Nous sommes dans la salle du Bois Briard à Courcouronnes, récemment refaite et agrandie, dont l’unique accès provisoire, le temps des travaux du tram-train, oblige à passer un petit chemin escarpé. Au bout, un parking, aux trois quarts rempli. Malgré une communication de la réunion réservée aux seuls maires et élus locaux, ainsi que les représentants des usagers, ils sont nombreux à avoir fait le déplacement, du 94 au 45 en passant par l’Essonne, de toutes les parties du sud de la ligne.

Ce soir-là, pour sa dernière phase de concertation, la SNCF présente les contours ‎de son désormais fameux ‘SA 2019’ pour le RER D : la refonte complète des branches sud de la ligne en vue d’améliorer sa régularité. L’objectif à peine voilé de la rencontre : convaincre les récalcitrants à cette nouvelle organisation de la ligne qu’il faut accepter le projet proposé. Pour cela, la direction de la ligne D assure avoir mis de l’eau dans son vin et « pris en compte » les avis et remarques formulés par les élus comme la Sadur (l’association des usagers). Après cette ultime phase de discussion, le schéma doit être adopté au Conseil d’administration d’Ile-de-France mobilités (ex-Stif), en janvier prochain, puis entrer en vigueur fin 2018. Exceptés quelques détails qu’il reste à affiner, le principe du découpage de la ligne et des sous-branches n’est plus à négocier, selon la SNCF comme la Région.

Notre dossier : Plan 2019 du RER D, une concertation pour quoi faire ? (abonnés)

La directeur du RER D, Grégoire Forgeot d’Arc‎ est aux manettes de la réunion, commentant un à un les ‘slides’ projetés à l’écran. « RER D 2019 – Plus de ponctualité – plus de trains », annonce le titre du diapo créé pour l’occasion. Arrivé à ce poste cet été, le responsable de la ligne conduit la mise en place de ce grand chamboulement et reçoit régulièrement les élus concernés, tentant de répondre à leurs demandes tout en respectant le cahier des charges édité par la Région. En clair, proposer des améliorations rapides des conditions de circulation sur le RER D, sans réaliser de gros travaux.

Voici la proposition de la SNCF et du Stif concernant l'organisation des branches du sud de la ligne D du RER pour 2019

Voici la proposition de la SNCF et du Stif concernant l’organisation des branches du sud de la ligne D pour 2019 (DR)

Il pose ainsi son analyse d’entrée, arrivant sur la solution selon lui nécessaire à adopter : « ce qui est proposé, en prenant en compte les différents points demandés par les élus et la Sadur, c’est deux systèmes distincts, en supprimant les conflits sur Corbeil. Nous avons fait des simulations avec des logiciels et des modélisations, avec cette solution on peut réduire d’un quart les retards, et on s’engage à diviser par quatre les suppressions de train autour de l’étoile de Corbeil ». Grégoire Forgeot d’Arc laisse ensuite le micro à l’un des chefs techniciens de la ligne, qui embraye sur la spécificité de l’organisation actuelle, « où quand on prend un retard de 5 minutes à Paris-nord, on met trois heures à le résoudre sur la ligne ». Celui-ci affirme qu’avec « des simulations sur les capacités et la résilience de la ligne, en revoyant le système de l’étoile de Corbeil, on s’engage concrètement sur ces améliorations ».

Serrés dans le train, serrés sur le quai..

Parmi les promesses faites par les responsables du RER D, en vue de faire accepter le découpage des branches et la fin des liaisons Paris pour les axes secondaires Malesherbes, Corbeil-Melun et Vallée, la régularité, le confort avec de nouvelles rames, mais aussi l’information voyageurs. « On a travaillé sur les annonces sonores, il y aura ainsi des prises de parole à bord des trains entre Mennecy et Corbeil », est-il par exemple annoncé, avec de nouveaux systèmes « d’information sur les quais ». La promesse est également faite d’une « présence humaine renforcée » dans les gares concernées. Sans oublier la question des correspondances, avec des milliers d’usagers supplémentaires qui transiteront à Juvisy, Corbeil ou encore Viry-Chatillon, en heures de pointe particulièrement. « On va mettre 7 millions d’euros pour les gares, mettre des abris pour faire attendre les voyageurs, sur l’information voyageurs, mettre le paquet », liste le directeur du RER D.

Autre engagement, celui d’un meilleur « lissage » des utilisateurs quotidiens de la ligne induit par ce plan, notamment sur la ligne Plateau renforcée en heure de pointe : « on a fait des études, avec des simulations de report du trafic », montre sur son diapo Grégoire Forgeot d’Arc, qui assure que les voyageurs trouveront plus de places assises. « En heure creuse il y a par exemple 24% d’occupation à Vigneux », illustre-t-il, en promettant avec le SA 2019 une « ventilation beaucoup plus harmonieuse ».

Les élus contestataires rembarrés

Après presque une heure d’explications et d’argumentaire, la parole est donnée à la salle pour des questions ou remarques. C’est d’abord une délégation d’Alfortville (Val-de-Marne) qui évoque sa situation. Avec 25 000 entrées et sorties par jour à la gare de Maison Alfort, ceux-ci soulignent « la réduction du nombre de trains, de 10 à 8 par heure » attendue dans leur gare, ce qui entraînera selon ces élus « des suppressions de services » plus nombreuses en cas de problème sur l’une des branches. Le ton est un peu plus énervé au passage de micro suivant, quand la parole est donnée à Jean-Jacques Boussaingault, maire de Boigneville sur l’extrême sud de la ligne. « Je constate que vous faites toujours de l’enfumage », lance-t-il à l’adresse des organisateurs de la réunion, en se montrant plus que sceptique sur les améliorations de circulation présentées dans le SA 2019, « ça ne s’améliorera pas du tout, nos habitants vont perdre 15 minutes de plus dans les transports ». Intervenant suivant, le maire d’Etiolles Philippe Jumelle, concerné par la branche vallée appelée à devenir terminus à Juvisy. S’il se satisfait des « éléments nouveaux apportés depuis janvier » par la SNCF, celui s’interroge sur l’éventail des engagements de la direction du RER D, « sachant qu’on nous annonce 2 ans de retard sur le Tram 12, je m’inquiète des promesses que vous faites sur les améliorations des gares et des rames ».

En guise de réponse, c’est le maire de Courcouronnes et vice-président aux Transports de la Région qui reprend la main. Jusque-là silencieux durant l’exposé des responsables de la ligne D, Stéphane Beaudet va recadrer les élus récalcitrants, en commençant par « préciser les choses d’entrée, si on peut éviter le terme ‘enfumage’ mon cher Jean-Jacques », à l’adresse de son collègue du sud-Essonne. Plus globalement, celui-ci se montre tranchant sur les critiques émises par certains élus : « on a un prestataire, la SNCF, essayons de faire avec », puis d’évoquer son cas, « je suis usager depuis 30 ans de cette ligne, les schémas n’ont pas été respectés, je connais la situation ». Il s’agit donc pour lui de procéder à des améliorations rapides, en prenant en compte le fait que « le Sdrif – schéma regional d’aménagement – nous invite à construire 70 000 logements par an, et que le Grand Paris express va arriver ». Les estimations de la SNCF font état d’une augmentation de 3% par an du nombre de voyageurs sur la ligne D.

« Pas d’argent » à la SNCF pour de gros travaux

Au tour du directeur de la ligne D d’ajouter qu’à la SNCF, « on reconnait que les trains ne vont pas bien, on fait cet exercice en transparence. C’est un effort pour notre amour propre que de dire que la ligne ne fonctionne pas bien aujourd’hui ». Et de remettre une couche sur « les études et les simulateurs qu’on a fait tourner », faisant ainsi dire à Grégoire Forgeot d’Arc : « on est convaincu que la simplification des lignes produit de l’amélioration ». Il précise enfin que les travaux nécessaires pour résoudre le noeud de Corbeil, chiffrés à plusieurs dizaines de millions d’euros, ne seront pas à l’ordre du jour de la compagnie ferroviaire : « faire autrement que le SA 2019 demanderait des investissements énormes, on ne les a pas ». Autre possibilité de travaux d’amélioration sur le RER D évoquée lors de cette soirée, l’augmentation des voies d’arrivée pour les trains à Paris, avec la création de quais permettant de faire circuler plus de train, en passant par le « terrier de Bercy ».

Finis les BUPE, ZOPA et autre ROVO d'ici un an et demi sur le RER D, ici au départ de Paris Gare de Lyon

Finis les BUPE, ZOPA et autre ROVO d’ici un an et demi (JM/EI)

C’est le maire de Soisy-sur-Seine Jean-Baptiste Rousseau qui remet le sujet sur la table, demandant pourquoi « l’étude du terrier de Bercy a attendu aussi longtemps », sachant les estimations d’augmentation à venir du nombre de voyageurs sur la ligne. « Il y a un travail sur l’avenir de la ligne, mais ce n’est pas le sujet aujourd’hui », coupe court Grégoire Forgeot d’Arc, évoquant « un autre tempo » pour cette question. Plusieurs élus se retrouvent ensuite sur l’argument du manque de moyens pour réaliser de plus amples travaux. A l’image du maire d’Evry et président de l’agglo Grand Paris sud Francis Chouat, qui « ne veut pas qu’il y ait des gagnants et des perdants » dans la nouvelle mouture de la ligne D, mais se disant conscient « qu’il n’y a pas assez d’argent dans les caisses pour réaliser tous les projets ». Il se dit toutefois favorable à « une réévaluation de la question du terrier ». Pour Stéphane Beaudet, « on a une solution, elle plait ou elle ne plait pas, mais à matériel et infrastructure constants, à 10 ans, ça ne tient pas, il n’y a pas d’autre solution ». Concernant les schémas régionaux passés et futurs, le maire de Courcouronnes veut « être réaliste : on n’a pas assez d’argent pour tout faire », tout en s’engageant « à revoir le schéma directeur » avec les dernières demandes des élus.

Faut-il croire aux promesses ?

Une chose est certaine, les investissements du décroisement des voies à Corbeil, que le vice-président aux Transports chiffre à « 170 millions d’euros », et qui apparaissent depuis plusieurs années dans les schémas directeurs de la Région, passeront bien à la trappe avec le SA 2019, « on n’en aura plus besoin, en s’organisant autrement, on va peut-être s’en passer ». Ce que confirme un responsable technique de la SNCF : « avec le noeud de Corbeil, actuellement 2/3 des trains sont en conflit (ils se croisent sur les voies d’aiguillage), avec notre système, prolonger la ligne vallée jusqu’à Malesherbes signifie la fin du cisaillement. Il n’y a pas d’autre possibilité technique de décroiser le noeud de Corbeil sans travaux ». Alors que la réunion se termine, et que quelques élus font part de leur désappointement : « en gros c’est plié, on vous a écouté, c’est beau bravo », « des milliers de voyageurs vont avoir de nouvelles correspondances, ils vont déménager », le directeur du RER D promet de donner plus de détails sur la question des correspondances lors d’une seconde réunion, le 9 novembre prochain.

Signataire d’une lettre à Valérie Pécresse avec trois autres parlementaires, jugeant il y a peu la proposition de SA 2019 « pas satisfaisante », la députée Marie Guevenoux se montre après la réunion rassurée par les propos de la SNCF et de la Région : « la concertation, j’y crois, j’entends des améliorations, on a par contre besoin d’engagements précis sur le terrier de Bercy, un calendrier ». Elle affirme toutefois retenir « les engagements de Stéphane Beaudet » sur le schéma directeur et « espère que des trains directs Paris pourront être proposés ». « On a besoin d’un travail sur les mesures d’accompagnement » du SA 2019, confirme au sortir de la rencontre Grégoire Forgeot d’Arc, voulant « refaire de la pédagogie, expliquer, car nos chiffres ne sortent pas du chapeau ».

La réunion, et plus globalement cette démarche de concertation, ne convainc en tout cas pas tous les élus. Le député Franck Marlin a ainsi fait savoir qu’il boycottait cette ultime phase de discussion. « Vous ne m’avez pas mandaté pour négocier un projet ficelé », écrit-il aux élus du sud-Essonne, « ma position, comme la vôtre, est claire : c’est le retrait pur et simple de ce projet de correspondances à Corbeil-Essonnes, Viry-Chatillon et Juvisy-sur-Orge. Il est hors de question que nos communes et leurs habitants soient ainsi sacrifiés et que les usagers subissent une telle détérioration de leurs conditions de transport ». Promettant de continuer le combat sur le terrain juridique, tout en reprochant à certains de ses collègues de « rester silencieux », il invite ses collègues à le « rejoindre et l’accompagner » pour la suite de la contestation du projet. Pour sa part présent à la réunion de Courcouronnes, le maire de Soisy-sur-Seine annonce saisir la Commission nationale du débat public pour qu’ait lieu « une vraie concertation ». A l’issue de la rencontre, le projet « est resté inchangé » selon Jean-Baptiste Rousseau, qui dit regretter « qu’aucune des remarques présentées ces derniers moins n’ait été retenue, ni même étudiée ».

SA 2019 : le dossier complet sur Essonne Info (abonnés)

Le directeur de la ligne D a présenté plusieurs points de détail de la nouvelle organisation des branches sud du RER D (JM/EI)

Le directeur de la ligne D a présenté plusieurs points de détail de la nouvelle organisation des branches sud du RER D (JM/EI)