« Banlieusards et fiers de l’être, on n’est pas condamnés à l’échec » : cette maxime tirée du titre culte de Kery James ‘Banlieusards’ s’appliquerait presque parfaitement à la philosophie du projet de l’association Ghett’Up. Réunir, le temps d’une soirée, des porteurs de projets, et personnes inspirantes, et montrer que « c’est possible » de s’en sortir et de tracer sa propre voix lorsqu’on est issu des zones périphériques (lire notre article).

L’initiative, en deux-temps, consistait à mettre en avant des parcours atypiques, et ainsi, des méthodes qui ont conduit plusieurs participants à se surpasser pour réussir. La seconde partie de soirée était elle destinée à l’échange informel, propice aux rencontres et dans l’optique de favoriser le « réseautage » entre participants. Donner des modèles, nourrir des représentations positives de quartiers, casser les codes.. le challenge proposé est à la fois singulier et ambitieux. Une centaine de personnes participent à l’évènement.

L’importance de la confiance en soi

Pour cela, les références du monde du numérique et des start’ups sont adoptées, avec des termes anglo-saxons susceptibles de toucher largement et chez les plus jeunes. Plusieurs porteurs de projet locaux passent d’abord pour parler de leur activité : entrepreneur ou créateur, chacun doit ‘pitcher’ son projet. Vient ensuite le tour de la table ronde, s’attardant sur le parcours de quatre « invités exceptionnels », tinté d’engagement et parfois chaotique. « Je n’étais pas bon à l’école » commence Anthony Babkine, aujourd’hui âgé de 31 ans. Originaire d’Evry, il accède après quelques bifurcations au cursus management de l’école Télécom. Une révélation : « j’ai compris que je pouvais y suivre les cours et monter ma boite en même temps » raconte-t-il. Se fixant l’objectif de réussir avant 30 ans, au moins d’un point de vue professionnel, il gravit les échelons, écrit des livres spécialisés, et est recruté dans une grande agence de communication.

Espoir de toute une ville, le Grignois Djigui Diarra n’en finit plus d’impressionner par son parcours. A 26 ans, il a déjà réalisé deux court-métrages et est apparu ces derniers mois dans plusieurs rôles clés au cinéma (KO, Dieu merci, Le jeune Karl Marx). Celui-ci évoque son « vécu » à Grigny, et l’apport des « grands » de son quartier, la Grande Borne, dans ses inspirations et sa manière d’aborder les défis sans complexe. Femme de défi, c’est aussi de cette manière qu’on pourrait résumer la trajectoire d’Ysabelle Malabré. Après une carrière dans l’enseignement et une expérience à la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis, elle est aujourd’hui pleinement impliquée dans l’Observatoire international des prisons : « nous faisons un travail utile de remonté d’informations sur ce qui se passe dans l’univers carcéral ».

Assa Diarra est élève avocate. Originaire de Viry-Chatillon, elle évoque son entourage familial comme première motivation, « j’ai une famille soudée qui m’a donné confiance en moi ». Elle témoigne de l’opportunité qu’elle a eu de rentrer dans un prestigieux lycée parisien. Là, elle a pu côtoyer une autre jeunesse, plus favorisée, et a parfaitement su s’adapter à ce milieu. « J’ai même été élue déléguée » raconte-t-elle. Après le bac, elle choisit de s’orienter vers le droit, avec un objectif derrière la tête. « Je me rappelle accompagner ma mère en préfecture, je devais avoir 10 ans, j’avais été choquée par la façon dont elle avait été traitée, parlant mal le Français ». Elle s’est depuis promis de réparer cette injustice, en étudiant les codes de loi avec pour ambition d’en faire sa vie. Lorsqu’elle sera avocate, elle compte même s’installer en Essonne spécifie-t-elle.

La deuxième partie de soirée était consacrée au "réseautage", dans les locaux de l'école Télécom d'Evry (DR)

La deuxième partie de soirée était consacrée au « réseautage », dans les locaux de l’école Télécom d’Evry (DR)

Casser les préjugés

Par l’illustration de ces parcours variés, l’association Ghett’Up entend « déconstruire les clichés » et « faire tomber les barrières de classe » selon les mots d’Ines Seddiki, l’une des responsables de l’association. La présentation de ces personnes aux réussites variées issues du territoire permet de « revaloriser les habitants des quartiers populaires, leur redonner confiance en eux » explique-t-elle, car « leur potentiel, leur particularité » ce sont « une force, une énergie, une créativité, qu’il faut utiliser sur le territoire ». L’échelle du local, un bon laboratoire pour y développer ses idées et projets pense Ghett’Up, « on peut y faire plein de choses, et pas forcément devoir aller à Paris ». Cette centralité de la région parisienne, où ‘tout se passe dans la capitale’ est bien connue de toutes les banlieues et zones plus éloignées de l’Ile-de-France. Ce sentiment partagé ne doit pas conduire à baisser les bras, prouvent les initiateurs de ce rendez-vous.

« On ne parle pas de la seule réussite financière, il y a différents profils, avec le recul on peut apprendre de la richesse des parcours » détaille la bénévole. Anthony Babkine le met en pratique à son niveau, en s’investissant dans une association qu’il a co-fondé, les Diversidays, qui a pour but de promouvoir la diversité avec le numérique. D’ailleurs, celui-ci ne se voit pas comme un exemple, mais plutôt comme « un cas de figure possible ». Il rappelle ainsi qu’il a eu la « chance » d’avoir eu « deux parents bienveillants » derrière lui. Avec le recul, il ne s’associe pas à l’adage du « quand on veut on peut » car lucide, il sait que la ligne de départ n’est pas la même pour tous. Mais il pense que « en se bougeant, en créant du réseau, oui, tu peux y arriver ». Lui qui est passé de ‘l’autre côté’ regrette d’ailleurs de côtoyer des milieux « qui fonctionnent en vase clos, et où tout force à reproduire les élites ». 

L’Evryen a donc décidé d’agir à son niveau pour contrer cette fatalité : « quand je vois, ici, le nombre de mecs brillants qui galèrent, ça me fout les boules ». C’est pourquoi affirme-t-il, « ça vaut le coup de mettre en avant des profils qui se battent ». Lutter contre le déterminisme social passe par ce genre d’initiative, veut croire Ines Seddiki, même si « c’est compliqué de casser tout un système » constate-t-elle. D’ailleurs, l’association « n’a pas prétention à résoudre le problème de fond ». Elle a toutefois le mérite de prendre le taureau par les cornes, à son niveau. « On a bien conscience que quelques-uns seulement passent les mailles du filet » poursuit la militante, et pour eux, cela demande « beaucoup de travail », qui commence selon elle par « réaliser ses propres objectifs, en s’en donnant les moyens ».

Pour cela, « il faut qu’on donne à voir le meilleur » de nos quartiers, souligne Anthony Babkine, car comme chacun le sait, « il n’y aura personne pour le faire pour nous ». On ne dira pas le contraire.