Latifa Ibn Ziaten prend la parole, le silence est de rigueur, les lycéens des villes de Corbeil, Quincy, Draveil, Montgeron, Créteil et Brunoy l’écoute attentivement. Habituée des conférences, elle sensibilise à travers son déplacement aux dangers de la radicalisation dans les établissements scolaires et le milieu carcéral. « Je suis Latifa Ibn Ziaten, d’origine marocaine et de confession musulmane », ses premières paroles au micro retracent son arrivée en France avec son mari à l’âge de 17 ans. Latifa Ibn Ziaten a perdu sa mère à l’âge de 9 ans, sa grand-mère l’a pris sous son aile, l’a élevé et lui a appris ce qu’est le respect et le partage. D’une voix tremblante, prise par l’émotion, Latifa raconte une discussion avec sa grand-mère. Une discussion qui a eu une grande importance tout au long de sa vie. Alors qu’elle doit se rendre en France, les larmes lui coulent sur le visage. Latifa demande à sa grand-mère comment est-ce qu’elle va dialoguer avec les autres ne sachant pas parler français. Sa grand-mère lui répond : « ma fille, regarde dans les yeux de l’autre, si tu regardes dans les yeux de l’autre tu verras le sourire, le regard qui vient du cœur, c’est le premier contact humain ».

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Les élèves ont eu ce réflexe de se regarder puis de sourire entre eux. Ces paroles ont déjà un impact sur eux. Courageuse et combattante, Latifa continue son long récit sur son arrivée sur une terre encore inconnue pour elle. « Avant de fonder une famille, je voulais apprendre à lire et à écrire, c’est à ce moment que j’ai rejoint l’école de la deuxième chance ». Après de nombreux mois d’apprentissage sans relâche et de petits boulots, Latifa Ibn Ziaten peux enfin fonder sa propre famille de quatre garçons et d’une fille. Ces derniers ont reçu une éducation basée sur le respect et la reconnaissance. Pour que ses enfants réussissent, Latifa n’avait pas de week-end, elle a travaillé en tant que femme de ménage puis dans une usine à découper des salades. « J’ai réussi, mes enfants sont fonctionnaires, et le dernier dans une école de communication. Mais il fallait que quelqu’un, mal aimé, mal orienté, prenne la vie d’Imad, mon fils », finit par dire Latifa Ibn Ziaten.

 

« J’ai pardonné ce qu’il était, mais pas ce qu’il a fait »

Imad avait la main sur le cœur, titulaire d’un Bac+4, il avait choisi d’être militaire, Latifa n’était pas d’accord avec cette idée. Un jour Imad a décidé de vendre sa moto sur les réseaux sociaux, un homme « intéressé » l’a contacté, c’était alors le début d’un complot pour assassiner Imad. Tête baissée, les élèves écoutent la suite du récit poignant sur la mort de son fils. Elle se remémore la vidéo, de l’assassinat de son fils : « – Mets toi à plat ventre ! Mohammed Merah tire une première balle. – Qu’est ce que je vous ai fait ? Répond mon fils. Merah rajoute une deuxième balle avant de dire « Allahou Akbar » » Quarante jours après, Latifa Ibn Ziaten s’est rendue sur les lieux du crime pour savoir si Imad lui avait laissé quelque chose. À son arrivée, elle ne voit que du sang sur le sol, elle frotte le sol de sa chair, seule, elle crie fort, « Imad, ta vie s’est arrêtée là mon fils, mais pas la mienne. » 

Latifa Ibn Ziaten sèche ses larmes, certains élèves aussi, et raconte le déclic qu’elle a eu pour aider la jeunesse d’aujourd’hui. La mère d’Imad s’est rendue à Toulouse pour trouver ce jeune garçon de 23 ans qui avait tué son fils. Arrivée dans le quartier d’origine de Mohammed Merah, elle fait la rencontre d’un groupe de jeune à qui elle demande si par hasard ils le connaissent, ce à quoi ils répondent, « Mohammed Merah, ce héros, ce martyr qui a mis la France à genoux, qui ne le connaît pas. » A son tour Latifa leur demande « Mais savez-vous qui je suis ? Je suis la mère de la première victime de Mohammed Merah ». Le groupe de jeunes confus, s’excuse à demi-mot, complètement perdus, sans diplômes, ni certificat, un des jeunes lâche : «  Madame, regardez où on habite, la République nous a oublié, on n’est plus rien  ».

Une association pour sauver cette jeunesse oubliée

Latifa Ibn Ziaten s’adresse à un élève assis au premier rang sur l’envie de réussir, elle lui dit : « Si vous souhaitez réussir, il faut démarrer ce moteur en vous. L’école de la deuxième chance ce n’est pas pour vous, quand les portes ne s’ouvrent pas, il faut les forcer ». Intimidé par ses paroles, le jeune garçon acquiesce d’un mouvement de tête. Au tour des professeurs, Latifa prône le dialogue et les échanges avec leurs élèves : « Si vous pouvez sacrifier 10 minutes par jours et leur demander si ils vont bien et si ils ont des difficultés, vous pouvez créer le dialogue, la confiance. »

Latifa Ibn Ziaten explique également le danger des réseaux sociaux et d’internet, un lycéen qui tenait son portable en cachette le range dans sa poche. Elle explique alors que de nombreuses jeunes filles se retrouvent coincées en Syrie et que les garçons qui osent revenir sont retenus aujourd’hui en prison. « Leur vie est terminée », crie t-elle. La mère d’Imad Ibn Ziaten donne la réelle définition du Djihad qu’est le travail, un message d’amour de paix et non « d’aller tuer ». Latifa termine par rappeler aux élèves et professeurs la tolérance « Je suis musulmane, c’est ma foi personnelle, que je n’impose à personne. C’est ça la liberté, je suis tolérante, c’est ça le respect. Ouvrez-vous. Aidez-vous, c’est très important. S’il vous plaît, la France a besoin de vous. Amenez votre bonheur à votre famille. »

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Pendant une heure, les élèves des six lycées pouvaient poser les questions qu’ils voulaient sans filtre. De la guerre en Syrie, la situation inquiétante des prisonniers, à sa candidature au prix Nobel de la Paix, tout y passe. Vient une question qui fait taire le brouhaha dans la salle, « pardonnez-vous à Mohammed Merah ? ». Ce à quoi Latifa Ibn Ziaten répond, qu’elle n’a jamais ressenti de colère envers Merah au vu de sa vie, sans cadre, sans amour, sans père, dans la drogue, la prison. « Il est devenu un monstre. Un monstre qui a tué 7 personnes, ce jeune n’avait pas la chance que mes enfants ont eue. Ce qu’il a fait, je laisse Dieu le juger pas moi. » Un élève se lève prend le micro, se présente et donne sa classe, ne pose pas de question mais veut seulement remercier la femme qu’est Latifa Ibn Ziaten, une femme courageuse qui se bat encore aujourd’hui pour la jeunesse.