Le bistrot-tabac Le Marigny, à Saintry-sur-Seine, se remplit doucement en ce début de soirée. Les premiers parieurs du PMU ne sont pas encore arrivés, mais l’apéro commence et les bières fraîches se multiplient sur le bar. Saintry-sur-Seine est une jolie ville qui borde Corbeil-Essonnes, entre ville et campagne. Une dualité qu’on retrouve dans les derniers résultats de l’élection présidentielle de 2012. François Hollande et Nicolas Sarkozy y avaient eu des résultats très tranchés : 1527 voix chacun, pour 3054 votants. Un 50/50 parfait.

Aux élections suivantes, municipales pour commencer, la droite avait eu – un très léger – avantage. Une orientation que nous confirme Anil*, rencontré au bar. « Cette année, ce sera la droite qui va repasser, car j’ai l’impression que les gens s’en foutent des affaires de Fillon. S’il passe, ça va être le bordel ! » A côté, il y a Luc, ouvrier, « Saintryen depuis toujours ». Notre reportage ici, « c’est un sujet qui fâche », rit-il. Une bière à la main, il décrit Saintry comme une commune difficile à catégoriser. «  C’est un village composé à moitié d’ouvriers et à moitié de bobos. Ça peut expliquer pourquoi on arrive au 50–50. Mais malgré tout, je pense que cette année, un camp l’emportera sur l’autre. Sans doute la droite d’ailleurs, je pense que ce sera Fillon. Le problème, c’est qu’ils traînent tous des casseroles. Ça n’aide pas à choisir. »

Sa voix à lui ira « ni à droite ni à gauche », plutôt du côté de Marine Le Pen, même s’il a du mal à l’admettre. Son voisin, Pascal, est accoudé devant une Heineken. Il vit à Saintry depuis « 12 ou 13 ans ». Lui aussi pense qu’il est bien difficile de prédire des résultats politiques à Saintry. « On ne sait pas où on va, mais on y va. Il y a de la tension partout. C’est très difficile de voir qui va prendre le dessus. Beaucoup semblent indécis. Peut-être qu’on aura un nouveau 50–50. Certains choisiront peut-être le vote utile. »

Cette indécision, nous la retrouvons chez Sylvain*, le barman, qui se fait plus radical dans sa conception de la politique. Il n’y croit plus. « Je n’ai voté qu’au temps de Chirac. Depuis, je ne me déplace plus dans les bureaux de vote. Parmi les candidats actuels, aucun ne me représente. Je préfère regarder les courses de chevaux à la télé ! »

« Au temps des rois, les Français savaient se soulever ! »

« 50–50 ? C’est comme la France, quoi », s’amuse Philippe, qui vient de commander une pression. Il vient d’arriver et s’installe pour regarder la course qui vient de commencer, sur un écran posté au fond du bar. Philippe est bavard et a sa propre analyse sur la façon dont vote Saintry, ville qu’il habite depuis des années. « Ce sont dans les grandes villes, les cités, qu’il y a la gauche. C’est là où il y a les travailleurs et les immigrés. Mais pour moi Saintry, qui est un petit village sympathique, est à gauche aussi. La droite passera peut-être au premier tour, mais ce sera la droite Macron. Fillon a trop de casseroles sur la tête… »

Macron qui, pour Philippe, est « une bouteille vide ». « Il dit oui à tout le monde ! Le Medef l’aime bien… Non, il faudrait essayer Marine, pendant deux ans, après on la vire par référendum. Comme au temps des rois, où les Français savaient se soulever ! » Pourtant, ce ne sera pas à la candidate FN que le Saintryen apportera sa voix. Lui se situe plutôt du côté de François Asselineau. « Je l’aime bien, j’ai été voir son meeting. Pourquoi pas lui », conclut-il.

La présidentielle au coeur des discussions à Vert-le-Petit aussi (JL/EI)

La présidentielle au coeur des discussions à Vert-le-Petit aussi (JL/EI)

A une vingtaine de kilomètres de là, se trouve le village de Vert-le-Petit, entouré de verdure et de champs de colza. Au second tour de l’élection présidentielle de 2012, Nicolas Sarkozy avait obtenu 746 voix et François Hollande, précisément le même nombre. 1492 électeurs s’étaient exprimés. Un centre-ville très accueillant nous arrête, et nous nous rendons au « Café de la mairie », où quelques clients discutent déjà. Sans surprise, la conversation est animée et tourne autour de… la présidentielle. Didier, apiculteur et habitant de Vert-le-Petit, est en train de poster sur Facebook le statut suivant « la France aux Français et la Bourgogne aux escargots ! », provoquant des rires dans le bistrot. Il s’explique : « C’est pour montrer l’absurdité de ce que dit Marine. Je ne suis pas du tout pour elle ! »

Pour Didier, les résultats de Vert-le-Petit « représentent souvent la tendance nationale. » Lui-même a beaucoup de mal à choisir pour qui il va voter. « Ces élections sont glauques. Si le vote blanc valait quelque chose, j’y serais allé avec un bulletin blanc, mais ce ne sera pas le cas. »

L’apiculteur ira voter, mais nous n’en saurons pas plus sur son choix. Isabelle, habitante de Vert-le-Petit depuis 1999, rebondit, un Monaco dans la main : « Ça ne ressemble plus du tout à une élection normale, qu’on a connu. Il n’y a plus rien de ce que le peuple souhaite. Aucun n’est crédible, dans un sens ou dans l’autre. »

« Fillon, c’est le plus honnête ! », s’esclaffe un jeune homme au bar. Les clients rient de bon cœur. Didier renchérit : « Ce sera une tendance un peu droite, genre Macron. Les indécis vont voter Le Pen et Mélenchon. »

« On ne vote pas pareil, mais on s’apprécie ! » lance son voisin de table, Hervé*. Moi, je mets 10 euros sur Poutou ! » Si l’ambiance est à la plaisanterie, les sujets sérieux reviennent vite au centre des discussions. « On déplore le fait qu’il n’y ait plus de services de proximité, indique Isabelle. La Poste n’est plus là, et vous savez qu’il n’y a même plus de distributeur de billets ? On est obligé d’aller jusqu’à Intermarché. Comment font les petits vieux ? »

« En tout cas, vous avez bien fait de venir, nous dit Hervé au moment du départ. Vous savez ce qu’on dit : « le bar, c’est le Parlement du peuple ! » »

*Certains prénoms ont été changés.

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