L’Ecole Centrale poursuit sa mue. Deux ans après sa fusion avec l’Ecole supérieure d’électricité (Supelec), cet établissement qui forme la crème des ingénieurs français depuis presque 200 ans ‎vient de transférer ses locaux de Chatenay-Malabry dans son nouveau site de Gif-sur-Yvette, sur le secteur du Moulon. Membre depuis sa fondation de la Communauté d’universités et établissements (Comue) Paris-Saclay, la direction de l’école est engagée dans le processus d’université intégrée aux côtés d’autres acteurs du Plateau (notre dossier – abonnés).

C’est à proximité du nouveau campus que se situaient les anciens locaux de Supelec, désormais vidés également d’une partie de leurs personnels. Ils sont environ 1000 enseignants, chercheurs, laborantins et personnels administratifs à prendre leurs marques, en cette rentrée, dans les deux nouveaux bâtiments sortis de terre en l’espace de deux ans et demi. Ce lundi 11 septembre, les élèves ingénieurs découvraient à leur tour les lieux. Les deux édifices qui se font face autour de la rue Joliot Curie font une surface de respectivement 48 000 et 24 000 m2.

Les élèves centraliens sont invités à utiliser les nombreux espaces équipés pour du travail collaboratif

Les élèves centraliens sont invités à utiliser les nombreux espaces équipés pour du travail collaboratif (JM/EI)

Et les maître-mots des équipes d’architectes qui ont conçu ces bâtiments sont bien l’ouverture et le croisement des disciplines. Le bâtiment principal a été baptisé Gustave Eiffel, diplômé de l’École Centrale des Arts et Manufacture en 1855. Il est pour la direction de l’école « l’ancien le plus célèbre et la parfaite incarnation de l’ingénieur innovateur, entrepreneur à l’international ». Organisés autour d’une énorme halle de 12 mètres de haut, les étages mêlent les gros laboratoires, des salles de classe et de multiples espaces informels ou lieux de passage, aménagés pour favoriser la pratique du travail collaboratif.

Seul un auditorium d’environ 1000 places, modulable, offre l’occasion de réunir du monde au même endroit. Mais dans la conception de l’enseignement de l’école, les pratiques en petits groupes doivent être largement exploitées, à travers les usages rendus possibles par ces locaux. Les toitures transparentes rendent la majorité des espaces très lumineux, et les salles de classe ou bureaux sont également vitrés. CentraleSupelec a souhaité aussi dans l’organisation des lieux pratiquer une « mixité des fonctions ». A Chatenay, il y avait le bâtiment pour la recherche, et le bâtiment pour l’enseignement. Cette disparité est terminée avec la nouvelle utilisation de l’espace.

Diverses salles de classe ou amphis sont baptisés des noms des donateurs privés du projet de nouveau campus de l'école Centrale de Paris-Saclay

Diverses salles de classe ou amphis sont baptisés des noms des donateurs privés du projet de nouveau campus (JM/EI)

« Mon bureau est à côté d’un lieu de passage des étudiants, je pourrai les croiser, les voir très facilement » indique le directeur de l’école CentraleSupelec Hervé Biausser. Un enseignant illustre cette philosophie de travail : « il n’y a pas de pupitre dans les salles, tout est fait pour que les élèves puissent travailler en off ». Autre nouveauté pour l’établissement créé en 1829, le naming de salles ou espaces du nouveau campus. L’auditorium a ainsi été nommé Michelin, tandis que plusieurs salles ou labos arborent les noms de généreux mécènes.

Il faut dire que 10% du budget total de l’opération, d’un montant de 250 millions d’euros, a été financé grâce au mécénat. La fondation de l’Ecole a réussi à récolter quelques 25 millions d’euros, principalement auprès d’anciens élèves. « C’est très courant dans les pays anglo-saxons » précise la responsable des dons. Pour le second bâtiment, la symbolique est ainsi très forte, puisqu’il porte le nom de Francis Bouygues, fondateur de l’entreprise du même nom, lui aussi faisant partie des anciens Centraliens (diplômé en 1947). Selon Hervé Biausser « la société a fait de gros dons, ils souhaitaient être présents, à côté d’autres illustres anciens élèves ». Double lien avec l’école pour le groupe de construction, puisqu’en plus de l’opération naming, il s’est vu confier à travers un consortium la construction du bâtiment en partenariat public-privé (PPP).

Le second bâtiment Francis Bouygues abrite un gymnase qui se dévoile dans le grand hall

Le second bâtiment abrite un gymnase qui se dévoile dans le grand hall (JM/EI)

Dans le prolongement du bâtiment principal, ce second bâtiment abrite laboratoires, locaux d’incubateur, associations étudiantes, mais aussi théâtre et gymnase. Il est parcouru par divers espaces de travail partagé, des salles de réunion temporaires et ouvertes, le tout baigné de lumière avec de larges baies vitrées. « On a voulu que tout soit fait pour que les étudiants vivent, restent, se mélangent, se croisent » dans le bâtiment, affirme l’un des concepteurs des lieux. Le gymnase est ainsi apparent, donnant directement sur le hall principal.

Comme pour le bâtiment Eiffel, la traversée de l’édifice mêle une alternance de bureaux, salles de cours ou de réunion. A l’intérieur du Francis Bouygues, à proximité de l’entrée également, un petit théâtre a été construit. D’une capacité de 250 places, il permettra les représentations étudiantes, comme l’accueil de compagnies extérieures, espère la direction de CentraleSupelec. Une manière aussi de faire vivre le lieu le soir, sachant que le même bâtiment abrite un restaurant et un hôtel donnant sur l’extérieur.

Intégré au second bâtiment du campus CentraleSupelec, le théâtre Joel Rousseau pourra accueillir jusqu'à 250 spectateurs

Intégré au second bâtiment, le théâtre Joel Rousseau pourra accueillir jusqu’à 250 spectateurs (JM/EI)

L’école compte bien faire de son nouveau campus sa vitrine, en le voulant ouvert entre les catégories fréquentant les lieux (élèves, enseignants, personnels) comme vers les chercheurs ou entreprises de l’extérieur, sans oublier les autres écoles et instituts du cluster. Evolution des enseignements, modularité, échanges.. CentraleSupelec compte bien saisir au bond la révolution numérique et séduire ainsi les élèves au meilleur potentiel, ainsi que les chercheurs internationaux en leur offrant de bonnes conditions de travail.

L’inquiétude persiste tout de même du côté des personnels de l’école, qui craignent pour l’avenir de leurs emplois et du devenir des cursus depuis la fusion entre Centrale et Supelec. A la suite d’une grève au printemps, les représentants du personnel restent sur leur garde à l’aube de cette rentrée. Jean-Sylvain Oury, élu au Comité technique parle de « gros changements » depuis le rapprochement des deux anciennes écoles d’ingénieurs, l’une dépendant du public, l’autre étant privée : « nous étions 80% de fonctionnaires à Chatenay, à terme ici il n’y aura plus que 20% de personnels sous ce statut ».

L'arrière du bâtiment Bouygues du nouveau campus de Centrale donne sur le bois de la Guyonnerie, avec plusieurs terrasses à disposition

L’arrière du bâtiment Bouygues donne sur le bois de la Guyonnerie, avec plusieurs terrasses à disposition (JM/EI)

Si l’arrivée dans les nouveaux locaux et l’installation dans des bureaux flambants neuf réjouissent les salariés et chercheurs de l’école, des doutes font jour sur les projets de la direction, et notamment l’avenir des sites de Metz et Rennes. « Toutes les premières années sont désormais à Gif, que vont devenir ces deux sites de province? » s’interroge le représentant syndical.

Hervé Biausser se veut pour sa part rassurant, et affirme que les deux antennes de province de l’ancienne Supelec seront pérennes. Il parle ainsi d’une « spécialisation » des deux sites, avec des masters et de la recherche en systèmes automatisés ou technologies optiques. Le campus principal du Plateau de Saclay est quant à lui complété par le bâtiment Breguet, jusque là bâtiment de Supelec, qui gardera certaines activités d’enseignement, ainsi que par le laboratoire de Génie électrique. Le tout est organisé autour d’une place piétonne et auto en cours de finition, avec, à quelques encablures, les résidences étudiantes SerendiCity qui ouvrent plus de 1000 chambres en cette rentrée. On murmure que le président Macron viendrait inaugurer officiellement les lieux à l’automne…

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Vue de la grande halle du bâtiment Eiffel du nouveau campus CentraleSupelec (JM/EI)