S’il existe un lieu où la diaspora russe en France est visible, les spécialistes d’histoire du peuplement vous citeront sans doute le nom de la commune Sainte-Geneviève-des-Bois. En effet, cette commune essonnienne « héberge » un lieu unique en son genre. Elle accueille le plus grand cimetière russe au monde situé hors des frontières de la Mère patrie. Depuis près d’un siècle désormais, la commune du Val d’Orge a fait l’objet d’une véritable « invasion russe », comme le présente Vassilis Pnevmatikakis dans un doctorat écrit sur ce sujet. Une présence qui trouve ses origines dans le basculement de régime opéré par un certain Lénine et ses proches il y tout juste cent ans.

L’implantation d’une culture

Car oui, la Révolution d’Octobre 1917 et la création du cimetière russe de Sainte-Geneviève-des-Bois sont intimement liés. Un petit rappel historique s’impose. Au début du siècle passé, la Russie avait à sa tête un régime tsariste. Après avoir connu quelques heures sombres en 1905 notamment avec la révolution dite « ratée » conduite par le Parti ouvrier social-démocrate de Russie, le régime fut totalement détruit à l’automne 1917. L’arrivée au pouvoir de Lénine et des Bolcheviks, également surnommés les « Rouges », a entraîné une guerre civile qui déchira l’ancien empire russe durant près de sept ans, de 1917 à 1923. Guerre civile durant laquelle les « Rouges » s’opposaient notamment aux « Blancs », comprenez les monarchistes, partisans du retour à l’ancien régime tsaristes.

Le carré russe est mêlé aux tombes des Génovéfains (JL/EI)

Le carré russe est mêlé aux tombes des Génovéfains (JL/EI)

Ne pouvant empêcher la création de l’Union soviétique, de nombreux proches du tsar et de la noblesse russe ont alors choisi l’exil pour tout bonnement échapper à la mort. « Dans les années 1917 à 1920, on pourrait dire qu’il s’est passé la même chose qu’en France dans les année 1789 », explique le personnel en charge du cimetière. Une immigration massive a donc vu le jour, et c’est à ce moment précis qu’entre en jeu Dorothy Paget. « Cette dernière, bienfaitrice britannique, sensibilisée aux difficultés des émigrés russes, fait l’acquisition d’une vieille ferme de Sainte-Geneviève-des-Bois, transformée en maison bourgeoise au XIXe siècle et connue depuis sous le nom de Château de la Cossonnerie, relate dans ses écrits Vassilis Pnevmatikakis. Dorothy Paget l’offrit à son amie russe, la princesse Vera Mestchersky ». Cette ancienne administratrice de la Croix Rouge russe ambitionnait d’ouvrir une maison de retraite exclusivement russe. Et c’est donc au sein de ce domaine que la princesse réalisa son projet.

Celle qui est devenue « la Maison russe » va connaître rapidement un franc succès. Il faut dire qu’elle bénéficiait d’un vrai « vivier », puisqu’en 1927, pas moins de 45 000 Russes vivaient dans la capitale et ses alentours. La même année, la Maison russe va connaître son premier décès. Il faut alors lui trouver un endroit pour son dernier repos. Ce dernier fut inhumé dans le cimetière de Liers de Sainte-Geneviève. Cela devint d’ailleurs une habitude. « En 17 ans, de 1930 à 1947, il y eu une augmentation considérable du nombre des concessions russes dans le cimetière », informe l’historien. De 27 en 1930, elles étaient établies à 230 en 1947.

Des tombes orthodoxes pullulent dans ce cimetière (JL/EI)

Des tombes orthodoxes pullulent dans ce cimetière (JL/EI)

La présence de la Maison russe d’une part, et du cimetière d’autre part, va encourager l’arrivée de familles « blanches » dans le Val d’Orge, et notamment dans les communes de Sainte-Geneviève-des-Bois ou encore de Saint-Michel-sur-Orge. Une église orthodoxe, l’église Notre-Dame de la Dormition va même être érigée en 1938 non loin des sépultures russes, afin d’y effectuer les différents cultes.

15 000 Russes ou Français d’origine russe inhumés

Aujourd’hui grand de 5 hectares, le cimetière compte près de 12 000 sépultures, dont plus de la moitié sont des tombes russes. « Il y a un fort esprit russe avec son caractère floral », note le personnel en charge de l’entretien du cimetière. Ici, pas de séparation : les tombes orthodoxes pullulent au milieu de leurs congénères génovéfains, les membres de la famille impériale avec les anonymes, et le commun, l’intime côtoie parfois le grandiose, en toute humilité au milieu des arbres. Aristocrates russes, ministres du dernier tsar Nicolas II, militaires, ou encore personnalités issues de la culture comme des peintres, sculpteurs, écrivains ont leur nom qui figurent sur les épitaphes de ce cimetière singulier. Les tombes de ces grands noms du passé vont des plus grandioses, à une simple croix de bois, abîmée par le temps.

La sépulture de Rudolf Noureev se distingue des autres (JL/EI)

La sépulture de Rudolf Noureev se distingue des autres (JL/EI)

La plus célèbre de toutes, hormis celles de membres de la famille Romanov, est sans doute la tombe du danseur et chorégraphe Rudolf Noureev. Sa dernière demeure est ainsi recouverte d’une mosaïque créée par le décorateur de théâtre Ezio Frigerio et réalisée par le mosaïste Akonema en 1996. Elle représente un tapis Kilim que Noureev affectionnait particulièrement. Le décor est si minutieux, qu’il donne l’illusion d’un drap délicatement recouvrant son cercueil. Bref, un vrai chef-d’œuvre.

Parmi les quelques 15 000 Russes ou Français d’origine russes enterrés ici, la quasi-totalité sont d’anciens « Blancs » ou descendants de ces derniers. « En 1911, Lénine préparait la révolution d’Octobre 17 depuis Longjumeau et quelques années plus tard, les Blancs investissent Sainte-Geneviève située à quelques kilomètres. C’est un drôle de parallèle », ironise Christophe Fauchet, président de l’association Lénine à Longjumeau.

Un travail somptueux recouvre le tombeau de Noureev (JL/EI)

Un travail somptueux recouvre le tombeau de Noureev (JL/EI)

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