La candidature française à l’Expo 2025 ne sera pas présentée au vote du Bureau international des expositions, en novembre prochain. ‎C’est par un courrier transmis samedi en fin de journée au comité ExpoFrance que le Premier ministre, Édouard Philippe, a annoncé le retrait du pays de cette candidature. La France concourrait face au Japon, l’Azerbaidjian et la Russie, pour être le pays hôte de ce rendez-vous international (lire notre article). Après le dépôt de la candidature française auprès du Bureau international des expositions (BIE) en septembre dernier, le pays se désengage du processus de sélection avant son terme, prévu fin 2018.

Le site de Corbeville sur le Plateau de Saclay concourrait ‎pour accueillir le Village global de l’Expo 2025. 110 hectares étaient d’ores-et-deja identifiés pour voir se bâtir les pavillons internationaux, autour d’un globe monumental de 60 mètres de haut, symbole de l’évènement. « La connaissance à partager, la planète à protéger » était le thème retenu par les initiateurs de la candidature tricolore. Le cluster en cours d’édification sur la frange sud du Plateau aurait pris une autre envergure, dans la quête de voir vivre sur place un véritable ‘campus urbain’. 125 ans après l’accueil de la dernière exposition universelle à Paris, ExpoFrance avait l’intention de « renouer avec l’esprit pionnier » et de promouvoir avec cet évènement mondial les accords sur le climat de Paris signés en 2015.

Le village global se dessine sur le Plateau (octobre 2017)

Mais le projet ne passera finalement pas l’hiver, alors que le BIE devait décortiquer au printemps prochain les quatre candidatures. De quoi laisser un goût amer à Jean-Christophe Fromantin‎, le président de la candidature française, qui a convoqué la presse ce lundi matin à la Maison de l’Industrie à Paris pour enterrer avec les honneurs, et surtout sa « vérité » son bébé.

Le gouvernement pas convaincu par le modèle économique

Ce qui a déterminé le choix du Premier ministre ‎est la structuration économique du projet. On le sait depuis plusieurs mois (lire notre enquête – octobre 2017), le nouveau gouvernement tergiversait quant à son soutien à apporter au projet d’Expo 2025. Porte-parole de la candidature française et député (EM) du territoire, le mathématicien Cédric Villani a appris la nouvelle samedi, « par Matignon qui a eu la courtoisie de me prévenir » précise-t-il. ‎La décision semblait prévisible selon lui, puisque « des signaux négatifs » étaient envoyés depuis quelques temps par le gouvernement. A l’en croire, « l’exécutif ne souhaitait pas prendre de risques pour les finances publiques ». Bien que le comité d’organisation « avait dit qu’il n’y aurait pas de conséquences » pour l’Etat et ses deniers, le modèle économique présenté est bien « là où le bas blesse » pour le gouvernement, ajoute le député. « Il faut bien que quelqu’un assure au cas où l’équilibre n’est pas atteint, en terme de nombre de visiteurs » poursuit Cédric Villani, précisant que le Premier ministre et ses équipes « n’ont pas été convaincus pas le montage financier ».

Un montage financier complexe

Lui-même promoteur de la candidature française, celui qui s’était exprimé à la tribune de l’assemblée du BIE le 15 novembre dernier avoue ne pas avoir étudié les subtilités du business plan de l’Expo 2025. « Je n’ai pas vu les détails du modèle économique » se dédouane Cédric Villani, confiant ne pas avoir eu « le temps » de le décortiquer. Dans les calculs d’ExpoFrance, 35 à 40 millions de visiteurs étaient attendus, pour un ticket d’entrée de 35 euros. Le budget total de l’opération se montait à 3,5 milliards d’euros, le tout financé en partenariat avec le secteur privé. Mais les derniers retours chiffrés de l’exposition universelle 2015 de Milan ont refroidi les ardeurs au sommet de l’Etat. La fréquentation de l’évènement était montée à 21,5 millions de visiteurs, pour un prix moyen du billet de 23 euros. L’argument de la soutenabilité financière du projet d’Expo a été battu en brèche tout au long du discours du président d’ExpoFrance, en estimant par exemple : « au pire du pire, avec l’hypothèse de Milan, on ne perdrait pas d’argent ».

Jean-Christophe Fromantin s’est ainsi plaint d’avoir du fournir expressément des explications sur l’equilibre économique du projet au gouvernement, en ce début du mois de janvier. Dans deux courriers envoyés à l’automne dernier, Édouard Philippe demandait au porteur du projet « un modèle économique qui soit suffisamment solide pour ne pas mettre en risque les finances de l’Etat ». En clair, il était question de garanties fermes de la part d’ExpoFrance que l’Etat ne perdrait pas de billes dans cette affaire. Le Premier ministre exprime alors le 28 septembre la volonté du pays de « conserver ‎l’entière possibilité » de ne pas donner suite à la candidature, « dès lors qu’il apparaîtrait que les garanties nécessaires ne seraient pas produites par les investisseurs privés potentiels ». De plus, les collectivités devaient confirmer leur engagement à garantir « la prise en charge du déficit éventuel de la ZAC », le tout, « avant la fin de l’année 2017 ». Deux semaines après cette première missive, Édouard Philippe se montre un peu plus pressant, dans un second courrier à Jean-Christophe Fromantin, lui intimant la consigne de lui présenter « un dossier financier complet, accompagné des garanties nécessaires ». Tout en prenant le soin de souligner qu’en « autorisant » le comité à déposer sa candidature au BIE, les finances de l’Etat ne devaient « à aucun moment » être exposées, « au cas où le modèle économique actuellement retenu s’avererait trop fragile pour être effectivement pris en charge par des intérêts privés ».

Prévenir plutôt que guérir

Les services du comité Expo France ont donc planché sur le sujet et ont envoyé une note d’une soixantaine de pages – qu’Essonne Info a pu récupérer – sur le modèle économique et la structuration juridique du projet. Plusieurs cabinets de conseil et des avocats ont été saisis pour détailler à l’Etat l’ensemble des risques dans lesquels il s’engageait en validant l’Expo 2025. « Les textes particuliers relatifs à l’organisation de l’Exposition universelle 2025 investissent l’Etat de plusieurs obligations » est-il synthétisé dans le rapport. L’Etat est en effet garant de la bonne exécution des tâches à accomplir par l’organisateur, selon les règles du BIE. Cela doit se manifester « par l’exercice d’un pouvoir de contrôle » sur l’ensemble de l’événement, et « pourrait indirectement impliquer une responsabilité financière de l’Etat » avoue ExpoFrance. Une loi de finances devrait également autoriser l’Etat à se porter garant en cas d’annulation auprès de l’instance internationale.

La dernière version de la note produite par ExpoFrance à l'attention des services du Premier ministre

La dernière version de la note produite par ExpoFrance à l’attention des services du Premier ministre (JM/EI)

Le cautionnement des indemnités d’annulation de l’Expo, dont le montant s’élève à 2% des recettes prévues avec la billeterie, au bénéfice du BIE, « constitue le seul réel engagement financier direct de l’Etat‎ » écrit ainsi ExpoFrance dans sa note. Ces indemnités compensatoires étant prévues en cas de retrait du pays retenu. Par ailleurs, l’Etat se trouverait « garant implicite » des autres acteurs publics impliqués dans le projet, à commencer par l’EPA Paris-Saclay, opérateur public présent sur place, ainsi que les collectivités engagées. Il s’agit d’engagements dont l’Etat « ne saurait se départir » analysent les experts mandatés par ExpoFrance, mais l’organisateur propose alors de repartir le risque avec « les opérateurs économiques » en charge du projet, autrement dit les délégataires et le consortium appelés à monter le village global de l’Expo 2025.

Cet argumentaire n’aura pas suffi à convaincre le sommet de l’Etat, puisque peu après la remise d’un complément d’information le 19 janvier dernier, le chef du gouvernement faisait connaître sa décision. Dans une lettre envoyée au délégué interministériel Pascal Lamy, il lui était signifié le retrait de la candidature de la France. Évoquant des raisons financières, Édouard Philippe a informé samedi les principaux acteurs du projet. Selon le Premier ministre, cité par le JDD qui a publié des extraits du courrier, le modèle économique de l’Expo 2025 comportait des « faiblesses structurelles », qui mettaient en cause la « solidité du dispositif opérationnel proposé par la France ». L’Etat a ainsi considéré que « la poursuite de cette candidature ne saurait prospérer sans le recours à une garantie publique ».

Précisément, Matignon a estimé que le modèle reposait sur la cession gratuite des terrains de Corbeville de la part de l’Etablissement public d’aménagement, pour créer le site de l’Expo, « ce qui doit s’analyser comme une subvention publique ». De plus, « certaines hypothèses de fréquentations défavorables » auraient conduit à des chutes de recettes fatales au modèle escompté. Enfin, le manque de partenaires privés identifiés « prêts à s’exposer significativement » a pesé dans la balance du choix d’Edouard Philippe.

Douche froide pour les tenants du projet

L’annonce du retrait de la France est venue comme un coup de massue sur la tête des porteurs de l’Expo 2025. Les réactions ont fusé, tout le week-end, de la part de nombreux élus et décideurs du 91. Le président du Conseil départemental François Durovray a exprimé sa « colère, déception, et incompréhension » quant à cette décision. Une position qui reflète l’état d’esprit de nombre d’élus du secteur. Lundi matin, Jean-Christophe Fromantin a convoqué la presse pour exposer son désaroi de la décision prise au sommet de l’Etat. Dans une salle remplie de personnes impliquées dans la candidature, avec plusieurs médias japonais et français présents, celui qui occupe les fonctions de maire de Neuilly-sur-Seine est longuement revenu sur son incompréhension du retrait de la France, et la crédibilité selon lui du projet tel que constitué par ExpoFrance et le GIP (groupement d’intérêt public où sont représentées les collectivités).

« On a levé 25/30 millions d’euros, sans argent public, il y a eu un vote unanime des parlementaires il y a trois ans, nous avons constitué un dossier de 1000 pages » liste le porteur de projet. Puis réglant ses comptes avec la méthode employée, Jean-Christophe Fromantin n’hésite pas à affirmer que « l’Etat n’est arrivé que comme censeur » dans le projet d’Expo 2025. D’ailleurs, « je demande qu’on me présente le modèle économique des Jeux olympiques » a assené le maire de Neuilly. Pas de remise en question sur le modèle proposé par ExpoFrance, pour son chef de file, qui assure qu’avec « les investissements et les recettes prévues, le ratio risques/résultats allait en notre sens ». Même sentiment pour François Durovray, selon qui « prendre prétexte du modèle économique est profondément mensonger » de la part de l’Etat.

Jean-Christophe Fromantin, le président d'ExpoFrance 2025 présente le dossier "de mille pages" déposé par la France auprès du BIE pour l'accueil de l'exposition universelle 2025, lors d'une conférence de presse ce lundi 22 janvier

Jean-Christophe Fromantin présente le dossier « de mille pages » déposé par la France auprès du BIE (JM/EI)

Pour d’autres au contraire, l’Etat a pris une sage décision en ajournant le projet. C’est le cas des opposants à l’urbanisation du Plateau, qui voyaient en l’Expo 2025 un rognage excessif des terres agricoles. Conseillère départementale écologiste, Anne Launay résume la pensée ambiante : « on est heureux de la décision prise, c’est une bonne nouvelle, mais ce n’est pas une victoire car les considérations environnementales n’ont pas été prises en compte ». Les arguments retenus par le gouvernement se situent en effet au niveau de la solidité économique du projet, ce qui fait dire à l’élue locale que « des points noirs » ont été oubliés dans le constat du gouvernement, « comme la sécurité avec les installations du CEA, ou les transports déjà saturés et la ligne 18 qui ne pouvait pas seule absorber le surplus de voyageurs ».

Ligne 18 : le verdict attendu

Plusieurs acteurs du projet voient d’ailleurs un lien direct entre cette annonce et les décisions attendues du sommet de l’Etat quant à l’organisation de la métropole et le projet de métro du Grand Paris express. La Cour des comptes a publié un rapport la semaine dernière, pour tirer la sonette d’alarme sur les « dérapages » de la Société du Grand Paris, en charge de la construction des nouvelles lignes (lire notre article). Alors que le débat est toujours vif sur le Plateau concernant la question de la ligne 18, qui doit relier d’après le calendrier prévisionnel Orly à Saclay en 2024, la question d’un possible report, voire d’une annulation pure et simple de la ligne 18, est dans toutes les têtes.

Saclay : ça s’écharpe toujours sur la ligne 18

Jean-Christophe Fromantin laisse ainsi entendre que l’abandon de l’Expo 2025 et les annonces sur le projet de métro seraient liés : « les jours à venir nous permettront de comprendre que les arguments avancés ne sont que des alibis ». « Si demain on nous annonce un report de la ligne 18, on aurait le mobile du crime » lâche pour sa part François Durovray. Les élus essonniens maintiennent donc la pression pour voir se confirmer le projet de métro Orly-Saclay via Massy. Avec le renfort cette fois de Cédric Villani, qui co-signe une tribune de scientifiques dans Le Monde à ce sujet à destination du président de la République. Pour le député macroniste, « il y’a eu une telle énergie déployée par tous les acteurs, universitaires, économiques, l’hôpital.. qu’on ne peut pas imaginer toutes ces installations sans le métro ». Selon lui, l’abandon de l’Expo 2025 « ne change rien » à la nécessité « du tronçon Orly-Saclay qui est très urgent ». Du côté des partisans de liaisons plus légères en lieu et place du métro sur le Plateau, on souhaite au contraire des arbitrages pour des transports alternatifs sur place. Pour Anne Launay, « on espère vraiment la fin de la ligne 18, car le bilan de fréquentation du projet est une catastrophe. La ligne sera déficitaire, sauf si on urbanise à outrance ». Fin du suspense d’ici quelques heures…

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