Les Aunettes à Fleury-Mérogis, les Granges aux Cerfs et les Aunettes à Sainte-Geneviève-des-Bois, la Grande Borne, Grigny 2 à Grigny, et le quartier du Bois des Roches à Saint-Michel-sur-Orge. Voici les six territoires de la 10e circonscription de l’Essonne définis comme « quartiers prioritaires »* par l’Observatoire national pour la politique de la ville (ONPV).
Créé par la loi de programmation pour la ville et la cohésion urbaine du 21 février 2014, ce dernier tient un rôle majeur dans la mise en place de la politique de la ville. Son but ? « Favoriser la cohésion urbaine, la solidarité nationale et locale envers les quartiers défavorisés et leurs habitants« , le tout dans des zones caractérisées par un écart de développement économique et social important avec le reste des agglomérations dans lesquelles elles sont situées. Des critères auxquels viennent parfois s’ajouter les notions de Zone de sécurité prioritaire (ZSP)** et Zone d’éducation prioritaire (ZEP).
Pour répondre au cumul de difficultés qui touchent ces territoires, l’État s’est fixé dix objectifs qui complètent les politiques publiques habituelles. Nous en aborderons ici les principales : développement économique et accès à l’emploi ; formation ; transition écologique ; attractivité et défense des services publics ; lutte contre l’insécurité et les discriminations ; sans oublier le rôle du monde associatif.

« Il existe un contraste très fort entre les cinq communes qui composent la circonscription (Fleury-Mérogis, Grigny, Ste-Geneviève-des-Bois, St-Michel/Orge et Morsang/Orge, ndlr), reconnaît Marianne Duranton, candidate UDI-LR. Sainte-Geneviève a sur son territoire une des plus grandes zones commerciales d’Europe avec la Croix-Blanche, limitrophe avec l’ex base aérienne 217, territoire d’avenir et d’emplois (lire notre article, ndlr). À l’inverse, la copropriété de Grigny 2 et la Grande Borne sont délaissées, tout comme le quartier Bois des Roches de Saint-Michel-sur-Orge en grande difficulté ». De son côté, l’écologiste Isabelle Catrain relève des points communs : « On trouve des habitats collectifs et des logements sociaux dans toutes les villes de la circonscription, analyse-t-elle. Avec le même cercle vicieux : désertification des services publics, augmentation du sentiment d’abandon, dérives, présence d’une économie parallèle et de l’insécurité ». Alors que proposent les différents candidats pour sortir ces quartiers de leur torpeur ?

« Les charges sur les entreprises doivent être baissées  »

Si aucun ne prétend avoir la solution miracle, d’autant qu’ils ne seront pas les seuls décideurs, tous ont envisagé des mesures concrètes. Notamment sur le développement économique et l’accès à l’emploi.
Pour Marianne Duranton, il faut revoir les perspectives formation-emploi à destination des jeunes : « Sur la circonscription, nous comptons un peu moins de 7 000 chômeurs, ce qui représente un taux de chômage de plus de 10%, plus élevé que celui du département », observe celle qui mène sa deuxième campagne législative. Pour y remédier, elle propose notamment de défendre le tutorat entre les salariés proches de la retraite et jeunes en formation et de maintenir les Zones franches urbaines (ZFU)*** telles que celle de Grigny: « Il faut également développer et pérenniser le commerce et l’artisanat et faire en sorte que des enseignes attractives reviennent à Grigny 2 (lire notre article, ndlr) et dans le quartier du Bois des Roches à Saint-Michel-sur-Orge ».

Chez La République En Marche !, on met en avant les dispositifs existants mais pas assez exploités : « On pourrait par exemple s’appuyer sur l’initiative concrète de l’accès à l’emploi des jeunes des quartiers, propose Pierre-Alain Raphan. Il s’agit d’une plateforme en ligne où les jeunes qui recherchent un emploi peuvent postuler à des offres de grands groupes. Ils sont ensuite accompagnés par des coachs ». Pilotée par la délégation interministérielle à l’égalité des chances, cette initiative a été lancée il y a deux ans mais est encore trop peu médiatisée. « Les charges sur les entreprises, notamment les TPE-PME, doivent également être baissées », poursuit le candidat de 34 ans. Un constat partagé par Valérie Fleury, candidate de Debout la France (DLF), parti fondé par l’Essonnien Nicolas Dupont-Aignan.

Le 31 août dernier, l'Hyper Casino de Grigny 2 baissait le rideau laissant les commerces alentours orphelins. Ces derniers jours, le maire Philippe Rio aurait trouvé un repreneur (MB/EI).

Après la fermeture le 31 août 2016 de l’Hyper Casino de Grigny 2, privant près de 15 000 personnes de grande surface, le maire Philippe Rio aurait trouvé un repreneur (MB/EI).

Autre piste évoquée, mettre l’accent sur l’économie sociale et solidaire actuellement en plein développement : « C’est un secteur d’avenir, cela permettrait de créer de l’emploi non-délocalisable et de favoriser la transition énergétique pour des logements trop souvent énergivores, estime Isabelle Catrain. Ce serait une nouvelle économie locale qui remettrait l’habitant au cœur de son quartier ». La candidate de la France Insoumise, Charlotte Girard, ne dit pas autre chose : «  Il faut permettre le développement d’emplois de l’économie sociale et solidaire avec la création d’un statut du travailleur associatif, avance-t-elle. Mais aussi imposer le CV anonyme et le renforcement des contrôles et sanctions pour discrimination. Sans oublier l’augmentation des moyens alloués aux structures de retour à l’emploi ».

« Tout miser sur la formation »

À Grigny, le maire Philippe Rio est particulièrement concerné par ces questions. Après plusieurs années à tenter d’améliorer le quotidien des Grignois, celui qui est candidat à la députation sous l’étiquette du Parti communiste (PCF) reconnaît que l’économie sociale et solidaire est créatrice d’emplois. Cependant, il reste persuadé que la clé du problème réside davantage dans la formation. Le 14 mars dernier, la ville a d’ailleurs signé avec l’État « un grand projet éducatif » pour augmenter les moyens humains et matériels alloués aux élèves de la commune : « Il faut tout miser sur la formation, les ZFU ne résolvent pas tout. Le vrai problème, c’est le nombre trop important de jeunes sans formation, remarque-t-il. À Grigny, le chef cuisinier Thierry Marx a récemment ouvert une école (voir notre reportage, ndlr), une grande école du numérique ouvrira ses portes en septembre. Quand on reforme les gens aux évolutions de la société, qu’on donne toute sa place à la formation professionnelle, on voit que ça fonctionne ».

Marianne Duranton, elle, va plus loin. Partant du constat que seuls 20% d’une classe d’âge à le bac à Grigny contre 50% à Aubervilliers, autre quartier défavorisé de l’Ile-de-France, elle propose de faire de ces zones des territoires d’expérimentation en matière d’éducation : « L’article 72 de la constitution permet aux régions de faire des expérimentations, expose la candidate LR-UDI. Il s’agit de prendre des mesures exceptionnelles quand cela le nécessite : mettre en place un soutien scolaire plus intensif, encourager le service civique en soutien à la prise en charge des jeunes et développer les Cordées de la réussite ».
Miser sur la formation et l’éducation, c’est aussi ce que suggère Pierre-Alain Raphan en prônant le retour à 12 enfants par classe en CP et CEI au sein des ZEP. Député PS sortant, Malek Boutih s’inscrit également sur la même ligne (cf. boîte noire en fin d’article).

Défendre les services publics

L’accès à l’emploi et le développement économique des quartiers défavorisés apparaît donc comme une priorité pour les candidats à la députation. Mais cette dernière ne peut être appréhendée sans la prise en compte du niveau d’attractivité de ces territoires. Principale problématique qui fait l’unanimité au sein des dix candidats : l’affaiblissement des services publics. Transports, poste, santé, sécurité… Autant de secteurs fortement impactés par les restrictions budgétaires intervenues ces dernières années.
«  Je proposerai à l’Assemblée de stopper le processus de privatisation de la Poste, annonce Marianne Hardy, candidate de l’UPR, parti présidé par François Asselineau. Il a pour conséquence la réduction drastique des horaires d’ouverture de nombreux bureaux de poste de la 10e circonscription. Ça ne peut plus durer  ».

A la Poste, les syndicats rient jaune devant les nouvelles réorganisations

Concernant les transports en commun, Marianne Duranton veut mettre le paquet sur le RER. Élue à la région Ile-de-France où elle est en charge de la concertation RER C, elle souhaite apporter son expérience sur le terrain : « Nous avons engagé un plan travaux sans précédent de 300 millions d’euros d’ici 2025 pour les infrastructures et le matériel. Après, il faut que la SNCF suive. Elle a besoin de main d’œuvre et de l’autorisation de l’État, qui est actionnaire, pour embaucher du personnel. C’est là que le député peut peser ». Valérie Fleury (DLF) s’intéresse, elle, à l’accessibilité : « Je suis pour la création de parkings gratuits autour des gares, explique-t-elle. C’est déjà le cas pour Sainte-Geneviève mais pas ailleurs. L’idée serait également transposable à la ZAC de la Croix-Blanche où on doit pouvoir installer des parkings relais aux alentours pour éviter les bouchons réguliers qu’on connaît actuellement. C’est un frein à l’implantation de nouvelles structures et aux déplacements des habitants les plus éloignés ».

L'aménagement de l'accès à la zone commerciale de la Croix-Blanche n'a pas été retenu dans le plan anti-bouchons voté par le Département en (MB/EI).

L’aménagement de l’accès à la zone commerciale de la Croix-Blanche n’a pas été retenu dans le plan anti-bouchons voté par le Département en mars 2017 (MB/EI).

Pour sa première candidature aux législatives, Charlotte Girard préfère appréhender le problème de manière plus globale, dénonçant les lois de décentralisation : «  Les crédits « politiques de la ville » sont gérés par les nouvelles agglos dans l’opacité la plus totale, regrette-t-elle. Sur Grigny, le quartier prioritaire Grande Borne – Plateau est co-piloté par Grand Paris Sud et l’EPT 12 Grand Orly Seine Bièvre. Sur Sainte-Geneviève, Fleury et Saint-Michel, c’est Cœur d’Essonne Agglomération (CEA) qui est compétenteMais l’essentiel de ses crédits est concentré sur le développement de la Croix-Blanche-Val Vert-BA 217 de Brétigny, avec un déficit structurel de 7,5M€, faute d’implantations réelles d’entreprises sur la zone qui devait accueillir le Grand Stade de Rugby. C’est de l’argent gaspillé ! ». Quant à Philippe Rio, il n’hésite pas à se présenter comme voulant être « le député des services publics face à un apartheid territorial ». Avec une mesure phare : récupérer l’argent perdu dans la fraude fiscale pour le réorienter au service de la population : « Protéger les gens est une priorité, cela passe par une éducation de qualité, des hôpitaux fonctionnels et des commissariats de plein exercice ». 

Quid de la lutte contre l’insécurité ?

Justement, depuis les incidents du 8 octobre 2016 et l’attaque incendiaire de policiers devant la Grande Borne, le renforcement des moyens humains et matériels des forces de l’ordre fait l’unanimité. La ville de Grigny s’est même dotée d’une police municipale. « Nous sommes contre le projet de fusion des commissariats qui verrait la fermeture d’un commissariat sur deux », prévient Valérie Fleury (DLF). « Nous voulons désenclaver les quartiers pour qu’ils ne soient plus des zones de non-droits et que l’activité économique et l’emploi y reviennent, déclare pour sa part Lucie Dedi, candidate du Front national. Cela passe par le réarmement des forces de l’ordre pour qu’elles effectuent leur travail dans de bonnes conditions matérielles et psychologiques, mais aussi par le respect de l’autorité et la responsabilisation des parents. Dans les cas où il serait avéré qu’ils délaissent leurs enfants délinquants, il n’est pas exclu d’envisager de leur supprimer les allocations familiales ».
Membre du cabinet de Martin Hirsch au moment où ce dernier était dans le gouvernement Fillon – le même qui a supprimé les commissariats de proximité et près de 13 000 postes de gendarmes et policiers entre 2007 et 2012 – Marianne Duranton reste prudente : « La vérité d’aujourd’hui n’est pas celle d’hier. La suppression de la police de proximité est intervenue à un moment où elle ne fonctionnait pas bien. Les agents étaient devenus des ‘copains’ plus qu’autre chose. Maintenant, la fermeture de certains commissariats, comme l’annexe du commissariat de la Grande Borne, a sûrement été une erreur. La preuve, elle a été rouverte ».

Quelle police face au tout-sécuritaire ?

À gauche, l’écologiste Isabelle Catrain souhaite le retour à « une police préventive en lien avec la population », comme « ce qu’il se faisait avant  », quand Charlotte Girard veut privilégier une action globale : « L’idée serait d’instaurer un programme « Prévention-Médiation-Sécurité-Réparation » qui s’appuierait sur l’aide aux victimes, mais aussi sur la réinsertion des auteurs d’actes délictuels et l’instauration du récépissé de contrôle d’identité et de la caméra-piéton, dévoile l’Insoumise. La mise en place de cycles de formation animés par des associations de quartiers au sein des écoles de police et la tenue annuelle d’une rencontre police-justice-citoyens sous l’égide de l’institution communale sont également des pistes à explorer. Comme l’obligation pour les auteurs de la loi pénale de se rendre en prison pour en constater leur état… ». Sur ce dernier point, la candidate de la France Insoumise et celle de la droite parlementaire sont d’accord : « La question de la prison de Fleury-Mérogis sera également à suivre de près, appuie Marianne Duranton. La grève d’avril dernier a montré un réel malaise chez les surveillants pénitentiaires. Il faut qu’un vrai plan de modernisation des prisons soit mis en place et appliqué le plus rapidement possible ».

La présence policière est depuis samedi massive sur le quartier de la Grande Borne à Viry-Grigny

Des policiers en faction à Viry-Châtillon, après l’attaque de 4 de leurs collègues aux cocktails Molotov le 8 octobre 2016 (JL/EI).

Enfin, impossible de parler de politique de la ville sans aborder le rôle joué par les associations. Si la candidate UDI-LR souhaite évaluer leur travail pour connaître exactement la nature de leur activité, d’autres candidats comptent renforcer leurs capacités d’action. Isabelle Catrain appelle à « un vrai fonds de soutien au niveau national pour recréer du lien ». Pierre-Alain Raphan veut de son côté « booster » le milieu associatif qui a « toujours beaucoup d’envie mais souvent pas assez de moyens ». Pour cela, il utilisera sa réserve parlementaire pour le financement exclusif de projets : « C’est ce que prévoit la nouvelle réforme de la moralisation de la vie politique, cela évite tout clientélisme, se réjouit-il. Il faudra également aller chercher les fonds européens dont ont le droit de bénéficier les associations, sans forcément le savoir ». Sur le terrain, le candidat de La République En Marche ! mobilisera trois attachés parlementaires pour aller chercher les projets auprès des entreprises du territoire : « Pour une fois, communiquons sur ce qui fonctionne au lieu d’appuyer sans cesse sur ce qui ne va pas ». En cas d’élection, Pierre-Alain Raphan lancera d’ailleurs une plateforme en ligne participative grâce à laquelle chaque habitant de la circonscription pourra proposer ses idées : « Il suffira de se créer un compte, précise-t-il. Ensuite, il y aura débat et les gens voteront pour les projets qu’ils souhaitent voir appliquer ».

Reste que la problématiques des quartiers et de leur intégration au sein d’espaces plus larges est un serpent de mer vieux comme le monde. Alors certains essaient de le dépoussiérer : «  Ne spatialisons pas les problèmes sociaux. On ne parle plus de la pauvreté que sous l’angle des territoires ce qui finit par enfermer les habitants dans leurs cités, propose Charlotte Girard. Il faut voir plus large et aller casser le vrai ghetto : l’autoségrégation des cadres à très hauts revenus de la finance, des multinationales et des services avancés aux entreprises ». Et la candidate de finir sur un exemple : « A Neuilly, il y a 45 % de cadres supérieurs, et 5 % d’ouvriers. A Grigny, 15 % de cadres supérieurs et 26 % d’ouvriers : c’est en réalité une ville bien moins ségréguée que Neuilly ! ». Chacun se fera son idée.

*L’identification des nouveaux quartiers prioritaires se fonde sur le critère unique de concentration de personnes à bas revenus, c’est-à-dire de populations ayant des ressources inférieures à 60 % d’un revenu médian de référence. Localement, ce critère national est pondéré par le revenu fiscal médian de chaque agglomération.
**La 10e circo de l’Essonne compte deux Zones de sécurité prioritaires : La Grande Borne et Grigny 2
*** Les zones franches urbaines (ZFU) sont des quartiers de plus de 10 000 habitants, situés dans des zones dites sensibles ou défavorisées. Elles permettent aux entreprises implantées dans ces quartiers de bénéficier d’un dispositif complet d’exonérations de charges fiscales et sociales durant cinq ans.

Que reste-t-il de l’utopie de la Grande Borne ?

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