Assises sur les marches qui jouxtent l’entrée de leur pavillon, deux femmes, Majdoulin et Sabrin, refont le monde en surveillant leurs enfants qui jouent. « Cette route est dangereuse ! » s’écrit Sabrin. Devant les pavillons qu’elles occupent à la Cité de l’air d’Athis-Mons, il y a une route où passent quelques voitures sans faire attention aux enfants qui jouent. Les deux mères guettent tous les faits et gestes de leurs petits. Voisines, elles sont devenues amies à la Cité de l’air, où elles se sont rencontrées.

Quitter Alger à Athis-Mons, le périple de Merzak

Tranches de vie

Majdoulin et Sabrin sont toutes les deux mariées et ont chacune trois enfants. Elles sont installées depuis peu – un mois pour la première, et une dizaine de mois pour la seconde – sur ces terrains appartenant à la Direction générale de l’aviation civile (DGAC) dans la commune d’Athis-Mons. Elles cherchent une vie meilleure pour leurs enfants, loin du chaos qu’est devenue la Syrie.
Majdoulin vient de Hama à proximité d’Homs, Sabrin de la banlieue de Damas, toutes deux ont quitté leur pays car elles craignaient pour leur vie. « Lorsqu’une bombe explosait, la maison tremblait » explique Sabrin, « le bruit des tirs était incessant, » ajoute-t-elle.
Elles ont, avec leur famille, quitté la Syrie au début de la guerre, en 2011, et ont fait tout un périple pour arriver en France. Malgré la tournure tragique qu’a pris leur existence, les deux femmes ont l’air rieur, le regard éveillé et curieux. Derrière leurs habits sobres, djellabas amples, voiles discrets sur leur tête, elles ont le visage ouvert. Elles n’ont pas perdu la légendaire hospitalité du peuple syrien et proposent une chaise aux passants pour qu’ils s’assoient avec elles, sur le perron de leur domicile de fortune. Pour le voisin d’à côté, ces familles sont « magnifiques », avec « une belle mentalité. » Dès qu’elles préparent des plats syriens, elles convient tous ceux qui veulent à partager leur repas.

Passé, présent

Sabrin a vingt-quatre ans. Elle et sa famille ont passé quatre ans en Algérie avant de partir pour la France. « Mon mari travaillait comment commerçant en Syrie. » Ils ont été envoyés en Algérie depuis le Liban mais là-bas « tout est cher, il n’y pas de protection sociale, pas de travail. » Le sentiment de proximité avec une autre culture arabe, le fait de parler la même langue n’a pas suffi à cette famille qui a vu de plus grandes opportunités en France, « où il y a une aide sociale, où les enfants pourront peut-être suivre une éducation, espère celle qui n’est allée que jusque la troisième. Je n’ai jamais aimé l’école, j’ai arrêté à la fin du collège parce que ça ne me plaisait pas. J’ai toujours préféré aider ma mère à la maison, faire à manger ou le ménage, » explique-t-elle. « J’ai passé cinq ans chez moi après avoir fini l’école, puis je me suis mariée à dix-neuf ans. » Elle s’occupe beaucoup de ses enfants qui « aimeraient aller à l’école. » Pour l’instant, ils ne peuvent pas. Par manque de place, la mairie d’Athis-Mons n’a pas scolarisé les nouveaux venus. Malgré tout, ces femmes espèrent quand même, la scolarisation prochaine de leurs enfants. Lorsque la famille était en Algérie, Sabrin et son mari ont rencontré d’autres Syriens qui leur conseillaient de partir pour la France. C’est surtout le bouche à oreille qui les a décidés à partir pour la France. Ils ont donc risqué leur vie et traversé la Méditerranée, dans l’espoir d’un avenir meilleur voyant que leur situation n’allait pas vers le mieux en Algérie.
Même constat pour Majdoulin. Elle et sa famille ont passé quelques années au Maroc, avant de se décider à partir. Pour l’instant, son mari ne travaille pas, il « leur faut le temps de s’installer. » En Syrie, son mari était vendeur dans un magasin de vêtements. Elle souhaite surtout donner plus d’opportunités à ses enfants. « Au Maroc, je sentais que l’école était moins exigeante, les enfants rentraient sans devoirs. Ici, je voudrais qu’ils se forment mieux. » Ses enfants sont sa grande préoccupation. Son aîné, Fouad, s’est cassé le bras au Maroc. Même s’il a été soigné là-bas, il souffre encore de son bras tout boursouflé et la famille ne s’est pas encore habituée au fonctionnement de l’hôpital en France. S’ils veulent se soigner, ils ne savent pas encore comment faire. Cette situation leur cause beaucoup d’inquiétudes.
Elles aimeraient toutes les deux habiter ailleurs que dans les pavillons de la Cité de l’air. Elles sentent que les familles « vivent les unes sur les autres » et « que les enfants ne sont pas dans une atmosphère propice au travail, ils sont toujours dehors. » Si elles ont l’eau et l’électricité, elles craignent tout de même l’arrivée de l’hiver dans ces logements mal chauffés. Heureusement, « les enfants ne ressentent pas ces manques. Où qu’ils soient, les enfants sont heureux, » selon Sabrin.
Elles tentent de reproduire la vie qu’elles avaient en Syrie. « On passe nos journées à s’occuper des enfants, à faire en sorte que la maison soit en ordre, à cuisiner. » Elles ne sortent que rarement, leurs va-et-vient consistent surtout à aller chercher des affaires pour les petits, les courses pour la maison. En Syrie, leurs journées n’avaient pas une tournure très différente. « Nous passions la journée à la maison, » déclare Sabrin « mais c’était différent, nous étions chez nous, nous rendions visite aux voisins, à la famille, » elle évoque ses souvenirs de Syrie, le sourire aux lèvres.
Toutes deux ont la nostalgie de leur vie en Syrie : « nous vivions bien et de façon confortable. Demain, on espère que la situation s’arrange et que nous poussions rentrer. Il n’y a rien de tel que d’être chez soi. » « Bana ! » crie Sabrin à sa fille – qu’elle préfère appeler Mariam en France – il se fait tard, il est temps de rentrer, et de continuer son quotidien dans ce chez soi provisoire.

Entrée du pavillon de Sabrin

Entrée du pavillon de Sabrin (MS/EI)

Dans un pavillon de la Cité de l’air

Nous sommes proches de l’heure du dîner, Sabrin nous invite à l’intérieur. Les chaussures sont soigneusement laissées à l’extérieur de la maison. A l’entrée de la maison, il y a une petite cuisine avec tout l’équipement nécessaire : plaques de cuisson, réfrigérateur. On entre ensuite dans le salon, plutôt dépouillé. Tapis vert au sol, une photo d’une page du Coran au mur. Leur foyer est protégé par le texte sacré. A l’intérieur Sabrin enlève son voile. Des coussins au sol aménagent leur lieu de vie. Un petit chauffage électrique leur permet de s’acclimater à des températures auxquelles elles ne sont pas habituées. « Ici il fait froid, selon Sabrin, on ne peut pas laisser le linge sécher dehors parce qu’il peut se mettre à pleuvoir à chaque instant. » A l’intérieur sa tranquillité est dérangée par les pleurs de son bébé d’un mois. Elle se tient à son chevet, l’allaite. Sa tante Sobhié est là ce soir. « J’habite à Créteil avec mes enfants et mon mari, mais je viens souvent ici pour être avec mes proches. » Sa tante de vingt ans son aînée. Elle qui est née « en 1973, pour la guerre d’Octobre » comme elle aime le dire en plaisantant, connaît Sabrin depuis qu’elle est enfant. « Elle a toujours aimé s’occuper de son foyer, entretenir sa maison, » dit-elle de sa nièce, avec un air affectueux.
A Créteil, Sobhié a un appartement qui lui a été attribué par l’Etat pour ses six enfants, son mari et elle. « La seule raison pour laquelle je reste là-bas, explique Sobhié, c’est que mes enfants peuvent aller à l’école. Sinon nous nous serions installés dans un pavillon à côté de chez Sabrin. » Cette famille veut rester soudées et elle poursuit : « c’est aussi pour cela que beaucoup de Syriens ne vont pas dans les logements que l’Etat leur assigne parce qu’ils veulent rester les uns près des autres. » De plus, Sobhié préfère ces pavillons parce qu’il y a une salle de bain, une cuisine. « A Créteil il y a des parties communes, et pour les femmes, vu que nous sommes voilées, nous ne pouvons pas prendre nos aises. Il y a toujours du passage avec des hommes. C’est vrai que la France a été généreuse avec nous, mais il y a des choses auxquelles il est difficile de s’habituer. »
La fille de Sobhié, Ahlam (qui signifie « rêves » en arabe), est aux fourneaux. Ce soir elle prépare du ouzi, un met oriental à base de riz et de viande recouverts de pâte feuilletée. Ces femmes continuent de perpétuer les traditions même loin de chez elles.