« Le plan de transformation a déjà commencé, chez les cadres, je suis moi-même sur le départ ». Un cadre en partance des Affaires publiques de Carrefour France, également impliqué dans la vie économique locale (CCI, Medef) et qui ne préfère pas être cité, confirme en quelques mots la teneur du fameux ‘Plan de transformation’ en préparation. D’abord annoncé pour la fin d’année, ce projet complet sera communiqué le 23 janvier prochain, à la suite de l’annonce des chiffres du 4ème trimestre 2017. Si quelques pistes ont déjà été dévoilées depuis septembre, c’est bien une profonde mutation qui se prépare pour le groupe et ses 117 000 salariés en France.

Depuis l’accession d’Alexandre Bompard à la tête de Carrefour, il n’est pas fait mystère de ses intentions. L’ancien dirigeant de la Fnac-Darty est devenu PDG du groupe de grande distribution le 18 juillet dernier. Il a fait connaître quelques semaines après les orientations du futur Plan de transformation de l’entreprise. « Carrefour doit devenir vraiment omnicanal » et « accélérer sa transformation digitale », a-t-il ainsi affirmé, en plaidant pour « réformer et adapter » ses hypermarchés face au poids grandissant pris par le e-commerce dans le non-alimentaire. Le nouveau dirigeant a aussi déclaré vouloir « simplifier » l’organisation du groupe Carrefour, ce « pour gagner en agilité ». Il est également question pour lui de « renforcer les synergies entre les pays, les entités et les formats « . Avec une marge opérationnelle en baisse en France (1,1%), le groupe souhaite avec ce plan « augmenter la profitabilité » de l’entreprise et lui faire « rencontrer les attentes du marché ».

De quoi laisser craindre une réduction des effectifs, aussi bien dans les hypermarchés qu’au niveau des services centraux. Plusieurs délégués nationaux des syndicats du groupe ont ainsi rapidement fait part de leur « inquiétude » quant à de possibles fermetures de magasins ou une remise en cause des acquis sociaux des salariés. Face aux alertes lancées, en particulier en matière d’emploi, la direction de Carrefour France évoque fin octobre de simples « rumeurs », et se refuse à les commenter, ajoutant que « rien ne sera annoncé sur le sujet » avant le dévoilement du Plan de transformation par le PDG.

Augmenter la rentabilité du groupe

Mais les choses pourraient s’accélérer avant la fin de l’année, puisque le syndicat CGT du groupe Carrefour et sa fédération du commerce ont décidé de mettre les pieds dans le plat au moment des fêtes. Un rassemblement devant le siège de Massy est organisé ce jeudi matin. « Il s’agit d’alerter en grand, car personne ne va être épargné dans ce plan » indique Brigitte Gabriel, responsable de l’union locale de Massy de la confédération. Les responsables syndicaux avancent d’ores-et-déjà que l’annonce du Plan de transformation a été remis à janvier « pour éviter les problèmes et débrayages dans les magasins avant Noël ». C’est la raison pour laquelle ils souhaitent se faire entendre dès aujourd’hui. « Quand on sait que le groupe a touché 1,2 milliards de CICE et d’exonérations, ça interpelle » souligne Ollivier Champetier, secrétaire de la CGT 91, qui se joindra au rassemblement.

Dans les cartons d’Alexandre Bompard et son nouveau ‘comex’ (pour comité exécutif, l’organe dirigeant du groupe) : une plus forte digitalisation des activités, la cession ou le transfert de plusieurs magasins en location-gérance, voire même la fermeture sèche de certains supermarchés. « Il y a un grand nombre d’hyper qui sont déficitaires à l’unité » explique notre interlocuteur, résumant la stratégie adoptée par la nouvelle équipe dirigeante : « à terme il s’agit de réduire le nombre de mètres carrés, pour obtenir un ratio de rentabilité supérieur ». Pour le cadre en partance, cela va bien se traduire par de nombreux départs dans les mois à venir, « Alexandre Bompard voulait dès son arrivée regrouper les effectifs, ça a commencé chez les hauts dirigeants, le directeur des affaires financières ou encore le directeur stratégique sont partis » illustre-t-il. Le second étage de la fusée, ce seront donc bien des départs à toutes les étages du groupe. Cette restructuration se traduira en effet par « des regroupements et des économies sur les postes et fonctions supports » prévoit ainsi le cadre des Affaires publiques sur le départ. « C’est un mouvement qu’on retrouve dans tous les groupes de ce type, comme chez Auchan » décrypte-t-il, ce qui conduira d’ailleurs « certainement à un PSE ».

5000 emplois menacés, un millier en jeu à Massy

Un plan de transformation doublé d’un plan social ? La perspective ne réjouit pas la CGT du groupe Carrefour qui entend « riposter » face aux projet du PDG. Il faut dire que les estimations publiées par les syndicats de l’enseigne ont de quoi donner le tournis. Selon Philippe Allard, délégué central CGT au groupe Carrefour, « on table sur 5000 suppressions d’emplois, ce sont les résultats de nos estimations en interne ». Dans le détail, le représentant qui a participé aux rencontres avec la direction chiffre « 200 pertes d’emploi avec les stations services qui passent toutes en automatique, 20 à 30% de salariés en moins au passage en location-gérance, et des centaines dans les services centraux ». En Essonne, le siège du groupe à Massy sera logiquement impacté par les restructurations à venir. D’où l’appel à rassemblement sur place : « ça va être un massacre, et ça va commencer par le siège » développe le délégué central. Pour lui, « sur 4 000 salariés, le plan prévoit 1 200 postes en moins, c’est énorme » lâche-t-il.

Questionnée fin novembre sur les estimations avancées par les syndicats, la direction du groupe se borne à répondre que « ces chiffres ne sont fondés sur aucune réalité, et aucune annonce n’a été faite dans ce sens ». Le service de presse de Carrefour France assure par ailleurs que le groupe « se donne du temps pour préparer le plan, et que rien ne sortira avant le 23 janvier ». N’empêche,« le siège sera fortement impacté » par les annonces à venir, indique le cadre en partance, qui confirme que « les services à Massy, extrêmement ‘staffés’, vont être allégés ». Concernant le nombre d’emplois concernés, le dirigeant dont le poste est « a priori supprimé » ne se risque pas à des estimations : « le PDG va annoncer des choses, et les négociations commenceront ensuite ». Selon plusieurs échos en interne, des dizaines de cadres de Massy ou de Boulogne négocient déjà leur rupture conventionnelle. Concernant les sites d’Evry-Courcouronnes, les sièges devraient être moins touchés, car regroupant des fonctions de services comme la banque, les assurances, la logistique ou encore l’agence de voyages. « On leur reconstruit même un nouveau siège » confirme notre interlocuteur.

Le gros des départs pourrait ainsi concerner les hypermarchés et supermarchés de l’enseigne. « Alexandre Bompard nous a dit qu’il n’hésitera pas à fermer des hyper, actuellement il y a des licenciements de directeurs » affirme pour sa part Philippe Allard. La CGT qui lance la mobilisation dans le but d’interpeller la direction comme les pouvoirs publics sur l’avenir du groupe. La députée (EM) Amélie de Montchalin, qui siège à la commission des finances de l’Assemblée, avait rencontré les nouveaux dirigeants du groupe à la rentrée, « je leur avais demandé ce qu’ils avaient en tête, et ils devaient m’informer de ce qu’ils s’apprêtaient à faire » raconte l’élue de la circonscription Massy-Palaiseau. Sans avoir de détail sur le contenu du Plan de transformation en cours d’élaboration, elle confirme : « c’est un sujet qui ne me surprend pas, la situation a déjà été évoquée, par exemple les frais de siège élevés », se demandant pour l’heure « à quel point s’agira-t-il de licenciements ou de redéploiements, sous quel délai, et à quel point ça affecte Massy? ». Si elle ne souhaite pas trop s’étendre « à ce stade » sur le sujet, la députée confirme avoir « bien compris que Massy serait l’un des endroits où il y aurait des économies », se mettant enfin « à la pleine disposition » du groupe et ses salariés pour les accompagner dans ces « évolutions de l’entreprise ».