La rue Saint-Sauveur est calme. En ce jour printanier en période de vacances scolaires, Ballainvilliers semble vivre au ralenti. Les oiseaux chantent et le ciel s’est habillé de sa plus belle robe bleue, mais personne n’est dehors dans ce coin de la commune. Pour autant, la vie suit son cours à l’intérieur des maisons et diverses bâtisses du bourg essonnien et notamment entre les murs du bar de l’Hôtel de ville. Au sein de l’établissement, les chaises sont remontées sur les tables, la fermeture est imminente. Seuls deux hommes sont accoudés au comptoir du bar, pendant que deux autres s’y affairent derrière.

À moins de deux semaines du premier tour de l’élection présidentielle tant décriée, les discussions vont bon train entre les quatre hommes et notamment en matière de politique. À Ballainvilliers, la tendance se portait clairement à droite en 2012. Lors de la dernière présidentielle, c’est Nicolas Sarkozy qui avait emporté la donne au second tour avec 60,50 % de votes contre 39,50 % octroyés à François Hollande. Pourtant, la France dans son ensemble en aura décidé autrement en élisant ce dernier au pouvoir. Une décision qu’Antoine, 77 ans, regrette grandement : « Je suis très mécontent de la Gauche, qui m’a pris énormément d’argent ». « Mais je te rassure, la Droite te prendra ton argent aussi  », n’hésite pas à riposter Augusto, le gérant du bar.

« Tous pourris », on vote FN

Si le vote à gauche ne présente pas plus d’intérêt qu’en 2012 pour cet habitant de Ballainvilliers, la Droite de François Fillon s’inscrit comme la véritable solution, puisque « Macron (Emmanuel, ndlr) est dangereux et Le Pen (Marine, ndlr) il ne faut même pas en parler  ». L’ex Premier ministre sous la présidence de Nicolas Sarkozy n’en finit plus de plonger dans les sondages face à la médiatisation de ses nombreux ennuis judiciaires. Rythmée par les différentes affaires qui accablent François Fillon, ou autre Marine Le Pen, cette campagne est pour le moins différente des précédente, mais n’anéantit pas pour autant les chances du candidat à la présidence : « Ils trempent tous dans la même soupe. Ça m’a refroidi, je suis un peu indécis mais je vais sûrement voter pour lui (François Fillon, ndlr) quand même ».

Manu, Antoine, Domingo et Augusto se sont confiés au comptoir du bar à Ballainvilliers (MC/EI)

Manu, Antoine, Domingo et Augusto se sont confiés au comptoir du bar à Ballainvilliers (MC/EI)

« La chasse aux indécis » : la Une du Parisien du jour suscite la réaction de Manu qui, après avoir interpellé les trois autres hommes, signe à côté du gros titre, en guise d’approbation. « Je ne suis pas fixé sur quoi que ce soit, je ne suis pas mordu », se justifie-t-il. Pour autant, l’homme de 55 ans semble tout de même avoir trouvé un projet pour la France : « La solution, c’est Marine Le Pen ». Pour ce Ballainvillois, un vote radical est aujourd’hui nécessaire : « Je prévois de voter Marine Le Pen parce que j’en ai ras le bol ». La candidate d’extrême droite s’impose comme le fameux ‘vote sanction’, l’argument brandit par bon nombre de Français, dans cette campagne qui « ne ressemble à rien du tout », si ce n’est à « une foire aux bestiaux ». Pour autant, si Manu tend à « punir les autres » en votant pour le FN, il espère tout de même un échec de la candidate en lançant un simple « si elle passe, je m’en vais et je reviens dans quatre ans et demi », conclut-il avouant qu’il aurait voté Fillon sans toutes ces affaires.

Pas utile pourtant de partir selon Antoine qui rétorque que « de toute façon, si elle est élue, elle ne restera pas. Elle n’aura pas la majorité qui lui faut pour gouverner ». Si les avis divergent et les esprits sont mitigés dans ce bar au plein cœur de la commune de plus de 4 000 habitants, les quatre hommes semblent d’accord et unanimes sur quelques points et notamment sur l’aspect inédit de cette campagne mouvementée. « Ils promettent, vendraient leurs mères pour passer… Ils sont tous pareils », se désole Domingo, l’un des deux gérants du bar et immigré portugais. Pour Augusto, son frère, « heureusement que les journalistes ont sorti toutes ces affaires. Au moins, aujourd’hui, la vérité est dite, ce sont tous des menteurs ».

Quelques kilomètres plus tard, à Montlhéry, le centre ville est un peu plus actif. Sur la place du marché, aux côtés de la pharmacie et des différentes banques de la ville, deux bars. La terrasse du premier est animée, son intérieur, un peu moins. Seules trois personnes y sont installées. Parmi eux, un seul souhaite réellement s’exprimer. Antoine, le gérant du bar. « A la maison, on est cinq à pouvoir voter, aucun de nous ne se déplacera », assure-t-il. « On ne parle pas de commerçants, de RSI, de rien. Ils sont tous à mettre dans la Seine ». Des propos qui vont surement au-delà de ses pensées, mais qui reflètent on ne peut mieux sa déception.

« Tous pourris », on garde Fillon

De retour sur la terrasse, la déception est aussi grande pour Marc, 49 ans, et habitant de la ville. Habitué à voter à droite depuis de nombreuses années, il ne cache pas son intention de mettre le nom de Marine Le Pen dans l’urne le 23 avril prochain. « Celui qui vote Mélenchon ne va pas se cacher, je ne vois pas pourquoi je me cacherais », se justifie-t-il. Comme Manu à Ballainvilliers, le fameux ‘vote sanction’ est une nouvelle fois évoqué. Et si Marc est en accord avec plusieurs points du programme de la candidate FN, il est vite rattrapé par son penchant pour la droite. « Si on a un deuxième tour entre Fillon et Le Pen, je voterai Fillon », concède-t-il alors, tout prédisant la victoire de « la continuité d’Hollande », à savoir Emmanuel Macron.

Plus bas sur la place, « La Chaumière », un des autres bars de la ville. Celui-ci est le plus peuplé de la journée, et pourtant, difficile d’obtenir la moindre information. Après quelques minutes de discussions néanmoins, les langues finissent par se délier. Seul à avoir tout de suite accepté de s’exprimer, Fabien, chef d’entreprise, lance à son tour son point de vue sur cette campagne. « Elle est désastreuse. Je suis passionné de politique depuis mes 15 ans, je n’ai jamais vu ça », s’insurge-t-il. « Il y a un manque de débats et de hauteur. On ne parle que d’affaires et pas de politique ». Un constat nettement partagé au sein de l’établissement, mais un constat qui ne devrait vraisemblablement pas changer les habitudes de vote. « Ils sont tous pourris. J’ai hésité, mais les autres sont tellement nuls que… », lâche en toute décontraction Jean-Claude en sortant du bar. « 80% des votants ont déjà des idées bien arrêtées », poursuit alors Durandal, 68 ans.

Pro-Fillon pour la majorité d’entre eux, tous affirment qu’ils iront voter non pas pour l’homme, mais bien pour son programme. « Malheureusement je voterai pour lui. Même s’il est empêtré dans des affaires que j’aurais préféré ne pas entendre », conclut alors le passionné Fabien, directeur technique d’un cabinet de maîtrise d’oeuvre. S’il a énormément déçu, et malgré les résultats des sondages, François Fillon garde visiblement le vent en poupe dans les communes de l’Essonne habituées à voter à droite. Reste à savoir si la tendance se concrétisera dans les urnes, ou si le « vote sanction » viendra redistribuer des cartes quasiment toutes écornées.

Notre dossier sur les séries de la campagne