«  Nous vivons au sein d’une circonscription hors-norme, sur laquelle se trouvent une zone commerciale attractive d’envergure européenne, une ville aux quartiers défavorisés délaissés et la plus grande prison d’Europe ». Par ces mots, Marianne Duranton tentait de résumer les caractéristiques de la 10e circonscription de l’Essonne*, sur laquelle s’étendent les 180 hectares du centre pénitencier de Fleury-Mérogis qui accueille 4 200 détenus et 1 500 agents. Si la candidate investie par l’UDI et Les Républicains n’est pas parvenue à se hisser au second tour, elle aura au moins eu le mérite de faire partie de ces rares candidats à avoir soulevé le thème de la politique carcérale durant la campagne.

À l’autre bout du spectre politique, Charlotte Girard fait aussi partie de ceux qui ont souhaité aborder le sujet de la prison de Fleury-Mérogis et du milieu pénitentiaire en particulier. La candidate de la France Insoumise, qualifiée pour le second tour des législatives (15,55%), s’est d’ailleurs rendue devant l’établissement mercredi 14 juin pour s’entretenir avec des représentants syndicaux du personnel : « La maison d’arrêt de Fleury concentre toutes les problématiques liées au milieu carcéral, explique-t-elle. Il s’agit d’un des maillons de la chaîne pénale, la même que nous voulons rompre car elle est devenue une spirale productrice de marginalisation et de radicalisation ».
Selon elle, la prison n’est plus en mesure de remplir son rôle car les conditions de détention « inhumaines et indignes » ne produiraient plus l’envie de se réinsérer dans la société. Elle serait « un lieu de relégation qui concentre les milieux défavorisés, les minorités ethniques. En somme, une partie de la société discriminée ». En avril 2017, le Comité européen pour la prévention de la torture (CPT) avait justement pointé du doigt la surpopulation, le manque d’activités et les mauvaises conditions de détention des prisons françaises. Autant d’observations qui selon l’instance, « pourraient être considérées comme un traitement inhumain et dégradant ».

Alors qu’Emmanuel Macron propose la création de 15 000 places de prison supplémentaires en cinq ans, la candidate de la France Insoumise s’oppose à la construction de nouvelles maisons d’arrêt « car cela voudrait dire qu’on poursuit la politique du tout carcéral au lieu s’attaquer aux racines du mal : la prévention et la réinsertion ».
Elle propose donc plusieurs mesures : « Sur le long terme, il faudra travailler en amont pour trouver les causes sociales, estime-t-elle. Dans l’immédiat, il faut arrêter la détention provisoire qui représente environ 25% des incarcérations, le recours à la prison pour les peines inférieures à deux ans mais aussi l’incarcération des mineurs au profit d’une prise en charge sociale et éducative. Il faut aussi augmenter les moyens humains de l’administration pénitentiaire. Toutes ces mesures permettraient de dégager les prisons et de faire redescendre la pression carcérale ».

« En 2015, on perdait 50 agents par mois ! »

Cette pression, les agents de la prison de Fleury-Mérogis en sont victimes, au même titre que les détenus. En avril dernier, ils s’étaient d’ailleurs mis en grève après l’agression de six d’entre eux. Certains sont donc favorables aux projets de Charlotte Girard : « La prison affiche actuellement un taux d’occupation de 180%, or nos conditions de travail sont directement liées aux conditions de détention, rappelle Arnaud Arame, responsable CGT et membre du personnel depuis huit ans. Le métier n’est plus attractif, la majorité des agents fait ce métier par défaut et quitte le milieu pénitentiaire au bout de trois ans. En 2015, nous perdions environs cinquante agents par mois ! Il faut donc que nos indemnités soient revues en rapport avec la pénibilité de notre quotidien, que notre statut soit revalorisé de la catégorie C à à la catégorie B et qu’on nous donne les moyens de travailler. »

(JM/EI).

La prison de Fleury-Mérogis (JM/EI).

Le syndicaliste dénonce par ailleurs « une hiérarchie qui n’anticipe rien » et demande que cesse la politique de mutualisation des services entreprise par l’administration pénitentiaire qui entraîne des restrictions de personnel. D’autant qu’elle intervient au moment où les agents doivent gérer la problématique de la radicalisation : « Il s’agit d’un nouvel enjeu pour nous, mais là encore, on ne nous donne pas de moyens supplémentaires, regrette-t-il. Le 22 mai dernier, un Quartier d’évaluation à la radicalisation (QER) de quarante places a ouvert sans ‘premiers surveillants’ (les agents plus expérimentés, ils sont encadrants, ndlr). Ce sont de simples surveillants qui s’occupent de la sécurisation des lieux. Ça pose question puisqu’il ne s’agit pas de n’importe quels détenus ». Arnaud Arame regrette également que les tâches indues jadis effectuées par les forces de l’ordre aient été en partie reportées sur les surveillants pénitentiaires : « Nous sommes dans une phase de transition mais d’ici 2020 nous devrons gérer tous les transferts de prisonniers. Cela nous dessert car nous ne sommes pas armés ».

À ses côtés, Ambroise Koubi, lui aussi délégué CGT, travaille à la maison d’arrêt de Fleury depuis plus de vingt ans. S’il abonde dans le sens de son collègue, il sait aussi que le problème se réglera à la racine. Il soutient donc les mesures proposées par Charlotte Girard : « Aujourd’hui, celui qui sort de prison est un caïd, pas un gentil, témoigne-t-il. 90% des gens en détention provisoire ressortent avec un comportement et un état d’esprit qui s’est aggravé car ils ont côtoyé les gros bonnets ». Pour lui, la politique pénitentiaire doit retrouver sa place au centre de la justice : « Arrêtons de mettre tout le monde en prison, les peines de moins de deux ans et les mineurs ne doivent plus y aller. On doit créer des centres éducatifs et permettre l’accès à l’emploi et à la réinsertion ».

Tracts à la main, autocollants sur la chemise, Dominique Vincent connaît bien la prison de Fleury-Mérogis. Et pour cause. Militant de la France Insoumise, il a surtout été professeur de Français au sein de la maison d’arrêt. Vingt-cinq ans à apporter son savoir aux détenus : « On devrait d’abord parler d’insertion avant d’appeler à de la réinsertion, corrige-t-il, car 60% des détenus sont sans activité. En fait, on observe en prison une micro-société qu’on trouve dans certains quartiers : les plus chanceux, ceux qui ont des moyens, vont à l’école. Les autres tentent coûte que coûte de trouver du travail pour vivre alors même que le code du travail n’existe pas en prison. Il faut ensuite que la société suive et donne une chance aux sortants ». « C’est pour ça que nous souhaitons nous faire entendre dans cette période d’élections, appuie Ambroise Koubi. Les députés peuvent changer les choses. Dommage que madame Girard ait été la seule candidate à nous contacter ».

« Augmenter les moyens humains est une nécessité »

S’il n’a effectivement pas sollicité les syndicats, Pierre-Alain Raphan est néanmoins entré en contact avec des membres du personnel de la prison : « Je n’ai pas souhaité contacter officiellement les syndicats pour éviter les demandes partisanes, assume le candidat de La République En Marche !. Mais j’ai pu organiser plusieurs réunions d’appartement avec des agents et leurs proches pour essayer de comprendre leur quotidien ».

Arrivé en tête du premier tour avec 26,68% des voix, il ne compte pas prendre la question carcérale à la légère : « Lorsque l’on parle de chaîne pénale, il est essentiel de repartir du début, expose-t-il. Il y a d’abord la prévention via le travail de l’école et des associations locales, et ce, dès le plus jeune âge de façon à prévenir les dérives possibles. Ensuite, vient le temps de la dissuasion. C’est l’affirmation de l’autorité en construction avec les parents, l’Éducation nationale et la police de proximité qu’Emmanuel Macron va réinstaurer. La question de la répression doit aussi être abordée dans un troisième temps : il faudra revoir les types de peine par traitement judiciaire, en créant 15 000 places de prison sur les cinq ans du quinquennat et en faisant en sorte que les conditions d’incarcération soient dignes. Enfin, concernant la prévention de la récidive, le paquet doit être mis sur la réinsertion, la préparation d’un nouveau projet professionnel avec un accompagnement qui doit être adapté selon la durée de la peine ».

La prison de Fleury-Mérogis vue du ciel. (GoogleMap)

Avec plus de 4 000 de détenus incarcérés sur 180 hectares, la prison de Fleury-Mérogis est la plus grande d’Europe (GoogleMap).

Le candidat de la majorité présidentielle est d’accord avec sa concurrente sur la question des mineurs, et la nécessité de réaxer la prise en charge sur l’éducation et la réinsertion plutôt que sur la prison. À l’instar de Charlotte Girard, il souhaite également augmenter les moyens humains, « une nécessité pour renforcer nos dispositifs, surtout si on augmente le nombre de places. Le tout en s’appuyant sur le travail des associations qui interviennent en milieu carcéral. Que ce soit en matière d’éducation, de sport ou de santé ».
En revanche, il ne la suit pas sur la fin des peines de prison pour les condamnations inférieures à deux ans. Pour lui comme pour Emmanuel Macron, toute peine prononcée doit être exécutée. Dans son programme, le président de la République rappelle d’ailleurs que « toute personne condamnée à une peine de prison ferme inférieure ou égale à 2 ans devra être effectivement incarcérée avant que ne soient envisagées des mesures d’aménagement de cette peine. Le principe de l’automaticité de l’examen de l’aménagement de peine sera donc supprimé. Nous instaurerons le principe d’un examen automatique de l’aménagement de la peine aux 2/3 de la peine exécutée ».

Concernant les délits du quotidien, Pierre-Alain Raphan s’aligne également sur le principe d’amendes immédiates proposées par le chef de l’État. Ainsi, le vol sans violence et l’usage de stupéfiants ne seraient plus passibles que d’une amende immédiate plutôt que d’une peine de prison : « Une réponse pragmatique face au problème de la surpopulation en prison ».

Le candidat de la majorité présidentielle peut aussi se targuer d’avoir le soutien de David Derrouet, le maire de Fleury-Mérogis, spécialiste de la question carcérale. Ensemble, ils comptent obtenir de l’État des avancées sur la dotation globale de fonctionnement des villes qui accueillent sur leur territoire une maison d’arrêt : « Ces communes voient une grande partie de leur développement gelé car la présence de la prison nécessite un périmètre de sécurité intouchable, une baisse de l’attractivité et une prise en otage des transports et d’une part du parc immobilier qui sert à loger le personnel, précise Pierre-Alain Raphan. On a donc déjà commencé à discuter, l’idée est de demander à l’Etat une dotation plus importante pour aider davantage ces villes-là, y compris Fleury-Mérogis ». Avant de conclure : « On veut rassembler et non plus supprimer ». Sur ce point-là au moins, les deux finalistes de ces législatives sont sur la même longueur d’onde.

*La 10e circonscription de l’Essonne est composée de cinq communes : Fleury-Mérogis, Grigny, Morsang/Orge, Sainte-Geneviève-des-Bois et Saint-Michel/Orge.

Reportage réalisé en collaboration avec Julie Morini.

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