Jeudi 1er juin dernier, au soir, la petite commune de Vauhallan accueille le candidat Cédric Villani en campagne. Son ‘Forum du progrès’ prévu ce soir-là dans la salle polyvalente de la commune, se tiendra dehors, ce qui permet à la vingtaine de participants de profiter de la chaleur de cette fin de journée. Si au coucher du soleil, quelques insectes s’invitent à leur tour parmi l’assistance, le public présent ne perd pas une miette des échanges, en particulier les déclarations de « l’homme à l’araignée » (son symbole qu’il porte en guise de broche sur son veston, en plus d’une lavallière).

L’excentricité est bien la marque de fabrique de Cédric Villani, que l’on présente forcément d’abord par son cv long comme le bras : originaire de Toulon, ce fils de prof de lettres obtient son bac à 16 ans puis entre en classe préparatoire à Paris. Il intègre ensuite l’Ecole normale supérieure de la rue l’Ulm où il obtient l’agrégation de mathématique à 21 ans. Il prépare ensuite une thèse ‘Contribution à l’étude mathématique des gaz et des plasmas’ qu’il soutient en 1998. Nommé professeur des universités en 2000, il est en poste à l’ENS de Lyon et est associé à l’international dans des formations d’établissements prestigieux comme Berkeley et Princeton.

Il devient directeur de l’Institut Henri-Poincaré en 2009, et reçoit en 2010 la médaille Fields, plus haute distinction scientifique mondiale pour les mathématiques. Côté politique, ce fan de bandes dessinées aujourd’hui âgé de 47 ans est engagé depuis 2012, lorsqu’il devient président du comité d’orientation du think tank EuropaNova. Il préside le comité de soutien de la maire de Paris Anne Hidalgo en 2014, et appuie la candidature d’Emmanuel Macron pour 2017. Désigné comme l’un des représentants de la « société civile » voulue par le nouveau président, il court depuis plusieurs semaines les plateaux télé entre deux actions de campagne sur la 5ème circo.

Chouchou des médias

Il faut dire que les reportages, portraits et interviews du candidat n’ont pas cessé depuis l’annonce de sa candidature. Figure de proue de la nouvelle génération que compte faire accéder à l’Assemblée le nouveau président, Cédric Villani est un « bon client » pour les médias – à l’image de Mediapart, qui l’a suivi deux jours sur le terrain. De quoi excéder certains de ses concurrents, qui regrettent l’inégalité médiatique de cette campagne. Pour ses partisans au contraire, cela renforce leur confiance à l’approche du scrutin.

« C’est gagné d’avance » n’hésite pas à fanfaronner un responsable Modem local, pour résumer l’état d’esprit de nombre de ses soutiens. A Vauhallan, l’assistance lui donne du « Cédric, quand tu seras député », ou avant une question lui étant adressée, « je remercie Cédric de se présenter ». L’intéressé reconnait ce statut de favori, mais assure « garder la tête froide » jusqu’au vote. Concernant sa surexposition médiatique, « il y a les règles strictes du CSA » indique-t-il, tout en la voyant comme un avantage, car pour lui, « le rôle d’un député est aussi bien local que national, et cela montre un retentissement » autour de sa candidature.

Pour la prétendante LR-UDI, Laure Darcos, on craint en effet « un tsunami pour LREM » qui conduirait selon elle à « ce qu’on se fasse voler l’élection ». Voilà des mois que la candidate s’attend à un « duel » face à la députée sortante Maud Olivier. « Quand on l’a vu arriver, il y a d’abord eu un certain engouement, comme pour une ‘bête curieuse’ » souligne-t-elle, en faisant le constat qu’en cas de large succès des candidats labelisés Macron, « on aura l’impression, elle comme moi, de se faire voler l’élection ».

Cédric Villani, plusieurs fois interpellé au débat organisé ente candidats à l'IUT d'Orsay, ici à côté de la députée sortante Maud Olivier

Cédric Villani, plusieurs fois interpellé au débat organisé entre candidats à l’IUT d’Orsay, ici à côté de la députée sortante Maud Olivier (JM/EI).

Méfiance du côté des autres postulants

Même doute du côté des soutiens à la députée sortante, qui sait que sa réélection s’annonce compliquée (lire notre article). La cinquième circonscription a la particularité d’être celle où Emmanuel Macron a obtenu ses plus hauts scores en Essonne le 23 avril dernier, en culminant à 34,50% des voix. Un effet national qui pourrait s’amplifier ce 11 juin, et auquel les autres prétendants entendent répondre par la dimension locale. « Maud Olivier a été présente tout au long de son mandat, et elle continuera à être investie sur les dossiers du territoire » plaide une de ses soutiens, qui pense qu’elle récupérera des électeurs du nouveau président lors des législatives.

« Je trouve qu’il y a une ambiguïté : il est à Lyon pour soutenir Gérard Collomb, puis à Bourg-la-Reine, est-il ici comme candidat ou bien est-il porte-parole de Macron ? » se demande pour sa part Laure Darcos. « Je reconnais des choses à Cédric Villani, mais je l’aurais plus vu en secrétaire d’État à l’Enseignement supérieur plutôt que député. On m’a dit que ce serait bien d’avoir un scientifique à l’Assemblée nationale, mais il va vite être frustré, il ne pourra pas parler d’intelligence artificielle ». Celle qui est en campagne depuis plus de six mois est catégorique : « J’ai un respect profond pour lui et sa personne, mais il se trompe de mandat ».

La candidate de droite dit ainsi vouloir convaincre « les déçus de Fillon, qui ont voté Macron » en leur spécifiant que la candidature de Villani « est très PS », en référence à ses soutiens locaux, dont son suppléant, ancien cadre socialiste. Se disant pour sa part « dans un esprit constructif, de faire réussir le quinquennat », elle joue la carte de l’implantation locale, en voulant être « la porte-parole des concitoyens de la circonscription », plutôt qu’une « case d’enregistrement » à l’Assemblée, où elle entend toutefois « ne pas être en opposition systématique, en appuyant les lois qui vont dans le bon sens ».

Quelle autonomie en tant que député ?

Des prises de position pas farouche à l’endroit du nouveau gouvernement, sur lesquelles se base le candidat des Insoumis, Sylvère Cala pour se définir comme « le seul candidat qui s’opposera au gouvernement Macron et à ce qu’il nous prépare ». Selon lui, Cédric Villani ne fait pas l’unanimité sur le territoire, pour preuve lors d’un débat organisé le 24 mai dernier à l’IUT d’Orsay entre plusieurs candidats, « il s’est fait hué, et on lui a demandé de répéter deux/trois fois certains points de son programme qui n’étaient pas clairs ».

Pour le prétendant FI, la partie n’est pas jouée d’avance, « ça n’a jamais été plié, le problème est médiatique, mais quand on creuse un peu, on se rend vite compte que les militants de Macron n’ont rien à dire ». D’autres se demandent, tout en lui témoignant du respect, si comme député, Cédric Villani garderait sa liberté de ton et dans quelle mesure il pourrait faire entendre sa propre voix sur certains débats. Conseillère départementale écologiste et soutien à Didier Missenard, Anne Launay pense que « la population a voté Macron, et votera pour lui donner une majorité ».

Elle se demande donc « quelle sera l’autonomie » des futurs députés En marche, dont Cédric Villani qu’elle « n’arrive pas à situer ». Alors il explique, argumente, tente de convaincre. A l’image du débat de l’IUT d’Orsay au cours duquel le candidat s’est vu demander des explications sur plusieurs points de son programme. Sur le fond, le mathématicien défend le projet politique d’Emmanuel Macron, et place souvent ses thèmes « le progrès », « construire l’Europe » dans les échanges auquels il participe. Sur le territoire, il avance à petits pas, et s’imprègne peu à peu des principales problématiques locales, le cluster et son aménagement, l’université… « Je rencontre de nombreux acteurs, l’EPA, les institutions, les associations, qui ont toute leur légitimité. Le défi pour moi est de me situer entre les deux, d’aller au-delà des conflits et de trouver les valeurs sur lesquelles chacun peut se reconnaitre » explique Cédric Villani. Reste à savoir si le pari de la « bienveillance » à l’égard des acteurs du territoire sera effectivement payant.

Cédric Villani s'est entourée d'une équipe jeune, très active sur internet et les réseaux, ici à son qg d'Orsay

Cédric Villani s’est entouré d’une équipe jeune, très active sur internet et les réseaux (JM/EI).

Retrouvez notre dossier et les articles sur la 5ème circonscription (la suite ce vendredi en ligne)