Il y a quelques mois lorsque je croisais un sourd dans la rue, je n’aurais jamais pu l’aborder. Comment l’aurais-je pu ? Il ne m’entendait pas, il ne parlait pas, aucune communication possible entre lui et moi, nous n’avions pas de langue commune pour échanger. Aujourd’hui, après six mois d’immersion dans le monde de la surdité, j’aborde le sujet sous un nouvel angle. Après avoir appris la langue des signes, j’ai découvert un univers riche mais encore trop méconnu du grand public. Nous avons, pourtant, beaucoup à apprendre du monde de la surdité. Les mêmes questions reviennent sans cesse : Comment font-ils pour vivre sans entendre ? Est-ce qu’ils écoutent de la musique ? Comment apprennent-ils le français ? Des questions aux réponses simples pour peu que l’on s’intéresse à eux.

Aujourd’hui, on estime à environ 4 millions le nombre de personnes « déficientes auditives » en France. Une simple approximation car il est difficile d’identifier toutes les personnes souffrant de cela ; elles vont des sourds de naissance aux difficultés d’audition dues à la vieillesse ou à des maladies. Les chiffres les classent toutes dans une même et vaste catégorie de malentendants. Et, nous, les « entendants », ne prenons pas le temps de nous intéresser à eux et à leur mode de vie. Sous le silence de leur vie se cache une langue, une culture et une histoire. Essonne Info vous en dit plus sur ce monde de la surdité, sur ses moyens de communication et sur son intégration dans notre monde toujours plus bruyant.

La surdité, à quels degrés ?

Pour comprendre le monde de la surdité, il faut d’abord se rappeler qu’il existe des degrés très différents de déficiences auditives, de la gêne légère à la surdité totale. Le degré de surdité est quantifié par un examen appelé audiogramme tonal. On identifie alors cinq degrés de surdité.
Le premier est une déficience auditive légère. La parole est perçue à voix normale mais ne l’est pas à voix basse ou lointaine ; la plupart des bruits familiers sont perçus. Il y a ensuite, la déficience auditive moyenne. La parole n’est perçue que lorsque l’on élève la voix. Un degré en dessous, il y a la déficience auditive sévère. La parole n’est perçue qu’à voix forte près de l’oreille et les bruits de fond forts peuvent être entendus. Plus bas encore, la surdité profonde. La personne n’a plus aucune perception de la parole et seuls les bruits graves très puissants sont perçus. Enfin, il y a les personnes en déficience auditive totale ou cophose où rien n’est perçu.
Ces degrés de surdité ne sont que théoriques. En pratique, cela va permettre de déterminer ce que la personne sourde peut souhaiter par la suite.

En effet, avec l’évolution de la technologie, une personne sourde est capable de retrouver une partie de son audition. Il existe deux possibilités. La première, et la plus radicale, est l’implant cochléaire. Inséré dans l’oreille interne, ce dispositif électronique permet aux personnes atteintes de surdité modérée à profonde de retrouver un certain niveau d’audition. Ce moyen n’est pas réservé qu’aux personnes adultes. Bien au contraire, en règle générale, c’est chez les plus petits qu’est utilisé cette méthode car les résultats sont bien meilleurs. C’est donc aux parents de décider, pour leur enfant, de la méthode d’appareillage a mettre en place. La seconde possibilité, c’est l’appareillage. Toute personne en déficience auditive peut y accéder, seul l’appareillage changera en fonction de des degrés de surdité.
Si certains décident de faire ce choix, d’autres préfèrent n’utiliser aucun type d’appareil. Par choix mais aussi pour conserver leur surdité et en faire leur affaire personnelle pour être mieux intégrer dans leur culture et leur histoire.

Un apprentissage du français différent

Un choix personnel qui devrait être respecté par tous. Ce qui n’est pas toujours le cas malheureusement. Mais qu’importe le choix, beaucoup « d’entendants » se demandent comment les sourds peuvent apprendre le français puisqu’ils n’entendent pas. Pour apprendre et comprendre la phonétique de notre langue, ils utilisent le plus souvent le code LPC (Langue Parlée Complétée). Comment fonctionne ce code ? Le LPC repose essentiellement sur un code manuel visuel destiné à favoriser la compréhension de la parole, en associant à celle-ci des mouvements de mains qu’on appelle des clés. Il s’agit de compléter la langue parlée pour qu’elle soit correctement perçue. C’est pourquoi les enfants atteints de surdité vont à l’école accompagnés par un codeur LPC. Mais il y a bien d’autres situations où le codeur intervient. «  Le codeur LPC est un professionnel de la surdité qui accompagne les personnes sourdes dans tous les aspects de leur vie : scolaire, professionnelle, privée. explique Myriam Bousson, codeuse LPC. Ce métier s’exerce principalement dans la vie scolaire de la maternelle aux études supérieures ou professionnelles dans des réunions, des séminaires ou des conventions par exemple Le rôle du codeur est de permettre à la personne sourde de percevoir la totalité du message oral grâce à un code manuel effectué près du visage qui permet de lever toutes les ambiguïtés de la langue française ». Un métier qui demande un investissement personnel important car le contact avec les personnes sourdes est quotidien. « Une personne qui s’intéresse à la surdité et qui souhaite accompagner les personnes sourdes peut s’orienter vers ce métier. Personnellement, étant maman d’enfants sourds et ayant conscience des difficultés que peut rencontrer un enfant sourd à l’école, j’ai décidé de me tourner vers ce métier. C’est très enrichissant  » poursuit Myriam Bousson.
Ainsi, lorsque le codeur transmet le message, la personne sourde doit le décoder en ayant connaissance de toutes les clés de la langue française. Bien que le code soit souvent utilisé, certains ne s’en servent plus à l’âge adulte lui préférant la LSF (Langue des Signes Française).

Langue des Signes, une langue à part entière

La Langue des Signes est souvent utilisée par les personnes totalement sourdes. Les « entendants » ignorent que cette langue est complètement différente du Français. C’est une linguistique inverse. En français, sujet, verbe, complément, constituent des phrases que nous comprenons. En LSF, tout est une question d’images, comme des idéogrammes. Et beaucoup de sourds le disent : pour s’exprimer en langue des signes, il faut oublier le français et penser en images, en films. Rien à voir avec ce que l’on connait donc. De plus, la langue des signes est corporelle. Bien qu’instinctivement nous fassions des signes qui ont une signification pour les sourds, il ne suffit pas de connaître les signes pour être bilingue. Les expressions faciales sont d’une importance capitale pour une bonne compréhension. On peut les comparer à nos intonations de voix. Que ce soit pour exprimer la colère, la tristesse, la joie ou même l’interrogation, la parole nous permet de transmettre nos sentiments via nos intonations de voix. C’est exactement la même chose pour les expressions faciales. S’il n’y en a pas, un sourd comprendra mais sans saisir tout le sens de ce qu’on lui signe. C’est donc une langue à part entière avec ses différences et ses subtilités.
Pourtant, il aura fallu attendre longtemps avant que la langue des signes existe ; ce n’est qu’en 2005 qu’elle est reconnue par la loi en tant que « langue à part entière ». Une reconnaissance récente donc… Aujourd’hui, la LSF se répand de plus en plus sur le territoire. Elle est utilisée dans diverses situations, par les personnes sourdes bien sûr mais aussi pour des personnes avec un handicap comme l’autisme (lire notre article – abonnés) ou encore lorsqu’un enfant est encore petit et qu’il n’a pas la parole.

Beaucoup de fausses idées circulent sur la Langue des Signes et le monde de la surdité en général par manque d’informations. Croire que la langue des signes est universelle est une erreur ; chaque pays a ses propres signes en fonction de sa culture et de son histoire. On ne dit pas bonjour en France comme au Japon, pour la langue des signes, c’est la même chose. Penser qu’un sourd est forcément muet est une autre fausse idée ; beaucoup peuvent parler et émettre des sons. Ils ne sont pas muets. Autre abus, péjoratif celui-là, parler de « langage des signes » alors qu’il s’agit d’une langue véritable, d’où son nom de « langue des signes ». Il ne viendrait à l’idée de personne de traiter la langue française de « langage français ». Autant de fausses idées qui entraînent de mauvaises informations. Le monde de la surdité est riche, bien plus que vous ne l’imaginez. Rendez-vous la semaine prochaine pour en savoir plus…