Il y a des regards qui ne trompent pas, des attitudes qui ne mentent pas, des silhouettes qui en disent long. Assise sur un banc dans un parc de la région parisienne, Adeline porte malgré elle les stigmates des quatre derniers mois qu’elle vient de vivre. Ceux qui ont tout changé. « On croit toujours que ça n’arrive qu’aux autres, jusqu’au jour où…  », reconnaît-elle, souriante. Les « autres », ceux que rien ne prédestinaient à être confrontés à une telle épreuve, elle en fait désormais partie, et pour toujours. Car l’Essonnienne, comme beaucoup, n’avait aucune raison d’être frappée par la plus imprévisible des maladies. Surtout pas à cet âge. Dans ce parc, où elle est si souvent venue courir, elle préfère aujourd’hui marcher en attendant des jours meilleurs. En rémission, elle revient sur les montagnes de difficultés qu’elle a récemment due surmonter, avant de tenter, d’ici un an, de dompter un autre sommet, celui du mont Blanc.

Née il y a bientôt 25 ans à Longjumeau, Adeline a grandi en Essonne, avant d’y faire ses études : l’Institution du Sacré-Cœur de La Ville-du-Bois, le lycée René Cassin d’Arpajon ou encore l’Université d’Evry Val d’Essonne. Après un passage à Paris pour y débuter une licence en Sciences du langage, elle décide finalement de quitter son domicile de Marcoussis pour suivre sa licence à Grenoble. On est alors en août 2016 : « Mes grands-parents étaient alpinistes et une partie de ma famille habite encore dans les Alpes. L’un de mes plus vieux rêves était donc de rejoindre mes racines montagnardes », confie-t-elle. Par chance, son compagnon, qu’elle a rencontré quelques mois plus tôt, habite lui aussi dans la région.

« Je me rappelle de la date »

Seulement voilà, arrivée au pied des montagnes alpines, Adeline ignore encore qu’elle a amené avec elle la maladie. Et pourtant : « Depuis mai 2016, j’avais une petite boule au bout de la langue, raconte-t-elle. Mais je n’y ai pas vraiment prêté attention. Le fait que je n’aime pas les médecins n’a rien dû arranger ». Après trois mois en Isère, une incompatibilité entre ses emplois du temps d’étudiante et celui de surveillante scolaire qu’elle exerce à côté la pousse à siphonner tout son livret A pour continuer à vivre. Encore moins de raison d’aller consulter, donc. Mais pendant ce temps-là, le mal, lui, progresse : « Après la Toussaint, la douleur était vraiment intense, j’ai donc profité des vacances de Noël pour rentrer en Essonne et consulter », poursuit-elle. Commence alors un long périple à la recherche de la vérité : « J’ai été voir un ORL qui m’a dit qu’il n’avait jamais vu ça chez quelqu’un d’aussi jeune, ni chez quelqu’un de plus vieux d’ailleurs ! Puis il m’a dit d’aller consulter une autre personne…  ». 

Le 31 janvier 2017, Adeline se rend donc au CHU de Grenoble, mais là encore, le médecin qui la reçoit n’est pas emballé : « Il ne savait pas, il m’a demandé de faire une biopsie ». Le 17 février, le verdict tombe : « Je me rappelle de la date. Le professeur m’a d’abord reconnu, avant de me demander si j’étais seule, se souvient-elle. Puis il m’a dit que ce n’était pas bon, que c’était cancéreux. J’ai d’abord pris ça en rigolant nerveusement mais il restait très sérieux. C’est là que j’ai vraiment pris conscience de ce qu’il m’arrivait ». Dans la même matinée, elle enchaîne les consultations : psychologue, nutritionniste, tout y passe sans qu’elle ait eu la moindre seconde pour prévenir sa famille : « Quand j’ai appelé ma mère, mon grand-père, ma meilleure amie, tous se sont effondrés. Je crois que les repêcher et tenter de leur remonter le moral m’a sauvé ».

« Zéro intimité, 100% de fatigue »

Le diagnostic posé, le traitement de la tumeur cancéreuse peut enfin débuter. Un temps envisagée à Grenoble, la première intervention chirurgicale se fera finalement le 9 mars 2017 au centre européen Gustave-Roussy (IGR) à Villejuif (Val-de-Marne), près de ses proches : « Ils m’ont coupé la langue avant de me la recoudre, explique-t-elle. Mais ils ont surtout vérifié que les ganglions à la base du cou n’étaient pas touchés. Dans ce cas, le cancer risquait de s’étendre ». L’opération, qui devait être courte, dura finalement 5h30 car les médecins crurent que tous les ganglions étaient infectés. La faute à un matériel défectueux : « Vous parlez d’une technologie de pointe !, en rigole aujourd’hui l’Essonnienne. Ils ont même arrêté l’intervention 1h30 pour se concerter sur la suite à donner à l’opération. Finalement, aucun ganglion n’était touché ! (rire)  ». Si les résultats sont bons, ce premier passage à l’IGR lui a laissé une trace indélébile, un collier de cicatrice qu’elle cache aujourd’hui pudiquement sous un foulard.

Après son diagnostic, Adeline Degout a été prise en charge à l'Institut Gustave-Roussy situé à Villejuif et spécialisé dans la lutte contre le cancer (Pascal Vuylsteker).

Après son diagnostic, Adeline Degout a été prise en charge à l’Institut Gustave-Roussy situé à Villejuif et spécialisé dans la lutte contre le cancer (Pascal Vuylsteker).

Deux semaines après son opération, Adeline retrouve l’Institut Gustave-Roussy et son architecture repoussante pour la seconde phase de son traitement et une nouvelle opération. Et là encore, ce n’est pas une partie de plaisir : « J’ai suivi une thérapie interne. On vous enferme pendant six jours dans une chambre blindée en plomb, surveillée par des caméras, dans laquelle on vous injecte directement dans le menton et la langue des ondes radioactives. Le tout pendant huit minutes toutes les heures 24/24h. C’est zéro intimité, 100% de fatigue ».
Les injections, dont l’action dure trois mois, produisent des effets secondaires qu’elle ressent encore aujourd’hui : « Ce sont des brûlures énormes dans la bouche, je n’ai d’ailleurs plus le droit de manger certains aliments comme le pain ». 

Objectif mont Blanc

Aujourd’hui en rémission pour une durée de cinq ans, Adeline souhaite donc expliquer ce qu’elle a vécu pour sensibiliser au quotidien entraîné par la maladie : « On parle beaucoup de cancer côté ‘Grey’s Anatomy’ mais on ne veut pas voir la partie immergée de l’iceberg. Le côté hasardeux de la maladie fait peur, observe-t-elle. C’est pourquoi je veux détailler, expliquer que, comme beaucoup, je me suis sentie seule car personne ne veut vraiment savoir ce qu’est un cancer dans les faits. Qu’on est enfermé, qu’on mange au dessus de nos toilettes, qu’on n’a plus d’intimité ».

Mais elle veut surtout envoyer un message d’espoir aux malades et à ceux qui pourraient un jour le devenir : « Le pire, c’est la sortie de l’hôpital, confie-t-elle, la gorge serrée. Là-bas, tout le monde est malade alors qu’en dehors, tu deviens ‘le malade’. Il faut mettre un masque, jouer à un jeu et tenter de retrouver une vie normale bien qu’on ne le soit plus tout à fait. Mais il faut s’accrocher, il y a bien une vie après la maladie et pour ceux qui tomberaient malade, je veux leur dire que ce n’est pas la fin non plus ».

Pour le prouver, elle a décidé de se lancer un défi : gravir le mont Blanc pour y planter le drapeau de la ligue nationale contre le cancer : « L’idée est de représenter tous les malades, de marcher à leur place et respirer dehors pour ceux qui sont encore enfermés ». 

Avec l’aide de son compagnon, chasseur alpin, elle compte tenter l’ascension en août 2018, le temps de se préparer physiquement : « J’ai perdu sept kilos en un mois et les effets secondaires ne s’estomperont que d’ici huit à dix semaines. Il faut donc que je prenne mon temps, que je fasse attention à moi ». Avec déjà un programme clair : « Je me suis remise à la course, il y a aussi le renforcement musculaire, le kiné et l’ostéo. Je vais bientôt me remettre au vélo et à la randonnée quand je serai de retour du côté d’Annecy. Puis viendra le temps de la grimpe en automne et du ski de fond cet hiver ! »

Le mont Blanc (DR).

« Il ne me manque que des sponsors »

Reste le plus important à trouver, le matériel (piolets, crampons, cordes, vêtements…) D’autant que, autre conséquence de la maladie, ses moyens financiers se sont réduits comme peau de chagrin. C’est pourquoi elle fait aujourd’hui appel aux sponsors : « Il ne me manque que le matériel. On pourrait utiliser celui de mon compagnon mais comme il appartient à l’armée, on ne pourra pas le prendre en photo. Ce serait dommage, d’autant que le but est aussi d’immortaliser le moment ». Par le biais de One top, Two Steps, la page Facebook du projet, elle compte en effet partager sa préparation et son ascension : « On a démarché des sponsors comme Salomon, Suunto ou The North Face, sans pour l’instant avoir eu de retour. On aura peut-être une GoPro. On verra. Mais dans tous les cas je m’engage à faire la promotion des produits que l’on voudra bien me prêter ».

En attendant, elle continue donc de prospecter : marques, villes, associations, instituts et médias : « J’ai eu des retours de l’équipe de Kilian Jornet*, notamment de son photographe, se réjouit-elle. Mais aussi du Groupe féminin de haute montagne (GFHM, ndlr) qui pourrait m’aider à ficeler le projet ». Dans les prochaines semaines, elle devrait également rencontrer le service administratif de l’Institut Gustave-Roussy qui établit parfois des passerelles avec des associations pour ce genre de projet : « J’ai rendez-vous avec la ligue nationale contre le cancer pour leur demander s’ils peuvent recevoir des chèques, conclut-elle. Je ne demande pas d’argent mais si certains veulent donner, il doit y avoir une totale transparence. Ce ne sera pas pour payer mes vacances ! Enfin, je vais être reçue par la radio France Bleu Pays de Savoie  ».

Forte de ce qu’elle a réussi à surmonter, Adeline aspire maintenant à retrouver une vie normale même si elle admet « ne plus voir les choses de la même manière ». Après avoir poursuivi ses études et passé ses partiels « entre deux opérations », elle espère être acceptée à la rentrée en master des Métiers de l’enseignement, de l’éducation et de la formation (Meef) à l’université de Chambéry. Avec une leçon pour la vie : « Le cancer, ce n’est pas que la mort. Si tu n’en meurs pas, c’est même toute la vie ! ».

Vous pouvez contacter Adeline Degout via : la page Facebook du projet One top, Two steps ; par mail (1top2steps[@]gmail.com) ou au 07 61 06 09 80.

*Kilian Jornet est un sportif espagnol spécialiste de la course de montagne. Elu « aventurier de l’année » en 2014, il est notamment connu pour son projet Summits of my Life pour lequel il gravit plusieurs sommets dont le mont Blanc (France), l’Everest (Népal/Chine), le Cervin (Italie/Suisse), le Denali (USA) ou encore l’Elbrouz (Russie).