Le brouhaha médiatique a du mal à s’arrêter. Après l’annonce mouvementée des résultats du second tour des Législatives sur la première circonscription de l’Essonne, éditos et articles ont continué à se faire l’écho de possibles « irrégularités » pendant le scrutin de ce dimanche. Des accusations portées notamment par les candidats de la France insoumise, Farida Amrani et Ulysse Rabaté, dès ce dimanche soir. Aujourd’hui, la question est surtout de savoir de quoi sera constitué le dossier de la France insoumise, qui n’hésite plus à parler de « nombreuses choses » qui se seraient passées « pendant toute la campagne », et que des citoyens leur auraient « fait remonter »« Nous constituons notre dossier », explique ainsi Ulysse Rabaté, joint ce mardi par Essonne info.

A l’heure où nous publions ces lignes, peu d’éléments de ce « dossier » nous sont parvenus. Nous n’en savons pas plus sur les bureaux de vote qui auraient posé problème, malgré l’insistance des membres du PCF et de la France insoumise d’Evry et Corbeil à parler de « quatre bureaux  » où se seraient produites ces irrégularités. « Dimanche soir, quand les premiers résultats tombent, nous devançons Manuel Valls, raconte sur Facebook Bruno Piriou, opposant à Corbeil et acteur de la campagne de la France insoumise sur la première circo. Alors que, sûr de lui, il annonce sa conférence de presse à 21h30, il l’a reporte finalement car quatre bureaux de vote se font attendre pour délivrer le résultat. Dans ces quatre bureaux nous n’avions pas de représentants. Quand ils tombent, nous perdons franchement dans ces quatre bureaux. Quel perdreau de l’année ferait confiance à Manuel Valls, lui le champion de toutes les trahisons ? Eh bien non, nous vérifions et comme il y a neuf ans nous nous tournons vers ceux qui en ont la responsabilité, ici le Conseil constitutionnel. »

Ainsi, l’équipe de Farida Amrani estime qu’ « il y a la matière pour » porter ce recours devant le Conseil constitutionnel. « On y travaille, poursuit Ulysse Rabaté. Nous avons pu consulter les cahiers d’émargement en préfecture, et les procès-verbaux des bureaux de vote. On enrichit. » Lundi soir, après la visite de Farida Amrani et Ulysse Rabaté en préfecture, une conférence de presse est brièvement annoncée, avant d’être décalée à ce jeudi.

Le recomptage de l’ensemble des voix n’ayant pas été possible (les bulletins valides ont été détruits, comme le prévoit le code électoral), les procès-verbaux ne mentionnant pas de réserves et les preuves matérielles manquant à l’appel (seule une photo d’un membre de l’équipe de Manuel Valls aurait été prise dans le bureau de la place de la Commune, aux Epinettes. Il « n’était pas censé être là », n’étant pas assesseur officiel, affirment les soutiens de Farida Amrani), que reste-t-il donc aux candidats malheureux de ce second tour ? Les citoyens.

Depuis le début de la campagne des Législatives, les réseaux sociaux sont une mine d’or pour qui veut avoir un aperçu du ressenti des habitants de la circonscription sur cette campagne qui n’a pas été de tout repos. Euphémisme. Photos de militants colleurs d’affiche après la fin officielle de la campagne, témoignages sur le « système Dassault », critiques sur les comportements de « certains présidents de bureaux »… Les accusations envers Manuel Valls, son équipe et la mairie d’Evry, pleuvent.

Ce mardi, Farida Amrani et son équipe ont donc lancé un appel à témoins, intitulé « Nous avons besoin de vous ». En voici le contenu : « Vous étiez assesseur, scrutateur, participant d’un dépouillement, présent en mairie d’Evry ou même lors de votre passage au bureau de vote et vous avez constaté un élément suspicieux, un comportement étrange, une présence inhabituelle, écrivez nous rapidement en mentionnant: le bureau de vote concerné, l’heure approximative, les éléments, votre nom et prénom, un numéro de téléphone pour vous joindre. » Et conclut : « c’est ensemble que nous obtiendrons l’annulation de cette élection législative et que nous construirons un avenir commun. »

« Pas mauvais perdants »

Dans le même temps, la préfecture et le Maire d’Evry ont communiqué à leur tour sur les résultats de ces élections et sur la soirée très mouvementée de dimanche. S’il ne se prononce pas sur le fait que les forces de l’ordre aient recalé journalistes et manifestants de la mairie, Francis Chouat, fidèle de Manuel Valls, dit ainsi avoir été « profondément meurtri par les images de violence et les tentatives d’intimidations perpétrées par un petit groupe de personnes, soutiens de la candidate de la France Insoumise, qui ont voulu défigurer le processus électoral. »

Selon le maire d’Evry, « depuis dimanche soir, tout et n’importe quoi se propage dans les médias et sur les réseaux sociaux sur de prétendues irrégularités qui se seraient produites pendant le déroulement de ce second tour ». Il a tenu à rappeler point par point que l’intégralité de ce deuxième tour s’était déroulé dans les conditions prévues par le code électoral, insistant sur le fait qu’aucun problème ne s’est manifesté avant l’annonce des résultats, à 22h30.

Dans un long communiqué, l’édile évryen assure que « les opérations de vote se sont déroulées sans aucune contestation toute la journée sur l’ensemble des 24 bureaux de la ville jusqu’au moment de l’annonce des résultats », que la composition des bureaux a été respectée « prévoyant a minima la présence de deux membres du bureau, titulaires ou suppléants » et enfin « qu’aucune annotation n’a été portée sur les procès-verbaux ».

Sur la question des fameux assesseurs, Francis Chouat révèle que la candidate de la France insoumise disposait de personnes « dans 16 des 24 bureaux » que compte la commune et a « désigné des délégués pour tous les bureaux ». Récemment, la France insoumise concédait disposer d’une équipe plutôt restreinte sur Evry.

« Dans aucun des bureaux de vote, il n’a été constaté de mention relative aux opérations électorales sur le procès-verbal. Pas davantage qu’il n’en a été constaté ou porté sur le procès-verbal du bureau centralisateur en mairie », renchérit l’élu. Il va même jusqu’à contre-attaquer, pointant du doigt les agissements de l’équipe de Farida Amrani. « Le procès-verbal du bureau centralisateur a été clôturé à 22h20. Mme Amrani, assistée de membres de son équipe et de plusieurs délégués, a eu accès, à sa demande, aux procès-verbaux et aux feuilles de décompte des résultats par bureau de vote. Invités à signer le PV centralisateur comme ils en avaient la possibilité, les délégués de la candidate ont quitté le bureau centralisateur sans le faire ni sans apposer la moindre observation. »

Stéphane Beaudet, maire LR de Courcouronnes, a lui aussi tenu à apporter son point de vue. Dans une mise au point publiée sur Facebook, il concède que « bien sûr, des erreurs pourraient avoir été commises, même si j’en doute », et rappelle qu’un recours au Conseil constitutionnel est parfaitement légal. Mais l’élu regrette le fait que « lorsque l’on attaque ainsi le soir des résultats au seul bureau centralisateur, outre l’image détestable imposée aux médias friands de ces mouvements de foule, ce n’est pas seulement l’ancien premier ministre que l’on met en cause mais bien toutes celles et ceux qui ont organisé le scrutin ; les élus que nous sommes dans chaque ville de la circonscription, les fonctionnaires mobilisés et les militants-sympathisants-habitants ayant pris la peine de tenir les bureaux. » L’édile confirme, lui aussi, qu‘« il n’y a eu aucune contestation sur les PV dans les bureaux de vote durant le scrutin, et encore moins lors du dépouillement. Parce que cela s’est bien passé d’une part, mais aussi peut-être car la France insoumise, qui de facto attaque sans savoir, ne nous a délégué personne, je dis bien personne, pour tenir les bureaux de vote, aider au bon déroulement des opérations électorales ou superviser le dépouillement. A Courcouronnes en tout cas. »

Quoiqu’il en soit, Farida Amrani et son équipe ont tenu, dans leur appel à témoins, à remercier « chaleureusement » les citoyens, militants et sympathisants « pour votre mobilisation tout au long de cette magnifique campagne. Comme vous le savez, elle n’est pas totalement terminée puisque nous contestons les résultats de ce deuxième tour. »

Ce mercredi matin, un premier « témoignage » a été rendu public par Ronan Fleury, élu PS vallsiste aux Département et par ailleurs président du bureau 11 à Evry. Adressée directement à « Madame Amrani », sa publication met en cause l’organisation des militants de la France insoumise, dès le premier tour : « Au premier tour, bureau 11 à Évry, votre assesseure est venue à 8h. Elle nous a quitté à 9h, pour aller dormir, selon son collègue du bureau 10. J’ai dû la harceler au téléphone pour qu’elle revienne avant 20h pour le dépouillement. Elle est finalement revenue juste à temps. Mais tout son problème était de nous presser à finir vite pour rentrer chez elle, car elle était très fatiguée… »

Une accusation à laquelle Farida Amrani, jointe ce mercredi en fin de journée, « ne répondra pas ». « Notre temps médiatique est terminé, nous sommes avec nos avocats maintenant. On vous tiendra au courant de la suite des événements », exprime-t-elle au téléphone.

Les élections sur la 1ère continuent donc de faire des émules, en Essonne comme ailleurs. Les regards sont plus que jamais tournés vers Evry. Se voulant loin de tout « état d’esprit de mauvais perdant », Ulysse Rabaté assure que son équipe et sa candidate ont « gagné » la campagne, grâce à « l’espoir immense qu’a soulevé notre campagne ici, mais aussi en France. Pour nous, on a déjà gagné quoiqu’il arrive. »

Si le recours de la France insoumise, non suspensif, arrive jusqu’au Conseil constitutionnel – et en fonction des éléments présents dans le dossier – l’instance pourrait soit rejeter la contestation et valider l’élection, soit prononcer l’annulation de l’élection. Un phénomène qui s’est produit à soixante-trois reprises depuis 1958. D’après Le Monde, le Conseil constitutionnel pourrait aussi réformer les résultats et proclamer élu un autre candidat, ce qui n’est jamais arrivé. « Tant qu’une décision d’annulation des opérations électorales n’est pas rendue, la personne proclamée élue continue d’exercer son mandat de député », explique le Conseil constitutionnel. Manuel Valls reste donc, pour l’instant, député de la première circonscription de l’Essonne.