître mot, simplicité et visibilité pour ces acteurs de terrain, « et ne pas les obliger à aller mendier des appels à projet à répétition », ce qui ne signifie pas « la fin de tout contrôle », tient-il à préciser. Ce point rejoint l’une des préconisations du rapport Borloo, qui propose ni plus ni moins « d’arrêter les appels à projet, aussi artificiels que sclérosants, et donner de la durée aux acteurs associatifs ».

Le chef d’Etat veut ensuite créer une bourse des stages, pour les élèves de 3ème, insistant sur la nécessité pour les plus jeunes de s’ouvrir de nouveaux horizons et un « carnet de contact ». Il promet de cette manière « 30.000 stages de troisième via les entreprises et l’État ( 15 000 proposés par des entreprises, 15 000 par l’État) ». De plus, la culture et le sport représentent « deux éléments indispensables » selon Emmanuel Macron, ce qui était aussi mis à l’honneur dans le rapport Borloo. Ouvertures de centre de formation d’apprentis, soutien à l’accompagnement de l’entrepreneuriat, développement du numérique et « besoin de lutter contre les discriminations » sont par ailleurs les priorités développées par le chef de l’Etat dans ce discours, pour lequel il appelle à la « mobilisation » des acteurs de terrain comme du monde économique. Terminant sa prose sur « la parole à donner aux mamans », il se fait applaudir lorsqu’il affirme enfin, après plus d’une heure de speech: « elles sont des relais essentiels de cette réactivation, de ce réveil citoyen » qu’il appelle de ses voeux.

Au final, quelques annonces, mais pas de moyens amenés sur la table, comme le souhaitaient Jean-Louis Borloo et ses soutiens, qui tablaient sur un besoin de 48 milliards d’euros à mobiliser en 10 ans. Plutôt un appel aux forces vives à s’impliquer dans et autour des quartiers. Suffisant pour arrêter les mécanismes de relégation sociale en oeuvre sous nos yeux?