Quelques personnes errent dans les couloirs de la gare de Brétigny, ce lundi midi. Dans un édifice quasi-vide, seuls les panneaux électroniques permettent à celui qui n’aurait pas suivi les dernières nouvelles de s’informer sur la situation : aucun trafic, et « reprise à 16h » de la circulation des trains. Le mouvement initié début avril est organisé par plage de 5 jours, avec 2 jours de grève et 3 jours de travail. Dans les faits, les veilles et lendemains des jours de grève connaissent un trafic ralenti, avec des rythmes auxquels les usagers des différentes lignes de RER s’habituent (lire notre article).

Côté Clause-Badeau, il faut marcher quelques peu en sortant de la gare, pour trouver les locaux du CCAS, où se situent également les bureaux des syndicats ainsi qu’une salle commune. C’est là que les cheminots de Brétigny et des alentours se retrouvent, à chaque rendez-vous de la grève perlée, pour discuter de la situation et voter leur participation au mouvement. Lors de leur AG de ce lundi matin, ils étaient une soixantaine, et ont voté à l’unanimité la poursuite du mouvement pour les 13 et 14 avril. Conducteurs, agents en gare ou techniciens sur les voies, le mouvement autour de Brétigny et la ligne C concerne les différents corps de métiers de la SNCF.

Guillaume, la trentaine, est rentré « à 21 ans » dans l’entreprise, et si il veut bénéficier d’une retraite à taux plein, « il faudra que je parte à 64 ans » lâche-t-il, « sinon j’aurai 30% de décote ». Comme lui, les cheminots rencontrés à Brétigny au sortir de leur AG montrent leur « envie globale d’en découdre » avec le gouvernement et ses « contrevérités ». Pour ce syndiqué à la CGT, « ils nous parlent de la dette de 50 milliards, comme si cela était la faute à notre statut ». Après les dernières sorties ministérielles insistant sur la position de la majorité de « ne rien lâcher » face aux cheminots mobilisés, la guerre de position semble s’installer dans le pays.

L’enjeu de l’opinion publique

Car du côté des agents de la SNCF en grève, la volonté est affirmée de tenir dans la longueur, face à la fermeté affichée par le gouvernement. « On ira au bout, aujourd’hui c’est le statut, demain ce sera les retraites, on ne peut pas se permettre de perdre » indique un conducteur gréviste. Le processus de privatisation fait également l’unanimité.. contre lui, auprès des différents salariés de la compagnie ferroviaire. Selon un agent en gare, syndiqué Unsa, avec la réforme en cours, « la situation s’empirera, car les lignes non rentables seront fermées, et les usagers paieront le billet beaucoup plus cher ». De plus, lorsque d’autres compagnies feront circuler leurs trains sur le réseau, « les cheminots seront repris sous la convention collective mais n’auront plus le statut » exprime-t-il.

Le travail de mobilisation est également réalisé à destination des usagers quotidiens de la SNCF. Les grévistes ont conscience que la bataille de l’opinion est primordiale. Une dizaine d’entre eux ont fait circuler un tract explicatif dimanche matin, sur le marché de Brétigny, et une action similaire est prévue vendredi matin prochain au marché d’Arpajon. Leur objectif : rallier à leur cause les habitants des environs, en premier lieu concernés car pénalisés comme usagers du RER C par le mouvement. « La SNCF est un outil public au service de la population et doit le demeurer » est-il argumenté dans ce document, proposant aux voyageurs de saisir « les sujets de fond qui composent le contenu réel de la réforme », tandis que le gouvernement, « relayé pas certains médias » fait selon les syndicalistes « passer les cheminots pour des privilégiés ». 

La place des médias est ainsi centrale, et les reproches sur le traitement de leur mobilisation fait bondir plus d’un agent SNCF gréviste. « Chacun dans sa boite a des privilèges, et même les députés ont leur facilité de circulation, qui en parle de cette situation? » reprend ce conducteur mobilisé, qui pointe également le comportement de sa hiérarchie pour contrecarrer les grévistes : « samedi dernier lorsqu’on a repris le travail, beaucoup de conducteurs grévistes n’ont pas pu bosser, on ne nous donne pas de travail pour nous pénaliser ».

Quelle convergence des luttes?

Selon les estimations syndicales dans le secteur de Brétigny, ils sont en moyenne un cheminot sur deux à être en grève lors de ces rendez-vous perlés. Pour Régis Roux, secrétaire des cheminots CGT sur Brétigny, « la force de ce mouvement est que les deux jours de grève sont très suivis ». A l’entendre, ses collègues et lui sont « déterminés » à tenir le bras de fer avec le gouvernement : « notre état d’esprit, c’est que tant qu’il n’y a pas d’ouverture de négociation, on ne lâchera rien ».

Des cheminots en première ligne d’une lutte contre le gouvernement, qui escomptent entrainer derrière eux d’autre secteurs (lire notre article). Pour cet agent qui est devenu cheminot « après 15 ans dans le privé », la convergence des combats est possible : « les 5 acteurs stratégiques du pays sont dans la rue : les transports, l’énergie, la santé, les tribunaux et les étudiants ». Et bien que les mots d’ordre soient variés, la défense des services publics est identifiée comme le dénominateur possible de cette mobilisation.

« Pour nous cheminots, c’est la dernière lutte, on est un des derniers barrages, si on perd, on n’imagine pas tout ce qui peut arriver derrière » analyse Régis Roux. Ce qui arrive aux cheminots préfigure selon lui un cycle de casse sociale sans précédent : « ils préparent une nouvelle réforme des retraites pour 2019, puis ils s’en prendront aux autres acquis du CNR (conseil national de la résistance de 1945, ndlr) » pense-t-il. Dans cette optique, les cheminots se joindront aux rassemblements parisiens (19 avril), et organisent avec d’autres secteurs mobilisés en Essonne un rassemblement devant la préfecture vendredi 13 avril prochain.

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