Votera ? Votera pas ? Ne se prononce pas ? Telles sont les questions que se pose en ce moment même une partie du corps électoral français suite aux résultats du premier tour de l’élection présidentielle. Car oui, l’accession de la candidate du Front national, Marine Le Pen, au second tour pose question, d’autant plus pour ceux qui ne se reconnaissent pas dans le projet d’Emmanuel Macron, le vainqueur du premier tour. Pour autant, certains cadres des partis battus, comme Les Républicains ou le Parti socialiste notamment ne veulent pas se résoudre à voir la leader du parti frontiste arriver au pouvoir. Certains d’entre eux ont appelé à la formation d’un « front républicain », comme ce fut le cas en 2002, lors du fameux duel Le Pen-Chirac. Le but étant de faire barrage au Front national, jugé par nombre de cadres politiques comme « un parti d’opposition au régime démocratique ». A l’échelon national, plusieurs pontes de partis ont alors appelé les électeurs à faire battre le FN en votant pour Macron. Au niveau départemental, certains s’y sont attelés dès le soir du premier tour. « Bien que je ne sois pas en accord avec son programme sur de nombreux points, je vais quand même me résoudre à voter Emmanuel Macron », lançait dimanche soir Stéphane Beaudet, président de la fédération Les Républicains de l’Essonne. Des cas comme celui-ci, l’Essonne en regorge de plus en plus depuis ce début de semaine, même si l’unité semble moins forte qu’en 2002.

Pas un soutien par conviction

En effet, rares sont ceux qui affirment voter pour l’ancien ministre de l’Economie par conviction. La liste de ses plus proches soutiens sur le fond ne semble pas avoir grossi plus que cela entre les deux tours. Les fidèles sont toujours les mêmes, à l’image des socialistes Manuel Valls, Francis Chouat (maire d’Evry), le sénateur Michel Berson ou encore le maire d’Itteville Alexandre Spada et le MoDem 91. Les autres élus le font plus par défaut. « Nous l’avons combattu pendant cette campagne, et aujourd’hui, nous ne pouvons pas faire autrement », poursuit Stéphane Beaudet. Dans un communiqué qu’il cosigne avec Grégoire de Lasteyrie, le secrétaire de la section LR ou encore avec François Durovray, le président du Département, ceux-ci annoncent clairement : « cette décision consiste à faire barrage au Front national. En effet, au-delà des personnes qui incarnent cette formation, c’est son programme économiquement irresponsable qui saperait notre identité, isolerait la France dans l’Europe et dans le monde, et entraînerait le chaos dans le pays ».

Des propos relayés par d’autres, comme le duo Robin Reda (LR) et Jean-Marie Vilain (UDI), investi sur la 7e circonscription de l’Essonne. « Elus de la République, nous ne pouvons risquer de mettre son fonctionnement et son autorité en danger. La victoire du Front national conduirait inévitablement la France au chaos économique et au désordre social ». Le président de la fédération UDI du département renchérit : « même si je n’ai aucune sympathie pour Monsieur Macron, que je n’ai aucune attirance pour le monde qu’il incarne et que nombre de ses propositions ne correspondent pas à ce que je souhaite pour le quinquennat, pour notre pays, mais parce que je fais une différence profonde entre un homme dont je ne partage pas les options, mais qui ne mettra pas en danger la vie de mes enfants et une candidate d’extrême droite héritière des courants de pensée maurassiens, pétainistes et fascistes peut constituer un risque vital, au sens littéral du terme pour un certain nombre de celles et ceux qui habitent en France, je voterai sans hésiter, par raison, Emmanuel Macron ».

Outre le fait de faire barrage au Front national, ceux-ci souhaitent aussi interpeller les électeurs qui pourraient faire partie des abstentionnistes. « À ceux qui me disent qu’ils votent par défaut je leur réponds que je les comprends, déclare le socialiste Olivier Léonhardt, maire de Sainte-Geneviève-des-Bois. Pas une voix ne doit manquer à Emmanuel Macron qui est le candidat de tous ceux qui veulent garder un pays démocratique », lance-t-il sur les réseaux sociaux. « J’appelle chacune et chacun d’entre vous à faire barrage au FN », rajoute le maire PS de Ris-Orangis, Stéphane Raffalli dans une lettre à sa population. Une position également soutenue par le Parti communiste.

Du côté des instances du mouvement En Marche ! d’Emmanuel Macron, ces « soutiens par défaut » ne semblent pas inquiéter plus que cela certains de leurs cadres essonniens. « Si tout le monde appelle à voter Macron, je ne vois pas en quoi ça pourrait nous défavoriser. Jean-Luc Mélenchon ne l’a pas fait mais je crois que ses électeurs sont plus macronistes que lepénistes. Après, la politique c’est une marque avant tous. On déroule un programme et c’est le plus important. Il ne faut pas se relâcher », commente Philippe Morilhat, animateur du comité En Marche ! de Villebon-sur-Yvette.

« Notre consigne : pas de consigne »

Les appels en Essonne sont donc nombreux. Toutefois, certains préfèrent conserver une sorte d’ambiguïté sur leur choix. Souvent pointé du doigt, les représentants du mouvement de la France insoumise, dont son leader Jean-Luc Mélenchon n’a pour l’heure pas décider de trancher sur cette question. « Il a dit qu’il ne voterait pas pour Marine Le Pen », résume Éric Coquerel, un des cadres du Parti de Gauche, conseiller régional. Vote pour Macron, vote blanc, abstention, le champ des possibilités concernant cette position semble large. « Je prendrai en conscience mes responsabilités sur les bases de mes valeurs républicaines. Pour moi le choix Macron-Le Pen est de même nature qu’aurait été le choix Fillon-Le Pen. Je n’aurai donc aucun enthousiasme… Sauf événement particulier, je ne m’exprimerai plus sur ce 2nd tour », explique Pascal Noury, maire de Morangis et soutien de Jean-Luc Mélenchon. « Notre consigne : pas de consigne. Notre méthode : la consultation démocratique. Notre engagement moral : la liberté de choix… récapitule Pascal Troadec, l’un des cadres du mouvement de la France Insoumise. Il existe bien un risque FN, produit de ces nombreuses années d’errances politiques, renforcées par la dangerosité du projet politique du candidat Emmanuel Macron, comme de l’inconsistance de ces derniers propos. Nous le disons donc clairement : pas une voix ne doit se porter sur la candidate FN ». Mais là encore, la subtilité de cette réponse n’implique forcément un vote pour le candidat Macron, ce que peuvent déplorer certains. « Appeler à ne pas voter Le Pen, c’est éviter de propager l’incendie du FN. Mais appeler à voter Macron c’est l’éteindre. Entre les deux, ceux qui tergiversent jouent avec le feu », analyse Richard Messina, ancien conseiller départemental.

D’autres visent déjà « le troisième tour »

Enfin, certains se positionnent déjà sur les élections législatives des 11 et 18 juin prochains. « C’est une stratégie qui peut se révéler risquée, souffle un cacique de droite. Dans le contexte actuel, tout peut se produire lors du second tour de la présidentielle. Ne nous trompons pas de cible. Ne brûlons pas les étapes ». Qu’ils soient de droite ou de gauche, tous communiquent dans ce sens. « Les dimanches 11 et 18 juin prochain nous donnerons une chance de reprendre l’initiative et de présider pour les 5 prochaines années aux destinées de la France. Ne nous laissons pas voler cette élection et l’alternance que le pays attend », assurent les cadres LR du département. « Tournons le dos à ceux ayant trahi le Peuple, restons unis afin de gagner largement le 3e tour. C’est possible », rétorque pour sa part Philippe Juraver, membre de la France insoumise. Même constat pour le PCF qui indique que « face à un tel second tour de l’élection présidentielle, les élections législatives des 11 et 18 juin prennent désormais une importance cruciale ».

Toute une stratégie qui ne semble pas atteindre les soutiens de Marine Le Pen en Essonne. Interrogée dimanche soir sur la possible constitution d’un front républicain face au parti frontiste, la secrétaire départementale du FN 91 n’était pas plus inquiète que cela. « Le discours de Marine Le Pen a parlé à une partie de la société mise de côté par l’ensemble des autres candidats, dont Emmanuel Macron. Il s’agit de la candidate du peuple, face au candidat recyclé de François Hollande. Nous avons les moyens de créer la surprise le 7 mai prochain », déclarait alors Audrey Guibert qui a enregistré il y a peu le soutien de Richard Trinquier, le maire LR de Wissous. Est-ce le premier d’une liste ? Peut-être… Les différents bruits de couloirs de ces dernières heures laissaient sous-entendre qu’un autre essonnien pourrait bien avoir entamé un dialogue avec la candidate du FN. Il s’agit d’un certain Nicolas Dupont-Aignan, député-maire (DLF) de Yerres et ancien candidat à la présidentielle, qui pour l’heure reste peu bavard sur le sujet.