La nouvelle a bouleversé le milieu des musiques électro en France : le festival Area 217, très attendu des aficionados de techno, house ou transe n’a finalement pas eu lieu. Environ 30 000 personnes étaient attendues sur les 3 jours (et 2 nuits) de concerts et performances, pour vibrer au rythme des dizaines de groupes et sound system annoncés, sur 6 scènes et quelques 70 000 mètre carrés d’espace. La nouvelle est arrivée par voie de communiqué de la préfecture, qui a publié le 23 juin un arrêté « portant interdiction du rassemblement festif à caractère musical dénommé « festival Area 217 ».

Une déception pour le public, tout comme pour les organisateurs, qui se voient justifier des raisons de sécurité comme motif principal d’interdiction du festival. Après une première tentative en 2016, déjà avortée pour les mêmes motifs, le projet coordonné par Bass Nation et plusieurs acteurs français des musiques electro, tombe une nouvelle fois à l’eau. « A peine une semaine avant le coup de feu de ce qui aurait dû être l’un des festivals les plus fous de cet été et après des mois d’organisation et de com’, tout s’écroule » peut-on lire sur le site spécialisé Le Bonbon, qui résume l’amertume ambiante : « On se réjouissait d’enfin accueillir un événement culturel et musical d’une telle envergure en région parisienne sans se douter qu’il finirait avorté de cette façon. Espérons donc simplement que ce n’est que partie remise ».

Mais l’histoire ne s’arrête pas là, car il faut désormais pour les porteurs du festival, dédommager les partenaires comme rembourser les spectateurs qui avaient réservé (le pass 3 jours était à 93 euros), et pour cela, faire marcher les assurances. De plus, les circonstances de l’annulation n’ont toujours pas été digérées par les organisateurs. Ceux-ci contestent la teneur de l’arrêté d’interdiction ‎du week-end musical, qui devait se tenir les 30 juin, 1er et 2 juillet dernier sur le site de l’ancienne base aérienne de Brétigny.

L'ancienne base aérienne 217 de Brétigny-sur-Orge est en cours de requalification

L’ancienne base aérienne 217 de Brétigny-sur-Orge est en cours de requalification (DR).

Comment en est-on arrivé là ?

Pourquoi un évènement d’une telle ampleur, prévu depuis plusieurs mois, a-t-il fini par être interdit? Revenons quelques temps en arrière. Lors de ses voeux au mois de janvier dernier, le président de l’agglo Coeur d’Essonne Olivier Léonhardt détaillait avec enthousiasme les multiples projets dans les cartons concernant la reconversion de l’ex base aérienne de Brétigny. Entre le cluster drone, une ferme bio et l’étude d’un téléphérique urbain, il mettait en avant les atouts de son « parc événementiel » de plus de 50 hectares, avec deux rendez-vous majeurs organisés dès 2017 : le Download festival, ainsi que l’Area 217. De quoi frapper un grand coup en matière de rassemblements très grands publics, qui se comptent sur les doigts d’une main en Essonne.

Début juin se sont ainsi réunis environ 120 000 personnes pour les 3 jours de concerts métal et rock du Download festival, porté par le tourneur d’envergure mondiale Live nation. Un véritable succès, aussi bien en terme de nombre de festivaliers (notre reportage en vidéo) que des conditions d’organisation, selon les différents retours. Pendant ce temps, l’équipe de Bass nation, en lien avec les autorités, planchait sur son propre rendez-vous, prévu 3 semaines plus tard. « Nous avons eu plusieurs réunions de préparation depuis janvier » raconte Tommy Vaudecrane, organisateur de l’Area 217, notamment en matière de sécurité prévue pour son rendez-vous : « nous avions 300 agents, 10 médecins, notre dossier a été suivi par le Sdis (les pompiers), nous avions les mêmes mesures que Live nation sur la prévention incendie, pour nous, tout allait bien ».

Jusqu’à ce qu’il reçoive, le 10 juin, une mise en demeure de la préfète de l’Essonne, « lui enjoignant de mettre en oeuvre plusieurs mesures de sécurité » complémentaires. Les organisateurs s’exécutent. « On a répondu le 17 juin » reprend Tommy Vaudecrane, « on a rajouté 10 médecins, et puis embauché 26 agents de sécurité en plus, avec la société Spartiate, et puis de 4 caméras initialement prévues, on a du en mettre 10 ». De quoi faire gonfler le budget des organisateurs, « 20 000 euros en plus pour les caméras, 25 000 pour les médecins et un poste de commandement de 400 mètres carrés ». Les membres de l’Area 217 devaient ainsi se plier aux exigences de sécurité pour un événement de cette taille, pour lequel sont requis des locaux pour réunion de crise, avec téléphone et internet, « et même un chien anti-explosif », le tout, à leur charge. « Pour des organisateurs indépendants comme nous, ça fait beaucoup, déjà qu’on a du mal à s’en sortir » résume le porteur de l’évènement.

Quelques jours après, et suite à des échanges avec les municipalités, la préfète prend la décision d’interdire l’événement et publie son arrêté. Ses motivations sont développées dans les considérants. Sur les 26 agents recrutés, « 20 d’entre eux n’ont pas été agréés par la commission locale d’agrément et de contrôle », et de plus pour les services de l’Etat, cela « semble sous-dimensionné au regard des festivaliers attendus ». Le texte stipule ainsi que « l’organisation du festival est susceptible de faire l’objet d’une défaillance en matière de sécurité, malgré la mobilisation des forces de l’ordre, dans un contexte où la menace terroriste reste à un niveau particulièrement élevé », embrayant ensuite sur la proximité du site avec l’habitation, perquisitionnée le 19 juin, de l’auteur de l’attaque sur des policiers sur les Champs-Elysées.

« Moi, je suis là pour assurer la sécurité des personnes »

Les services de la préfète évoquent aussi de possibles « troubles à l’ordre et la sécurité publics » que pourrait engendrer le flux de piétons venus depuis la gare de Brétigny, comme la fermeture de la D19. Et d’indiquer enfin que « les mesures prises par l’organisateur pour assurer le bon déroulement du rassemblement, en dépit de la mise en demeure préalablement adressée, sont insuffisantes et qu’il est donc nécessaire d’interdire ce rassemblement au titre de l’article L.211–7 du code de la sécurité intérieure ». Des motifs qui n’ont pas manqué de faire réagir, du côté de Bass nation, qui se sent flouée dans l’histoire.

« Cet arrêté ne correspond pas à la réalité, on passe pour des branques » se plaint Tommy Vaudecrane. Remonté, il a demandé une audience à la préfète, afin de contester les éléments apportés dans l’arrêté : « je comprends qu’ils soient un peu tendus après ce qu’il s’est passé au Plessis-Pâté, mais si il y a menace réelle, on interdit tout, Solidays n’a pas eu de problème ». Si il dit comprendre « l’émotion », il regrette que les autorités y aient cédé « plutôt que pour une menace réelle ». De plus selon lui, « l’arrêté est abusif sur certains points, comme les garanties insuffisantes apportées par l’organisation, c’est n’importe quoi ». A l’en croire, les conditions demandées aux organisateurs sont « du jamais vu », mettant en avant son expérience de la technoparade créée il y a 20 ans.

Des arguments qui pourraient aussi poser problème dans le dossier de sinistre que monte l’organisateur, pour se voir rembourser de ses dépenses suite à cette annulation : « on les pensait assez intelligents pour ne mettre personne à défaut, pour nous il y a clairement un abus » juge Tommy Vaudecrane, qui espère désormais un « règlement à l’amiable » avec la préfecture : « le but est de trouver un consensus, pour n’avoir aucun souci avec l’assurance ». L’arrêté, le calendrier, ainsi que ses conditions de mise en oeuvre sont toutefois assumées par la préfète Josiane Chevalier.

Interrogée par Essonne Info, elle défend sa décision « extrêmement motivée » et le dit sans complexe : « moi, je suis là pour assurer la sécurité des personnes ». Sollicitée par les élus, elle affirme que les organisateurs d’Area 217 n’ont « pas répondu de manière satisfaisante » à sa mise en demeure. Dans un contexte d’état d’urgence, elle précise également quelle ne veut pas « multiplier les manifestations » de ce type, après la tenue du Download. A cela s’ajoute la mobilisation attendue des gendarmes et policiers pour l’évènement : « c’était H24, je ne pouvais pas mettre toutes les forces de l’ordre en un seul endroit et y concentrer tous les moyens ».

Le visuel du festiva Area 217 (DR)

Le visuel du festiva Area 217 (DR)

1 million d’euros investis

Du côté du maire de Brétigny Nicolas Méary, on était aussi moyennement chaud pour que se tienne l’événement, affirmant que « les conditions d’organisation n’étaient pas aussi bien calées » que pour le Download festival, « Live nation c’est très gros, ils sont très pro » insiste-t-il, après s’être rendu sur les lieux du festival. « J’étais partant sur le principe, même si j’étais circonspect du bruit la nuit, mais il manquait une navette pour la gare jusqu’au site, et j’avais mis en demeure l’opérateur pour qu’il renforce ses moyens de sécurité et le cheminement » explique l’édile. Pour Tommy Vaudecrane, il a bien manqué de volonté politique locale pour que l’Area 217 ait lieu : « c’est un travail de titan, 1 million d’euros investis, 6 mois de travail, suspendus à des décisions politico-émotionnelles. Tout ce travail pour rien, les élus ne sont pas montés au créneau pour nous ».

Du côté de l’agglo, qui semblait pourtant porter le projet il y a encore quelques mois, on salut la « sage décision » de la préfète. Coeur d’Essonne lâche tout bonnement Bass nation, et écrit, dans un communiqué : « les éléments en matière de sécurité prévus par les organisateurs du festival n’ont pas été en mesure d’apporter toutes les garanties nécessaires à la tenue d’évènement de cette envergure dans un contexte de menace terroriste permanente et cela malgré la mobilisation des forces de l’ordre ». Ce qui laisse perplexe l’organisateur d’Area 217, « je ne sais pas si la BA 217 est faite pour accueillir des festivals comme nous ».

Un sentiment d’abandon doublé du fait que Tommy Vaudecrane, qui gravite dans le milieu des musiques électroniques depuis 20 ans, sait que son mouvement n’est pas forcément vu d’un bon oeil de la part des autorités : « effectivement on a entendu des ‘ça y est les drogués vont débouler chez nous’, on a du expliquer que non, ce n’était pas une rave-party, d’ailleurs à 90€ les 3 jours ce n’est pas une freeparty. On nous a parlé de jeunes agités, on sait qu’il y a des a priori sur notre public ». Le maire de Brétigny confirme à demi-mot que, « au Download, c’est un public métalleu, bon enfant, avec qui ça se passe très bien », en revanche, avec l’Area 217, « on n’était pas assez sûrs » indique-t-il, « j’avais fait part de réserves depuis un certain nombre de temps ».

Qu’en sera-t-il pour le festival Aoutside ?

En l’attente du remboursement des places achetées par le public – qui pourrait arriver dans quelques mois, « nous manquons de visibilité » affirme-t-on – le porteur de l’Area 217 est aussi engagé dans le soutien des musiques électroniques, à travers l’association Technopol dont il est le président. Les représentants de ces sound systems et organisateurs d’évènement electro se plaignent depuis plusieurs années d’un manque de considération de la part des autorités, ainsi que des saisies de matériel. « Il faut sanctuariser les évènements culturels » clame même Tommy Vaudecrane dans une tribune publiée sur Libération. Ce qui conduit certains de ces groupes à organiser des fêtes ‘sauvages’, que l’on appelle rave ou free party (ce qui arrive parfois dans le sud-Essonne)

D’autres essayent pourtant de faire les choses dans les règles, et se voient imposer de fortes contraintes pour mener à bien leur projet, souvent dans le cadre associatif. On se souvient de l’annulation du festival Aoutside, l’an dernier à Palaiseau, les autorités souhaitant contraindre les organisateurs à ne pas vendre d’alcool, ce qui changeait du tout au tout leur modèle économique et ne leur permettait pas de s’y retrouver (lire notre article).

C’est à Orsay, les 25 et 26 août au stade municipal que se pose cette année ce festival porté par l’association OMP (Opération maxi puissance), qui espère 3000 à 4000 spectateurs. « On avait la volonté de s’implanter à Orsay, car nos bénévoles sont de toutes les villes aux alentours » explique Solène Leroux, la présidente de l’association qui a vu le jour au lycée Claudel de Palaiseau. Pour sa 7ème édition, le festival Aoutside garde le principe de plusieurs espaces scéniques, artistiques et citoyens, avec cette fois, une buvette bien prévue. Concernant les conditions de sécurité, tout est bordé selon les organisateurs : « on a des réunions depuis avril avec la police, les autorités, et avons constitué un dossier de grand rassemblement à la préfecture » précise la présidente d’OMP, avant de recevoir un « avis favorable du commissaire divisionnaire ». Des agents de sécurité sont prévus « en nombre », avec un dispositif « adapté » par rapport aux précédentes décisions.

Pourtant, jusqu’à la dernière minute, la préfète peut décider d’interdire le rassemblement, si elle juge qu’il y a une menace. « On sait que ça peut arriver, mais on n’a pas envie de vivre dans ce genre de condition » indique Solène Leroux. Pour Josiane Chevalier, « si le festival est fait sérieusement, il n’y a pas de raison de l’annuler » assure-t-elle, tout en demandant « de la vigilance » aux organisateurs. Les voilà prévenus pour l’été.