Soixante-cinq. C’est en pourcentage la part des membres du mouvement de Jean-Luc Mélenchon souhaitant voter blanc ou s’abstenir lors du second tour de l’élection présidentielle opposant Marine Le Pen (FN) à Emmanuel Macron (EM) ce dimanche 7 mai (carte des résultats du 1er tour). Seul 35% des ‘Insoumis’ pensent s’exprimer en faveur du candidat d’En Marche!, pour faire barrage à Marine Le Pen. Réalisé uniquement sur 243 128 signataires de son comité de soutien, cette consultation est bien évidemment loin d’être le reflet total de ce que feront les 7 millions d’électeurs de Jean-Luc Mélenchon. Il donne néanmoins un aperçu de la tendance à l’approche de ce second tour, tournant historique pour notre pays. L’inconnu ? Le nombre de votants en faveur de la candidate FN, cette option n’ayant pas été proposée lors de la concertation.

En Essonne, le candidat FI a obtenu 2,3 points de plus qu’au niveau national, enregistrant 21,88 % des voix (19,58 % au niveau national). En somme, 16 communes remportées, et quelques « surprises » comme dans le sud de l’Essonne, à Etampes, où les tendances politiques de la commune s’étaient, jusqu’alors, plus régulièrement portées vers les candidats de droite. En 1995 et 2002, les Etampois avaient élu avec respectivement 53,65 % et 81,66 % des votes le candidat du RPR, Rassemblement pour la République, Jacques Chirac. En 2007, les habitants de la commune se sont une nouvelle fois placés en majorité à droite en élisant avec 50,60 % des voix le candidat Nicolas Sarkozy.

Etampes semble partagée

Finalement, c’est en 2012 qu’Etampes aura basculé vers la gauche avec François Hollande, élu avec 57,14 % des voix face à Nicolas Sarkozy. Plus surprenant encore : les Etampois n’ont pas hésité à changer une nouvelle fois de bord lors de ce premier tour de la présidentielle 2017. Le candidat socialiste Benoît Hamon n’a clairement pas convaincu les votants de la commune Sud-Essonnienne. Avec seulement 6,25 % des voix, il s’invite à la cinquième place parmi les onze candidats, juste derrière le candidat de la droite François Fillon… Ni la droite, ni la gauche, mais quel bulletin les Etampois ont-ils glissé dans l’urne ? À la grande surprise, c’est bien celui de Jean-Luc Mélenchon qui aura rempli une grande partie des enveloppes ! Alors qu’en 2012, il n’arrivait qu’en quatrième place dans la commune du Sud-Essonne avec 14,02 % des voix, soit 1 370 votants, c’est en tête de liste que le candidat de « La France Insoumise » s’est hissé au premier tour de cette élection présidentielle 2017. L’ancien membre du parti socialiste, puis fondateur du Parti de gauche, aura récolté, ici, pas moins de 27,08 % des voix (2646 voix).

À l’issue de ce premier tour abracadabrantesque, à la limite du rocambolesque, les cartes ont donc été rebattues pour une grande majorité de Français et notamment pour les Etampois. Pour Philippe, 34 ans et mécanicien, « Marine Le Pen pourrait changer les choses ». Assis en terrasse devant une bière au bar « Le Balto » sur la place Notre-Dame à Etampes, Philippe espère un changement « radical  » et surtout « inédit  » : « J’ai voté Jean-Luc Mélenchon au premier tour et j’assume complètement mon changement de bord. Je ne me sens pas plus représenté par Marine Le Pen que par Emmanuel Macron mais, au moins, avec le FN on s’assure un retournement de situation. Les choses doivent changer et je ne crois pas qu’un banquier puisse nous garantir cela  », conclut-il. Si Emmanuel Macron ne parvient pas à s’attirer la confiance de certains, pour d’autres, c’est simplement son étiquette de membre du gouvernement Hollande qui lui fait défaut : « Je ne veux pas d’un homme qui marche sur les traces d’un François Hollande qui a été très décevant. En tant que ministre, il a un bilan si désastreux et ça me fait peur pour la suite  », indique Christian, 42 ans.

Également partisan de La France Insoumise au premier tour, parce que Jean-Luc Mélenchon s’est avéré « sympathique, humain et plus proche de la population que les autres », l’Etampois se tournera également probablement vers un vote à l’extrême, à droite : « J’ai trouvé certaines ressemblances entre les deux programmes (Ndlr : celui de Jean-Luc Mélenchon et celui de Marine Le Pen) et j’ai bien envie de me lancer. Emmanuel Macron n’est pas clair dans ce qu’il veut et je ne crois pas qu’il puisse répondre aux attentes de la majorité des Français. Il va fragiliser notre quotidien et nous vider les poches, c’est tout ce qu’il fera s’il est élu, je n’en veux pas  ».

L’unanimité presque maître à Grigny

Si, pour ces deux votants étampois, Emmanuel Macron ne fait pas l’unanimité, il a pourtant su convaincre une partie des habitants de la commune. Arrivé en deuxième position, derrière Jean-Luc Mélenchon, le candidat d’En Marche! a récolté 21,69 % des voix. Pour Thierry, 38 ans et « Insoumis », la question du vote au second tour ne se « pose même pas », ce sera Emmanuel Macron : « Marine Le Pen est beaucoup trop dangereuse, elle puise ses forces dans les failles du pays depuis toujours. Elle attaque pour ne pas avoir à se défendre avec de vrais arguments. Emmanuel Macron, ce n’était pas mon candidat favori mais quitte à remplir mon devoir de citoyen, je préfère me tourner vers lui  ».

Un peu plus au nord du département dans le quartier de la Grande Borne de Grigny, c’est au bar Le Damier que les langues se délient. Ici pas de réelle surprise à l’annonce des résultats du candidat FI. Si Jean-Luc Mélenchon ne s’était classé qu’en deuxième position derrière François Hollande (21,23 % contre 44,60 %) lors du premier tour de l’élection présidentielle de 2012, la ville est abonnée aux maires PCF depuis 1935. A l’instar des autres villes populaires du département, il est donc assez aisé d’échanger avec des électeurs de Jean-Luc Mélenchon où le candidat a rassemblé 42,28% des voix, le taux le plus important du département. « Pour nous c’est fini. Pour Mélenchon c’est fini », lance d’entrée Vangkeu laissant penser qu’il ne s’investira pas plus que ça lors du second tour. Il n’en est rien, Vangkeu se sent bel et bien concerné malgré le doute qui règne en lui. « Je ne sais pas encore pour qui je vais voter », concède-t-il, d’un air légèrement embêté. « Pour l’instant les deux candidats c’est un point d’interrogation ».

Ticket de PMU en main, Kader, habitant du quartier depuis 37 ans, n’a, lui, pas tardé bien longtemps avant de choisir son camp. « Pour moi c’est Macron, mais ce n’est pas de bon coeur », précise-t-il. Loin d’être d’accord avec le programme du candidat d’En Marche !, il a un instant pensé à voter blanc avant de finalement se rétracter. « Je pense que Macron c’est toujours mieux que Le Pen ». A quelques mètres de lui, Ahmed se montre beaucoup plus déterminé. « Anti-Le Pen », comme il se proclame, il ira voter pour l’ancien ministre du gouvernement Hollande. « Le vote blanc ça n’existe pas, il n’y a pas à hésiter », insiste-t-il. Ahmed a bien conscience que certains « Mélenchonistes » iront voter pour l’extrême droite lors de ce second tour. En ce sens, il regrette notamment la non prise de position du chef de file FI. « Mélenchon a mal joué là-dessus. On se bat pour une cause. Même la droite vote Macron, c’est pas normal ».

Un son de cloche identique du côté de Bob qui espère encore une prise de parole de Jean-Luc Mélenchon avant ce dimanche. « Je pense que ce serait bien de sa part », lâche le quarantenaire. Comme ses compères du bar, Bob ira voter « utile », par défaut, sans même s’attarder sur le programme de Macron. « Je ne vois pas Marine Le Pen faire un rassemblement donc je ne voterai pas blanc. Il y a quelque chose d’important à défendre ».  Si Marine Le Pen truste la deuxième place du classement dans 4 des 16 villes remportées par Jean-Luc Mélenchon lors du premier tour, la candidate FN ne devrait pas pouvoir compter sur le report de voix des électeurs de la France Insoumise. Sauf grande surprise, le vote par défaut contre le Front National devrait permettre à Emmanuel Macron de l’emporter dans ces villes populaires du département, à condition, bien évidemment, que l’abstention ne soit pas au rendez-vous.

Article écrit en collaboration avec Manon Costantini.