Quand on regarde la carte des résultats du premier tour de l’élection présidentielle en Essonne, on remarque que certaines des principales villes ont mis Jean-Luc Mélenchon et la France insoumise en tête des scrutins. 16 exactement. La plupart de ces villes sont traditionnellement ancrées à gauche lors des scrutins nationaux – tous partis confondus : Les Ulis, Evry, Fleury-Mérogis, Ris-Orangis, Grigny… Plutôt urbaines et jeunes. Parmi elles, jusqu’à maintenant, seules Morsang et Grigny gardent des maires étiquetés PCF à leur tête depuis plusieurs années.

Sur la dixième circonscription (Morsang-sur-Orge, Sainte-Geneviève, Fleury, Grigny, Saint-Michel-sur-Orge), tenue par le socialiste Malek Boutih, le PS fait, comme partout en France, des scores qui font peine à voir. Benoît Hamon réalise ainsi 6,16 % à Morsang, 7,33 % à Saint-Michel, 6,66 % à Sainte-Geneviève, commune qui a pourtant l’habitude d’offrir au PS des scores honorables à chaque élection (Malek Boutih y était arrivé en tête au premier tour des élections législatives de 2012, avec 36,41 % des voix, par exemple). Pendant ce temps, Jean-Luc Mélenchon finit premier à Grigny (42,28%), Fleury (31,36%) et Morsang-sur-Orge (26,48%).

A Sainte-Geneviève-des-Bois et Saint-Michel-sur-Orge, si Emmanuel Macron arrive en première position d’une courte tête, c’est bien Jean-Luc Mélenchon qui le talonne. Saint-Michel lui accorde ainsi 25,16 % des votes, contre 25,7 % pour Macron. Parmi les villes de plus de 20 000 habitants du département, elles sont plusieurs à donner un score élevé pour le candidat de la France insoumise, à l’image de Vigneux (28,60%), Athis-Mons (27,65%), Corbeil-Essonnes (31,05%) ou encore Les Ulis (33,84%).

Autre surprise du scrutin : la ville d’Etampes, qui en mettant la France insoumise largement en tête (27,08% des voix, 21,69 % pour En Marche, 6,25 % pour le PS) semble revenir à son passé. De 1977 à 1995, la ville était tenue par une majorité municipale communiste, jusqu’à l’arrivée de Franck Marlin (UMP), qui remporta la mairie cette même année. Mais l’exemple le plus frappant reste celui d’Evry. Les résultats y sont sans appel : avec près de 35 % des voix apportées à la France insoumise, la capitale de l’Essonne a bel et bien perdu son attachement au PS… malgré les efforts de Manuel Valls et de Francis Chouat (lire notre article).

Le vote « utile » à gauche?

« Nos résultats lors du premier tour sont assez impressionnants, que ce soit au plan national comme au plan départemental. En Essonne, nous sommes clairement la 2e force politique. C’est une dynamique intéressante en vue des législatives« , se réjouit Antoine Petitmangin, ancien responsable du Mouvement des jeunes socialistes de l’Essonne (MJS 91) qui a rejoint la France insoumise en 2016. Sans aucun doute, les bureaux de vote qui ont le plus largement voté Mélenchon sont également ceux qui avaient le plus haut porté François Hollande en 2012.

Comment interpréter ces résultats dans un contexte national et local ? Comment comprendre la déroute du PS, dans des lieux qui apparaissaient pourtant comme des bastions imprenables pour les autres partis ? « Les électeurs ont porté très haut la volonté de changement, analyse Philippe Rio, maire (PCF) de Grigny. Les villes où Mélenchon est arrivé en tête sont des villes populaires, avec une forte présence de salariés et d’ouvriers. Jean-Luc Mélenchon a été le vote utile à gauche. Les électeurs du PS ont montré que le niveau de trahison d’Hollande n’était pas acceptable. C’est un coup de balai de l’électorat PS. »

Françoise Marhuenda, la maire des Ulis qui se dit aujourd’hui « Macroniste », porte un regard similaire sur les résultats du premier tour, qui « donnent la mesure du sentiment d’exaspération et d’abandon d’une grande partie des Français, face à la crise économique et politique que traverse notre pays. Ce message doit être entendu pour plus de justice sociale et pour que chacune et chacun ait sa place dans notre société. » Quant aux Ulis (où Mélenchon a fait 33,84 %), le résultat « n’est pas aberrant », pour l’élue MRC. « C’est une ville plutôt à gauche. La ville est plutôt défavorisée par rapport à d’autres, et ça se traduit dans les élections. Je voudrais qu’il y ait un peu plus de diversité. Quant aux villes PS, elles sont en déroute, et les reports sont sur Mélenchon. »

A regarder de plus près, les quartiers populaires ont parfois donné près de 50% des voix à l’ancien sénateur de l’Essonne, sur certains bureaux de vote. A Corbeil-Essonnes par exemple, son score monte à plus de 40% aux Tarterêts, avec 39,34% et 44,57% sur les deux bureaux de l’école Jean Macé, et même 49,49% aux Quatre vents. A l’école la Source à Montconseil, il obtient aussi 43,21% des suffrages. Même cas de figure à Evry, où le candidat monte à 42,48% au Parc aux Lièvres (école Mauriac) et à plus de 40% aux Pyramides (avec par exemple 46,43% au bureau de vote de l’espace citoyen). A Vigneux, Jean-Luc Mélenchon grimpe aussi à ces niveaux dans deux bureaux, à l’Oly (40,09% au bureau Cachin) et la Croix Blanche (42,13% à l’école Langevin). Mais c’est bien à Grigny que la France insoumise fait un carton. Après les 21,23% obtenus en 2012 sur la commune, Mélenchon fait le double de pourcentage cette année. A la Grande Borne, il frôle les 50% à l’école du Bélier et du Renne (49,82% et 49,69%), les dépasse à l’école de l’Autruche (50,95%), et réalise même 59,01% sur le bureau de l’école Césaire.

Et la suite ?

Quel sera donc le comportement de vote des électeurs de la France insoumise lors du second tour, et à plus long terme, aux prochaines législatives ? L’abstention a été plus forte qu’ailleurs dans les quartiers populaires, avec 35 ou parfois 40% de personnes qui ne se sont pas rendues sur certains bureaux de vote. Les chiffres pourraient donc grimper et la participation sera ainsi observée de près sur ces bureaux populaires. Le positionnement du candidat qui n’a voulu donner de consignes de vote pourrait aussi influer.

« On est assez partagé, reprend Antoine Petitmangin. Il y a beaucoup d’avis différents. C’est d’ailleurs pour cela que le mouvement a lancé cette consultation en ligne pour permettre aux militants de donner leurs avis. Elle ne sera que consultative mais il y a bien là la volonté de laisser la parole aux militants, d’autant que les trois options sont : vote pour Macron, vote blanc/nul, abstention. l’option Le Pen n’est pas envisageable. C’est à l’image de la campagne qui a essayé de mettre en place une dynamique pour faire de la politique autrement« . « Le vote FN a été banalisé, déplore Philippe Rio. Il y a un travail de déconstruction à faire, surtout dans les villages. Mais ceux qui sont issus de l’immigration ont voté Mélenchon, qui a une main tendue et un discours de paix : des paroles qui ont résonné fort chez nous. Avant le choc Macron/ Marine Le Pen, dimanche soir, il y a eu la déception de ne pas être au second tour » poursuit le maire de Grigny qui a lancé un appel à barrer la route au FN et sa candidate.

Reste ensuite les législatives, avec la question de savoir si les électeurs de Mélenchon resteront mobilisés en juin prochain pour porter à l’Assemblée nationale des députés estampillés ‘France insoumise’. Sur la 10e circonscription de l’Essonne, Jean-Luc Mélenchon totalise 3 points de plus qu’Emmanuel Macron (27,82% contre 24,34%), et sur la 1ère circonscription (Evry-Corbeil), l’écart est encore plus grand avec respectivement 29,69% et 25,24%. De quoi donner des sueurs froides aux députés PS sortants, Malek Boutih et Manuel Valls ? « Si Mélenchon s’était qualifié, la dynamique aurait perduré » note un militant associatif de Morsang, « mais pas sûr que tous les électeurs reviennent en juin mettre un bulletin France Insoumise ». Ajouté à cela une certaine division des soutiens locaux à Jean-Luc Mélenchon, avec deux candidatures en prévision à Evry-Corbeil (lire notre article) et un « duel » entre le maire de Grigny Philippe Rio face à la porte-parole du candidat Charlotte Girard sur la 10e.