Saviez-vous précisément à 15 ou 16 ans ce que vous vouliez faire une fois que vous seriez « grands » ? Si certains le savaient déjà à cet âge, voire bien avant, bon nombre d’entre nous hésitaient encore, et pouvaient se laisser aller à quelques tâtonnements de-ci de-là, dans plusieurs filières universitaires différentes. De nos jours, ce temps semble bel et bien révolu. Désormais, Parcoursup, la nouvelle plateforme nationale d’admission en première année des formations de l’enseignement supérieur, n’accorde plus forcément ce delta aux futurs bacheliers. C’est le constat qu’en font lycéens, parents d’élèves et même enseignants à tout juste une semaine des premières réponses concernant les orientations des futurs bacheliers.

Parcoursup ? Quésako ?

Avant de comprendre pourquoi un climat anxiogène s’abat sur les élèves scolarisés en terminale, il est important de s’attarder en quelques lignes sur les raisons de l’existence de cette nouvelle plateforme. Lancée en fin d’année dernière en remplacement de l’ancienne plateforme APB (Admission post-bac), Parcoursup se destine à fournir un débouché à chaque élève qui décrochera son bac en juin prochain. Celle-ci doit ainsi rompre avec le tôlée vécu en 2017 par plusieurs milliers de bacheliers, victimes d’un dysfonctionnement d’APB. Certains départements universitaires avaient dû pratiquer le tirage au sort pour « faire le tri » entre les demandes toujours plus importantes que le nombre de places disponibles, laissant sur le carreau plusieurs milliers de jeunes bacheliers en France. Fin juillet 2017, il était encore près de 70 000 sans affectation.

Ainsi, Parcoursup se distingue de son aînée, en affichant parmi ce qu’elle appelle être ses « points forts », « l’arrêt des affectations par tirage au sort » ou encore une procédure « plus simple, plus transparente et plus juste ».

En termes de calendrier, les différents élèves scolarisés en terminale avaient ainsi jusqu’au 13 mars pour effectuer leur inscription sur la plateforme lancée par l’actuel gouvernement et pour y noter leurs vœux concernant leur orientation souhaitée. Ceux-ci ont droit à 10 vœux et jusqu’à 20 sous-vœux contre 24 avec APB. Autre nouveauté, ceux-ci doivent être accompagnés d’un CV et d’une lettre de motivation adaptés, en plus du dossier scolaire. Les réponses des écoles, prépa et universités interviendront durant les quatre prochains mois, à compter du 22 mai. Du 22 mai au 25 juin, les élèves auront 7 jours pour donner leur accord définitif aux établissements, du 26 juin au 20 août, le délai sera de 3 jours, et à partir du 21 août jusqu’au 21 septembre, celui-ci n’est plus que d’un jour. En d’autres termes, si le jeune bachelier ne donne pas suite dans le délai imparti, le vœu est considéré comme caduc.

Des enseignants « pris par surprise »

Pour autant, les inquiétudes sont bien là, et les crispations autour de l’efficacité de cette plateforme sont de plus en plus fortes depuis ces dernières semaines. En cause ? Le manque d’informations. « C’est le flou total. A l’heure actuelle, rien ne peut nous assurer que nous aurons une affectation en septembre », lancent des élèves de terminale, scolarisés dans les lycées d’Evry et des alentours. Une crainte que beaucoup de lycéens ont pu contracter de tout temps en pensant à l’après baccalauréat, sauf que cette fois-ci, l’inquiétude est partagée par le corps enseignant. « Les craintes de vos enfants sont tout à fait légitimes », lancent ainsi des professeurs du lycée du Parc des Loges d’Evry, à des parents d’élèves qui ont assisté à une réunion « parents/profs » à ce sujet le 2 mai dernier. « C’est une réunion que nous avons décidé d’organiser, car nous avons été pris par surprise par Parcoursup, poursuit M. Garcia, professeur de philosophie au sein du même établissement. Globalement, nous ne sommes pas sûrs de savoir comment cela va se dérouler pour l’orientation de vos enfants, et nous ne sommes pas sûrs non plus que vos enfants aient une affectation pour la rentrée ». Un message des plus brutaux et des plus anxiogènes pour les quelques lycéens et leurs parents présents dans le grand amphithéâtre, qui ont avant leur orientation, le bac à réviser.

Le spectre des 0,4% de bacheliers sans affectation l’été dernier rode encore dans les couloirs de certains lycées essonniens. Et pour cause, lycéens et professeurs s’accordent à dire que la gestion des vœux n’est « pas parfaite ». « Parcousup propose dix vœux au maximum. Seulement, partons du principe qu’un élève obtienne des réponses favorables à chacun de ses vœux, et qu’il prenne la totalité des jours du délai imparti pour faire son choix, cela bouchera l’accès pour les autres élèves qui seraient sur la liste d’attente. A termes, se sont plusieurs élèves qui pourraient se retrouver sans affectation », explique M. Garcia. Des propos que relaie un autre enseignant du lycée du Snes-Fsu, Oscar Segura. « Les réponses peuvent tomber n’importe quand. Pour la première vague de réponses, vous avez 7 jours pour vous positionner. Mais pour les dernières vagues, ce n’est plus qu’un jour. Ce qui impose aux jeunes d’être constamment sur leur boîte mail, même en vacances. Ils n’ont pas intérêt à partir dans une zone où le réseau est mauvais, sinon leur affectation tombe à l’eau », dresse ce professeur d’espagnol.

La sélection à l’université ?

L’autre point qui fait peur aux lycéens et au corps enseignant est le fameux algorithme de Parcoursup. Alors que le gouvernement avait annoncé rendre public ce procédé de classement des demandes, aucune information n’a encore filtré une semaine avant le début des réponses. De quoi crisper encore un peu plus ce petit monde. « Il y a un algorithme général à Parcoursup, et chaque université possède ses propres coefficients pour valider les demandes. Certaines vont privilégier le secteur du lycée d’origine. D’autres vont s’attarder sur le parcours de l’élève et pourront favoriser ceux qui n’ont pas redoublé, présente M. Garcia. En gros, l’accès à la fac devient sélectif, alors qu’à la base, le bac donne le droit à n’importe quelle personne de pouvoir entrer à l’université. C’est un scandale ! ».

Plusieurs centaines de lycéens ont manifesté le 7 mai devant les portes de l'université d'Evry (JL/EI)

Plusieurs centaines de lycéens ont manifesté le 7 mai devant les portes de l’université d’Evry (JL/EI)

Concernant cette « sélection », les professeurs du lycée ont tous dû remplir pour chaque élève une « fiche avenir » au deuxième trimestre. Cette fiche est en quelque sorte une brève évaluation des élèves sur quelques compétences comme l’autonomie, l’esprit d’initiative ou encore la capacité à s’investir. Un autre encart demande au corps enseignant de juger la cohérence des vœux faits par le jeune. « C’était assez flou, commentent certains professeurs de lycées d’Evry. Nous nous sommes rendu compte en les remplissant qu’il s’agissait de la première phase de sélection. Globalement, si nous cochions « incohérent », l’élève se verra de fait refuser sur certains vœux et devra croiser les doigts pour avoir une place dans les derniers qu’il lui reste ». Afin de contrecarrer ce système que certains profs jugent « dangereux », quelques-uns d’entre eux ont choisi de ne mettre que de très bonnes appréciations pour permettre de « laisser un maximum de chances » à leurs élèves.

La grogne se poursuit et s’intensifie

Depuis le début d’année, quelques lycées de l’Essonne sont montés au créneau. Vilgénis (Massy) en février, le Parc des Loges (Evry) en avril, et le 7 mai dernier, plusieurs lycées des alentours de la préfecture essonnienne se sont rejoints devant l’université d’Evry. Les élèves du Parc des Loges encore une fois, Brassens (Courcouronnes), Truffaut (Bondoufle) et Doisneau (Corbeil-Essonnes) étaient venus en nombre ce jour-là, banderoles en main. « Nous avons fait plusieurs vœux avec des lettres de motivation adaptées. Aujourd’hui, personne ne peut nous assurer que tout ceci sera lu et que nos dossiers seront traités de manière juste et équitable. C’est déjà notre avenir professionnel qui est en jeu », lance Killian, un élève de Bondoufle qui souhaite faire des études d’histoire. « L’Etat n’a pas pris en compte le babyboom des années 2000 ! Il faut créer des places sinon ce sera la fin du parcours scolaire pour de nombreux élèves ! », scande une terminale de Doisneau au mégaphone, entourée de ses camarades et d’étudiants mobilisés pour cette cause. « La fac est à nous, la fac est à tous ! », reprennent alors les plus de 200 personnes massées devant la bibliothèque universitaire d’Evry.

D’autres opérations, nationales cette fois-ci, sont prévues les 16 et 22 mai. Pour leur part, les professeurs de certains établissements n’excluent pas d’interpeller directeur le gouvernement sur cette question. Interrogé à ce propos au début du printemps, le recteur de l’académie de Versailles, Daniel Filâtre, annonçait que le processus « avançait bien » et qu’il y avait eu un « très gros travail de fait par les professeurs ». Concernant la possibilité de non-affectation de certains élèves, celui-ci se voulait catégorique. « Si ce problème se pose, nous ferons tout pour ne pas arriver au tirage au sort. Le rectorat s’occupera lui-même de ceux sans solution, s’il y en a ». Réponse dans quelques semaines…