« C’est leur histoire, je n’ai fait que la transmettre » explique la journaliste pour justifier sa démarche de mettre en lumière, Adel, son épouse Hadil et son petit frère Hussein, qui ont dû quitter leur terre natale, à savoir une Syrie, devenue le théâtre d’affrontements violents entre un régime politique de Damas inflexible et des forces de la mouvance de l’Etat islamique.
« Mon pays est devenu un stade de foot géant avec des affrontements de supporters avec lesquels on n’arrive plus à identifier un camp plausible » ironise tristement Adel.

Être Maktoum

Bien avant ce conflit meurtrier, la situation était loin d’être idyllique pour eux. En effet, le livre met en exergue leur appartenance commune : celle de la communauté Kurde. Un peuple de tradition musulmane (majoritairement sunnite) qui s’est dirigé massivement vers la Syrie dans les années 1920, pour échapper aux persécutions du gouvernement turc de l’époque. Le pouvoir syrien, tolère certes leur présence, mais il ne fera rien pour l’amélioration de leur condition de vie.

Si la famille de Hadil a pu vivre, pendant un temps, une vie sans histoire dans les faubourgs de Qamishlo, au nord-est de la Syrie, pour celle d’Adel, en revanche c’est un peu compliqué. Vivant dans le faubourg de Set Zaynab, à dix kilomètres du sud de Damas, celui-ci tente de joindre les deux bouts malgré leur statut de Maktoum. Un qualificatif lapidaire pour désigner les individus qui sont exclus de facto de la société civile syrienne. «  Il est dingue d’imaginer se sentir apatride dans son propre pays », insiste Célia Mercier. Un contexte trouble qui n’empêche pas chacun d’entre eux de se débrouiller pour faire vivre leur famille correctement et de s’accrocher aux études dans l’espoir de jours meilleurs.

La fuite vers le camp kurde de Domiz

Néanmoins, la réalité va les rattraper. L’année 2004 sera celle des premières manifestations de colère des kurdes en Syrie réprimés dans le sang par les autorités syriennes. Adel va prendre conscience qu’il n’y aura aucun avenir dans un pays qui n’aura aucune peine à marginaliser son peuple et encore moins à le laisser partir librement (sa première tentative date de 2010 et s’est soldée par un échec).
La décision de quitter les lieux sera confirmée par les signes du conflit civil syrien, débuté en 2011. Un an plus tard, la famille d’Adel trouve un nouveau foyer dans le camp de Domiz, situé en plein Kurdistan Irakien. Ce camp est devenu le plus grand lieu de rassemblement de réfugiés irakiens où s’entassent plus de 40 000 personnes. C’est ici, qu’Adel fait la connaissance d’Hadil qui a pu elle aussi rejoindre, avec ses proches, le camp après avoir désertée la Syrie comme près de 125 000 d’entre eux. Sous l’aval des familles respectives, les deux jeunes apatrides consentent leur union en 2014.

La route de tous les périls

Le couple, fraîchement marié, va entendre des échos sur le rapprochement dangereux du groupe terroriste Daech et des horreurs qui découlent sur leur compte. Voulant construire une vie paisible loin des conflits et échapper à une potentielle menace qui plane sur eux, Hadil, Adel et Hussein décident de quitter le Kurdistan irakien pour l’Europe. L’Allemagne sera l’objectif principal. « Ma soeur vivait là-bas et l’annonce d’Angela Merkel d’ouvrir les frontières aux réfugiés politiques nous avait séduit » explique Adel

Après avoir fait les adieux à leur famille, la troupe quitte le camp en octobre 2015 et va entamer un long périple d’un mois s’étalant sur près de 4 000 kilomètres. De la traversé de la Méditerranée dans des bateaux de fortunes à celle de l’Europe balkanique, le groupe traversera pas moins de 7 pays. Sur le chemin, la violence des garde-côtes turques et des autorités croates et l’entraide des réfugiés et des humanitaires les marqueront à jamais. « Pendant le voyage, même si le danger de mort était partout, je n’ai jamais eu peur, j’étais plus inquiet pour la sécurité de mes proches », confie Adel.

De camp en camp, de bus en bus, la petite tribu arrive finalement en Allemagne. Mais une fois sur place, la joie va vite laisser place à la désillusion. « Nous sommes restés 7 jours là-bas, le racisme était présent, bien présent. Ma sœur me l’avait confirmé, nous n’étions plus les bienvenus  ». Comme seule solution, Adel décide de se tourner vers un pays voisin, la France.

Le droit de rêver

Prenant le premier wagon direction l’Hexagone, le groupe se rend compte qu’ils ne sont pas arrivés à Paris, mais dans sa banlieue à Juvisy-sur-Orge, et que personne ne les attend. Livrés à eux-mêmes, et errant plusieurs jours dans les rues de la ville, le désespoir les guette de nouveau. Mais la chance va être de leur côté. En se promenant aux abords du des lignes de chemin de fer, la famille tombe par hasard sur un jeune homme, également kurde, qui leur indique la marche à suivre pour effectuer les enregistrements nécessaires. Le cauchemar prend fin, Adel, Hadil et Hussein peuvent enfin respirer.
Ayant pris connaissance de leur situation, la mairie leur propose d’être hébergée par un couple, Les Condamines le temps que leur situation soit régularisée. Ces derniers partagent eux aussi une histoire commune du fait de leur exil du Chili suite au coup d’état du général Pinochet en 1973. Pendant le séjour, chacun d’entre eux, apprend à se connaître et une complicité accompagnée d’une grande tendresse s’installe.

Installé, depuis peu à Athis-Mons, Adel a trouvé un travail et Hadil et Hussein vont à l’école. Malgré les difficultés de sa nouvelle vie dont une bataille administrative compliquée pour l’obtention du statut de réfugié, le rêve d’un nouvel avenir prend forme.
« J’ai une fille et ma femme attend un nouvel enfant. Je suis heureux qu’elles puissent étudier normalement », dit fièrement Adel qui espère faire venir le reste de sa famille encore au Moyen-Orient.

« Nous voulons juste vivre », de Adel et Hadil Al Hussein, Flammarion.