Une plaque de marbre apposée sur un mur, voilà ce qu’il reste aujourd’hui du passage à Longjumeau de Vladimir Ilitch Oulianov, plus connu sous le patronyme de Lénine. « Ce sont les résistants communistes qui ont installé cette plaque à l’issue de la Seconde Guerre mondiale », commente alors Alain Veysset. Ce professeur d’histoire à la retraite a passé de nombreuses années de sa vie à collecter des informations et des archives attestant de la présence du théoricien russe en Essonne et dans les alentours. Et au premier regard, on s’aperçoit rapidement que l’Homme de la Révolution russe est loin de quitter ses pensées. En témoigne la présence d’une médaille à l’effigie du père de l’Union soviétique agrafée sur le revers de sa veste. « Ce sont des Russes qui me l’ont offert lors de commémorations en hommage à Lénine », renseigne ce dernier le sourire aux lèvres. Commémorations qui se sont tenues le mois dernier, dans le cadre du centenaire de la révolution dite d’Octobre 1917 – nuit du 6 au 7 novembre dans le calendrier grégorien – sous cette fameuse plaque. « Ils étaient une quinzaine à nous avoir contacté, et nous les avons accueilli avec joie en novembre dernier », relate ainsi Christophe Fauchet, président de l’association Lénine à Longjumeau. Ironie du sort, celui-ci vit dans le logement qu’occupait Lénine il y a maintenant 106 ans. « A la base, ce n’est pas pour Lénine que j’ai pris ce logement, mais la passion est venue au fur et à mesure », concède-t-il. Outre le logement qui a été totalement réaménagé et découpé en plusieurs lots, l’adresse a également changé. Autrefois, il s’agissait du 91 Grande rue, dorénavant, c’est toujours le 91, mais rue du Président François Mitterrand.

Quel vent a bien pu porter celui qui allait profondément changer le visage de la Russie vers ce petit village alors peuplé d’un peu plus de 2 000 âmes en 1911 ?

Quand il préparait « la Russie de demain »

Durant une bonne partie de sa vie, cette figure du fameux mouvement bolchevik, l’une des deux factions du Parti ouvrier social-démocrate russe, a été contraint de s’exiler de sa terre natale. Peu de temps avant la révolution dite « ratée » de 1905, il prend la direction du Grand Ouest et alterne entre la Suisse et la France et finit par s’installer à Paris. Conférencier quand il le peut, Lénine passe aussi du temps à sa passion : la bicyclette. Cycliste émérite, celui-ci se lançait très souvent dans de longues promenades aux côtés de son épouse dans les campagnes au Sud de Paris. « Il faisait parfois près de 80km de vélo par jour, informe Alain Veysset. C’est sans doute au cours d’une de ses sorties qu’il a connu Longjumeau ». Deux autres facteurs ‘affectifs’ peuvent expliquer son implantation à Longjumeau. Tout d’abord, son attrait pour les meetings aériens qui se développaient entre Athis-Mons et Viry-Châtillon ou encore du côté de la Ferté-Alais. Et d’autre part, la présence des époux Lafargue sur Draveil. Paul le grand écrivain et économiste et sa compagne Laura, fille d’un certain Karl Marx, maître à penser de Lénine. « C’est un homme qui vivait avec son temps. Tous ces éléments ont sans doute fini de le combler », conclut l’historien à ce sujet.

L’affect, c’est une chose, mais il y a aussi l’aspect d’une vie « plus tranquille » qui se dessine pour Lénine, lui qui était poursuivi par l’Okhrana, la police tsariste. Le choix de cette ville lui permet ainsi de mener à bien ses projets, ou plutôt son projet : créer une école pour y former des Russes. Cette idée lui vient de son ami Alexandre Bogdanov. Ce dernier avait mis en place ce concept en Italie du côté de Capri. Loin de toute l’agitation parisienne, Lénine investit une menuiserie située au 17 Grande rue à Longjumeau au sein de laquelle il accueillera ses élèves à partir de mai 1911. Un lieu choisi pour la simple et bonne raison qu’une issue de secours permettait, en cas d’arrivée de la police, de fuir par l’arrière du bâtiment. Au total, 18 élèves parviennent à venir clandestinement de Russie pour assister à cette formation. « Il s’agissait d’une formation assez générale proposant du droit, de l’économie, de la philosophie, des questions agraires ou encore sur l’histoire de leur parti. Quelques préceptes de ce qu’il comptait mettre en place en Russie après la Révolution de 17 sont aussi inculqués, résume l’historien. En quelque sorte, il a inventé les universités d’été des partis politiques », ironise-t-il.

Derrière ce portail se tenait la fameuse école de Lénine (JL/EI)

Derrière ce portail se tenait la fameuse école de Lénine (JL/EI)

La formation durera deux mois. Mois durant lesquels Longjumeau se pare d’un fort accent russe. Outre les 18 élèves qui vivent sur place, des professeurs dont la plupart sont également russes viennent chaque jour prodiguer des cours. « L’été 1911 était particulièrement chaud. Les habitants les reconnaissaient facilement car ils marchaient souvent pieds nus », révèle l’historien. Concernant l’après formation, les élèves étaient affectés à des postes importants dans la future Russie. « Ils étaient destinés à devenir des cadres locaux du parti, des présidents de Soviets notamment », note Alain Veysset.

Rétablir l’image de Lénine

Fin juin 1911, la formation prend fin. L’école est fermée et Lénine quitte finalement Longjumeau en octobre de la même année pour gagner la Suisse, pays dans lequel il est en sécurité. Bien que le passage en Essonne fût bref, cette formation aura porté ses fruits. Avant la Révolution d’octobre, les élèves de Lénine ont pu développer et structurer un réseau considérable de partisans et militants à travers le pays. Concernant les professeurs de cette fameuse formation, tous vont devenir des membres importants de l’organigramme postrévolutionnaire.  « Les professeurs deviendront pour la plupart des ministres de l’Union soviétique. Lounatcharski deviendra ministre en charge de l’éducation publique », souligne Alain Veysset.

Ce passage en Essonne, l’association Lénine à Longjumeau cherche à le mettre en lumière. « Aujourd’hui, l’image de Lénine est souvent associée à celle de Staline (Ndlr : qui lui succède à la tête de l’URSS en 1928 quelques temps après sa mort). Les deux hommes étaient vraiment très différents, assure l’historien. Lénine était un humaniste, profondément pacifiste, convaincu que la guerre n’était pas la solution. Staline était un bureaucrate tourné vers le pouvoir ». Une fois au sommet de l’Etat, ce dernier se lancera notamment dans des purges destinées à réduire au silence les plus proches collaborateurs de Lénine, comme Léon Trotsky notamment. « Tout notre travail est là. Nous voulons donner une image différente des calomnies sorties sur Lénine », confie Christophe Fauchet, le président de l’association. « Il faut faire le distinguo entre Lénine et Staline, c’est vraiment important », renchérit Alain Veysset.

La plaque commémorative, seul vestige du passage du père de l'URSS à Longjumeau (JL/EI)

La plaque commémorative, seul vestige du passage du père de l’URSS à Longjumeau (JL/EI)

Les deux compères racontent avec passion l’époque essonnienne du père de l’Union soviétique à qui veut bien l’entendre, Français et même Russes. « En Russie, l’épisode de Longjumeau était enseigné il y a peu dans les cours d’histoire des écoliers. Beaucoup connaissent cette histoire. Ça explique en partie pourquoi nous avons eu des Russes qui ont fait le voyage jusqu’ici à l’occasion du centenaire d’Octobre 17 », interprète Christophe Fauchet. « D’autant plus, les commémorations dans leurs pays ont été assez réduites. Vladimir Poutine n’y était même pas. En quelque sorte, c’est comme si on nous supprimait les festivités du 14 juillet », compare Alain Veysset.

L’association poursuit son bonhomme de chemin. Parmi leurs prochaines missions, les deux hommes vont réfléchir à un événement pour commémorer les cent ans de la mort de Lénine en 2024. D’ici-là, ils espèrent faire classer l’ancien domicile du théoricien russe avec le concours de l’ambassade de Russie. Et pour ceux qui voudraient découvrir plus en détail « l’épopée essonnienne » de Lénine, rendez-vous au siège du PCF de l’Essonne le 15 décembre prochain. Alain Veysset y présentera ses recherches.