Trois ans de plus pour la ligne 18 : c’est le verdict annoncé par le Premier ministre, Edouard Philippe et la ministre des Transports Elisabeth Borne, ce jeudi matin lors des annonces de leurs arbitrages sur le projet de métro du Grand Paris express. Après la publication du rapport de la Cour des comptes pointant les dérives financières du chantier conduit par la Société du Grand Paris (SGP), le gouvernement réoriente ainsi ses priorités (lire notre article). Il promet qu’en 2030, l’ensemble des 4 nouvelles lignes (15, 16, 17 et 18), le prolongement de la 14, pour un total de 200 kilomètres de tracé ainsi que 68 nouvelles gares seront bien sortis de terre.

Parmi les arbitrages opérés, le choix de favoriser les tracés nécessaires aux JO de 2024, et un décalage des autres tronçons. En premier lieu desquels, le projet de ligne 18 entre Orly et le Plateau de Saclay. Annoncé pour 2024, il voit son édification retardée, et devrait donc sortir de terre pour 2027. La deuxième partie du tracé jusqu’à Versailles reste pour le moment inchangée à l’échéance 2030. Si la ministre a promis un renforcement de l’offre de bus d’ici là, les élus essonniens qui espéraient le respect du dernier calendrier ont plutôt mal accueilli ces annonces.

Comme on pouvait s’y attendre, les réactions locales n’ont pas tardé, de la part des institutions investies dans le projet. A l’image des dernières mobilisations, pétitions et lettres pour obtenir le maintien du calendrier initial de 2024 (lire notre article), les partisans du projet ont rapidement fait part de leur déception du décalage de la ligne 18. Pour l’association des maires favorables à la ligne 18, comme pour l’agglomération (communauté Paris-Saclay), la pilule est difficile à avaler. « La déception est grande pour notre territoire, dont les élus se sont engagés pour accompagner et/ou porter des projets, visant à faire du Plateau de Saclay un cluster académique et économique à vocation mondiale » communique la CPS, n’hésitant pas à parler de « faute » de la part du gouvernement.

Un mois après l’Expo, Edouard Philippe récidive

De son côté, le président du Conseil départemental, qui a par ailleurs co-signé avec ses collègues des autres départements franciliens un communiqué s’offusquant du nouveau calendrier, fait part de son désappointement. « Aujourd’hui, c’est l’incompréhension qui prime. C’est un vrai choix politique que de maintenir les délais pour certaines lignes et les retarder pour d’autres. Tout cela s’est passé sans aucune concertation » grimace François Durovray. Un mois après la douche froide de l’abandon du projet d’exposition universelle qui lui était cher (lire notre dossier), celui-ci assène une nouvelle série de reproches au chef du gouvernement et ses « arguments financiers et techniques fallacieux ».

Edouard Phillipe a eu beau expliquer vouloir éviter « de laisser les mauvaises nouvelles à (ses) successeurs », sa décision s’attire les foudres des porteurs du cluster Saclay. « La ligne 18, c’est plus qu’un nouveau projet de transport, c’est aussi et surtout un projet de développement urbain. Reporter la livraison de la ligne, c’est impacter la vie quotidienne. Les JO sont-ils aussi importants que la vie des citoyens ? » s’emporte François Durovray, résumant l’esprit ambiant. Il reprend également la position tenue dès l’annonce du report par Grégoire de Lasteyrie, le maire de Palaiseau : « je réclame aujourd’hui un moratoire sur l’ensemble des projets du Plateau de Saclay ».

Car avec l’édification d’une véritable ville nouvelle sur la frange sud du Plateau, la thématique des transports est de plus en plus prégnante sur place. Plusieurs instituts se sont installés dans les zones du Moulon et de Polytechnique, et des travaux d’ampleur sont actuellement en cours. Après l’arrivée de CentraleSupelec l’année dernière, le nouveau bâtiment de l’Ecole normale supérieure Paris-Saclay doit par exemple être livré d’ici un an. Le Premier ministre en convient, « il faut donner des délais de livraison pour les 68 gares qui soient tenus » a-t-il justifié dans sa présentation du nouveau calendrier pour le Grand Paris express. Selon lui, « les projets d’aménagement urbains doivent être calés avec l’ouverture des gares ». Un message déjà bien compris par les institutions du territoire.

Des reports de constructions annoncés

« Il y a des choses en notre pouvoir, d’autres non » : Grégoire de Lasteyrie donne un peu plus de détails sur les projets en cours sur le Plateau, et de quelle manière ceux-ci pourront être impactés par le décalage du métro. Concrètement, « ceux qui sont déjà là, comme EDF, ne vont pas repartir » indique le maire de Palaiseau, « mais on avait des discussions avec certaines entreprises pour des installations, là tout va être décalé de 2 ou 3 ans ». Certains nouveaux bâtiments ont déjà du plomb dans l’aile, comme Le Central, un projet de 70000 m2 de surfaces mixtes face au centre EDF. Ce « programme urbain innovant » comprenant logements familiaux, commerces, activités économiques et équipements devait être construit pour 2021 ou 2022. « Ce qui est sûr, c’est que ce programme qui compte notamment 600 logements n’arrivera pas à cette date » prévoit l’élu.

Les programmes de résidences étudiantes ne seraient toutefois pas impactés selon lui. Concernant l’Institut Mines-Télécom, prévu pour 2019, « les travaux sont en cours » et il ne devrait pas y avoir de conséquences, mais pour l’édile, la venue d’AgroParisTech pourrait elle être remise en cause : « il y a un contrat pour leur nouveau campus, mais tout n’est pas fixé, à partir du moment où on a un retard dans l’arrivée du métro, il peut y avoir certains décalages ». Du côté de la direction de l’école, qui prévoit de partager son nouveau site avec l’INRA, on ne réagit pas pour le moment aux annonces gouvernementales.

Le dernier plan des projets immobiliers, et leur date prévisionnelle, dans la ZAC Polytechnique située à Palaiseau, édité en 2017 par l'Etablissement public d'aménagement Paris-Saclay

Le dernier plan des projets immobiliers, et leur date prévisionnelle, dans la ZAC Polytechnique située à Palaiseau, édité en 2017 par l’Etablissement public d’aménagement Paris-Saclay (DR/EPAPS)

Côté Moulon, les programmes de logements familiaux, ainsi que la construction d’une école, sont lancés, et il n’est pas prévu de les remettre en question. « Mais il est certain que pour ce qui n’est pas sorti de terre, on aura un recalage sur le nouveau calendrier » précise-t-on à l’agglo. « Pour faire de nouveaux logements, à proximité de la gare du Moulon, on attend que l’Etat soit au rendez-vous » abonde le maire d’Orsay David Ros, « on ne sait plus quelle parole croire » poursuit-il, pointant désormais un manque « d’horizon » dans les projets urbains du Plateau.

Parmi les investisseurs attendus dans le secteur du Moulon, le groupe pharmaceutique Servier prévoit d’y construire son nouveau centre de recherche, pour regrouper ses activités situées actuellement à Croissy, Suresnes, et dans l’Orléanais. 600 chercheurs doivent s’installer dans des locaux flambant neufs de 45 000 mètres carrés, à proximité du chantier de l’ENS. Ce nouveau centre de R&D verra t-il bien le jour en 2021, comme prévu par le groupe pharmaceutique? Interrogée par nos soins, la direction du groupe indique que « le report de la ligne de métro 18 ne remet en aucun cas en cause l’investissement du Groupe dans le futur centre de recherche de Servier à Paris-Saclay ». Pas de réponse toutefois concernant le calendrier. L’agglo CPS évoque elle des « prospects économiques (qui) attendaient une confirmation de l’échéance 2024 pour la ligne 18 » sans plus de détail.

La ZAC de Corbeville attendra

Le prochain conseil d’administration de l’EPA Paris-Saclay, prévu le 7 mars prochain, devrait donner lieu à quelques éclaircissements quant au devenir des projets du cluster. L’établissement public qui coordonne l’urbanisation du Plateau de Saclay pour le compte de l’Etat devait prochainement acter la constitution d’une troisième Zone d’aménagement concerté, après les deux premières ZAC de Polytechnique et du Moulon. La ZAC de Corbeville, située au milieu des deux premières et à cheval sur la N118 semble désormais s’éloigner. « On sortait du bilan de la consultation préalable à la ZAC » rapporte David Ros, avec des constructions attendues « entre 2021 et 2025 ». Il n’est donc « pas impossible » que la création de cette zone à aménager soit également reportée. « On va avoir plus de temps pour faire la concertation » ironise ainsi le maire d’Orsay.

Parmi les projets dans les cartons de ces terres actuellement cultivées, figurait notamment le nouveau site du Groupement hospitalier Nord-Essonne, qui devait voir le jour d’ici 2023 pour remplacer les trois hôpitaux de Juvisy, Longjumeau et Orsay. Le report de la ligne 18 fait ainsi dire au député Robin Reda, opposé à la fermeture sans contreparties des urgences de Juvisy, qu’il faut « retravailler ce projet : un hôpital inaccessible, c’est une mise en danger délibérée ». Sur la question, François Durovray renvoie l’Etat à ses responsabilités : « c’est un projet porté par l’Etat. A lui d’en assumer les conséquences avec ce report ». Le maire d’Orsay tient lui à rester confiant sur ce projet : « le métro était rassurant pour l’hôpital, mais ce n’était pas le pilier indispensable à sa construction ». Un nouveau lycée, lui aussi dans les cartons, ne devrait pas pâtir du report du métro, à en croire son collègue de Palaiseau, pour qui « cela répond aux besoins du territoire, et le métro est moins directement nécessaire ».

Le projet du cluster est-il donc remis en cause avec ce report de la ligne 18? « Dire que Saclay est mort, ça n’a pas de sens » reprend Grégoire de Lasteyrie, « mais dire qu’il est en danger, ça oui ». Ce report du calendrier du métro n’est en tout cas pas le malvenu pour tous. Le moratoire sur les nouvelles constructions, voilà des mois que les collectifs associatifs du Plateau le portent, pour stopper ce qu’ils nomment « une urbanisation à outrance » du Plateau conduisant à un « rognage » des terres agricoles. Pour Harm Smit, du collectif OIN (Colos), « moins on fait de nouvelles constructions, mieux on se porte », souhaitant au possible « qu’on arrête d’en rajouter, ça limitera le problème ». Le responsable associatif rappelle que « deux recours » sont instruits auprès du Conseil d’Etat contre la déclaration d’utilité publique de la ligne 18, « dans la mesure où la plupart des gens ne sont pas desservis par ce projet, qui n’est que le reflet du gigantisme » du cluster.

Le report de la ligne 18 pour 2027 « laisse plus de temps pour réfléchir à d’autres solutions », ce qui est « positif » à en croire le membre de Colos. Selon lui, le Grand Paris express « connaitra d’autres dérapages, ça ne fait aucun doute », et il est donc urgent « de travailler sur les mobilités du quotidien, comme accélérer les nouvelles rames du RER B et faire venir le téléphérique entre Orsay et le Plateau ». Les deux accès, en comprenant celui de Massy-Palaiseau avec le 9106, « seraient largement suffisants pour absorber le débit total » des salariés et étudiants du cluster, selon lui. Le projet de ligne 18 n’a en tout cas pas fini de faire parler de lui…

Article réalisé avec Jérôme Lemonnier

Le nouveau plan et calendrier du Grand Paris express, suite aux annonce d'Edouard Philippe (DR/SGP)

Le nouveau plan et calendrier du Grand Paris express, suite aux annonce d’Edouard Philippe (DR/SGP)