C’est un monde à part, un univers où se mêlent recherche scientifique, rigueur militaire et vie étudiante. Perchée sur le plateau de Saclay, l’École Polytechnique – l’X pour les initiés – s’étend sur près de 160 hectares, jouxtant lac, logements étudiants et terrains de sport. Un véritable campus à l’américaine.

À première vue donc, pas étonnant que la politique ne soit pas le centre d’intérêt des élèves ingénieurs. D’autant que, contrairement à beaucoup d’écoles ou d’universités françaises, les syndicats étudiants et les mouvements politiques y sont absents : « On ne parle pas trop politique, admet Laure Gueudelot, étudiante en 4e et dernière année. Pas qu’on ne le veuille pas, mais parce que nous sommes d’abord des scientifiques qui s’intéressent aux sciences dures. Et puis nous n’en avons pas forcément le temps. Nous sommes dans une bulle, très occupés entre les cours, les associations et les soirées car il faut s’investir, se montrer. On a une pression sociale forte ». Avant de rectifier : «  Ceci dit, je crois qu’il existe un binet politique… Mais vous voyez, je ne sais pas exactement ce qu’il fait ! (rire) ».

En langage de polytechnicien, un binet désigne une association d’étudiants. Il en existe une centaine, dédiées à l’organisation de soirées, aux arts, aux activités sportives, aux loisirs, et même aux bonbons ! Rien d’illogique, donc, que la politique ait aussi le sien. Son nom ? « Tribune de l’X ».

« Il y a des choses qu’on ne peut pas dire »



Contrairement aux autres, ce binet doit composer avec une contrainte supplémentaire : le devoir de réserve auquel les élèves de l’école sont astreints. « Nous prenons position sur des sujets et des thèmes politiques, explique d’entrée Louis-Samuel Pilcer, élève en deuxième année d’ingénierie et président de Tribune de l’X. Mais pas vis-à-vis de partis ou de candidats ».

En tant que membres d’une école militaire, lui et ses camarades sont en effet soumis au code de la défense qui stipule que « les opinions ou croyances, notamment philosophiques, religieuses ou politiques, sont libres  » mais « ne peuvent cependant être exprimées qu’en dehors du service et avec la réserve exigée par l’état militaire. Cette règle s’applique à tous les moyens d’expression » (Article L4121–2 ndlr). Un principe que chacun prend au sérieux sans pour autant en faire une obsession, même si notre entretien se déroulera sous l’œil attentif d’un membre de la communication de l’école qui, néanmoins, n’interrompra à aucun moment la discussion.

Louis-Samuel Pilcer, président du binet Tribune de l'X et Vivien Ch (MB/EI).

Louis-Samuel Pilcer (à gauche), Vivien Chbicheb (à droite) et les membres de Tribune de l’X font vivre la politique à Polytechnique (MB/EI).

« Aucun polytechnicien ne va critiquer de façon directe le service public, le ministère de la Défense ou encore l’action de l’État, poursuit Vivien Chbicheb, membre du binet, lui aussi en deuxième année. En dehors de ça, nous sommes libres d’aborder les sujets que l’on souhaite  ». Pour Laure Gueudelot, le côté militaire est cependant à relativiser : « Oui, il y a des choses qu’on ne peut pas dire, reconnaît-elle. Maintenant, on ne peut quand même pas parler de censure. Nous sommes des élèves ingénieurs avant tout, on ne sent le côté militaire que lors des cérémonies et dans l’organisation de l’école  ».

Anciens élèves et grands témoins



Alors comment fonctionne le binet Tribune de l’X ? Créé il y a dix ans sous le nom de « PolitiX », il œuvre essentiellement à l’organisation de conférences auxquelles participent des invités prestigieux : « C’est le principe des grands témoins, explique Louis-Samuel Pilcer. L’idée est d’organiser deux conférences par mois, avec l’objectif d’aiguiser le sens critique des étudiants et de leur donner des clés de lecture pour comprendre les principaux thèmes d’actualité. Après le discours de l’invité, qui dure une trentaine de minutes, s’engage alors un dialogue avec ceux qui souhaitent poser des questions ».

Ces conférences, qui attirent entre 50 et 700 personnes, font la part belle aux anciens élèves comme Valéry Giscard d’Estaing, Nathalie Kosciusko-Morizet, Bernard Arnault ou encore le ministre ivoirien Abdourahmane Cissé. Mais elles permettent aussi à des experts membres de la société civile de s’exprimer : « Nous essayons de faire en sorte que toutes les tendances soient représentées et que les discours ne soient pas sectaires, rappelle Vivien Chbicheb. Nous avons par exemple reçu Alain Bauer, spécialiste des questions de sécurité, Nicolas Hulot pour l’environnement, Mark Hutchinson, président de General Electric France et Europe, ou encore l’américain John Chambers, PDG de l’entreprise Cisco system spécialisée dans le numérique ».

En mars dernier, un débat politique a même été organisé à la Maison des X à Paris entre un référent territorial du mouvement En Marche ! d’Emmanuel Macron, un ancien ministre de François Fillon et un intellectuel de gauche. « Lors des débats sur la loi Travail, nous avions déjà confronté les Économistes atterrés, plutôt de gauche, à leurs homologues libéraux, racontent les membres de Tribune de l’X. Les discussions avaient attiré 200 personnes ».

« J’ai fait procuration »



Au BôBar, le pub du campus où se retrouvent tous les soirs les jeunes polytechniciens, la politique n’est toujours pas le premier sujet de discussion, mais la nécessité d’aller voter ne fait en revanche aucun doute : « Les extrêmes ont le vent en poupe, au niveau des affaires, on assiste un peu à une campagne à l’Américaine, confie une élève de première année. On est plus à se demander pour qui on va voter, mais ce qui est sûr, c’est qu’on ira. J’ai fait procuration  ». Laure Gueudelot se souvient des rappels lancés par certains de ses camarades aux moments des grandes échéances électorales : « C’est spontané, mais c’est vrai qu’à chaque élection, il y a toujours quelqu’un qui rappelle à la promotion qu’il faut aller voter, ou, le cas échéant, faire procuration ».

Au BôBar, où se retrouvent les étudiants après leur journée, la politique est loin d'être le sujet de conversation n°1 (MB/EI).

Au BôBar, où se retrouvent les étudiants après leur journée, la politique est loin d’être le sujet de conversation n°1 (MB/EI).

Un peu plus loin, pizza à la main, un groupe d’étudiants en classe préparatoire s’apprête à passer les concours pour intégrer l’école. Et leur regard sur la campagne présidentielle est clair : « L’éducation est trop absente des débats, regrettent-ils. Une des mesures qui nous inquiètent, c’est l’éventuelle suppression de prépas. Aucun candidat ne l’a vraiment formulé ainsi, mais on sait que c’est un système extrêmement coûteux qui semble être amené à disparaître un jour  ».

D’autres semblent avoir « intégré le fait que Marine Le Pen sera au second tour » ou voient le revenu universel de Benoît Hamon comme un moyen de mieux s’en sortir pendant leurs études. Quant à l’éventualité d’adhérer un jour au binet politique de l’école : « Franchement oui, si les conférences sont intéressantes, pourquoi pas, glisse Quentin. Et puis quand on sortira de l’école le week-end, on sera forcement obligé de s’intéresser à l’actualité. Donc autant ne pas perdre le fil  ». Louis-Samuel et Vivien peuvent donc dormir tranquilles, il y aura toujours quelqu’un pour parler politique à Polytechnique.

Prochain rendez-vous politique à Polytechnique : mardi 25 avril, 18h30–20h : conférence sur le thème « L’économie au service de la décision politique ». En présence des économistes Pierre Cahuc (Polytechnique, IZA, CEPR), Pierre Boyer (Polytechnique, IZA) et Stéphane Carcillo (Le Cercle des économistes, Sciences Po, OCDE).

Article écrit en collaboration avec Jérôme Lemonnier.