Je n’avais pas pensé écrire ces lignes, le jour où je me suis décidé à faire les démarches pour devenir ‘Driver’ sur l’application Heetch (lire notre dossier). Un peu comme beaucoup de ces 30 000 Franciliens, je connais ces derniers temps des fins de mois difficiles..

Un ami proche inscrit quelques temps avant, m’a en quelques sortes « chaperonné », en m’expliquant l’attrait du système : se faire un peu d’argent en conduisant la nuit ici ou là en Ile-de-France, les utilisateurs de Heetch. Un moyen à première vue simple, rapide et accessible pour rester là tête hors de l’eau. Et un service rendu pour celles et ceux qui cherchent à se déplacer la nuit, ce que j’ai découvert au fil de ces nuits et comme le confirment plusieurs utilisateurs (lire notre articleabonnés)

J’ai commencé un soir d’automne, l’appli installée et combinée au GPS Waze, en m’étant au préalable inscrit sur le planning des drivers de Paris et sa région. ‎Je suis chez moi, il est 11h du soir et j’allume Heetch puis passe en mode conducteur ‘disponible’. Quelques instants après, une première ‘course’ se propose. C’est une petite distance, récupérer à Evry une personne place Jules Vallès pour la conduire près de la gare d’Evry-Courcouronnes. Je me lance et tombe sur une jeune femme, étudiante, « vous êtes le Heetch?, me demande-t-elle quand je baisse la fenêtre, – oui, bonsoir, montez », dis-je. Peu bavarde, je la conduis à travers les rues de la ville et la laisse à l’endroit souhaité. Quelques échanges cordiaux, puis la validation sur son smartphone pour savoir que je serai défrayé de 4 euros en carte bancaire pour cette course.

A peine de retour chez moi et voilà que l’appli sonne une nouvelle fois, il s’agit cette fois de prendre deux personnes à Soisy pour les conduire dans le Val-de-Marne. Je prends la route et à quelque rues de les récupérer, un coup de fil de leur part pour savoir si je suis bien en approche. Deux frères montent dans ma voiture, et nous partons hâtivement. L’un déposé à Thiais, puis le second à Créteil, je me laisse ensuite guider dans cette petite couronne, à travers les trajets proposés par l’appli. Passage par Paris et je prends dans la voiture des fêtards sortis de boite. Première soirée et première surprise, l’un des passagers (légèrement) alcoolisé, me demande de m’arrêter net pour qu’il puisse vomir.

Un bon « baptême » en quelque sorte, que je ne rencontrerai cependant plus au fil des autres nuits sur la route. En novembre, je m’inscris environ une fois par semaine sur l’appli, le samedi ou le vendredi soir. Très vite, je prends le pli et les habitudes du driver : je reste chez moi ou entre amis, attendant qu’une ‘bonne’ course se présente, c’est à dire un trajet qui vaut le coup, en essayant si possible de ne pas aller vers Paris « à vide ». Beaucoup de jeunes gens, filles, garçons, montent tour à tour à mes côtés (Heetch suggère en effet de prendre le passager devant, à la différence d’un taxi et pour la convivialité). Si ma soirée se déroule dans le 91, j’en profite pour faire des « pauses » chez des amis et connaissances habitant à proximité d’où l’appli m’emmène.

Certains soirs, j’arrive à rentrer chez moi avec 80 ou 100 euros en poche, plus quelques miettes que me versera ensuite Heetch, pour les paiements en CB, moins sa commission. Au fur et à mesure de ces nuits passées à trainer sur les routes et l’appli, un sentiment d’une certaine utilité à cette « mission » se précise : je ne compte pas les jeunes femmes seules déposées au pied de chez elles, au bout de la nuit. Travaillant en restaurant, en baby-sitting, ces conducteurs que nous sommes leur permettent de rentrer chez elles de manière safe.

Des profils les plus divers

En décembre, je délaisse peu à peu l’utilisation de l’application, que je reprends courant janvier. Du lycéen de Yerres, embarqué pour je ne sais quelle course nocturne, aux 4 copains d’Evry transportés à leur rendez-vous chicha du vendredi soir à Vigneux, en passant par une jeune habitante de l’Oly qui cherche à rejoindre le restaurant de sa soeur à Viry, les rencontres ne manquent pas. Et permettent d’échanger avec de multiples personnalités, avec des parcours très divers, d’étudiants à chômeurs ou travailleurs. Un soir, je récupère un petit couple à la gare de Juvisy. Ils revenaient de vacances en Italie. Leur avion atterri à Beauvais, ils galèrent dans les transports avec 4 bagages. Et plutôt que d’attendre les bus de remplacement du RER D pour ces travaux nocturnes, embarquent avec moi et je les ramène à Grigny 2.

Le même soir à quelques encablures, je récupère un autre couple place des Oiseaux. Un homme qui emmène sa femme à l’hôpital de Juvisy choisissant de commander un Heetch pour les conduire passé minuit. L’occasion de parler santé de proximité notamment. De manière générale, la plupart des courses sont propices à l’échange ou la discussion, ce qui me rappelle la pratique de l’autostop, qui me permettait plus jeune de rencontrer des personnes de tous les horizons.

J’en aurai la confirmation le même soir, en ramenant 3 lycéens de terminale chez eux à Paris, après avoir passé leur soirée dans le pavillon de l’un de leurs amis à Viry. Venus en RER au début de la soirée, je les dépose Porte de Champerret dans le 17e au bout de la nuit. L’échange tourne autour de l’épisode de pollution, et de leur ‘aventure’ en banlieue, je leur suggère de revenir en journée dans notre lointaine couronne, pour profiter du Port aux Cerises ou des lacs de Viry-Grigny si ils reviennent.

Paris, 14e : après avoir récupéré une jeune femme à Montparnasse, je la jette porte de Châtillon. Non sans un long échange sur le système Heetch‎ et son fonctionnement. Elle me dit que tous les drivers qu’elle connait se sont fait ‘carotté’ au moins une fois, lorsqu’un passager inscrit par exemple un mauvais numéro de carte bleue. Un sujet assez problématique pour ces milliers de conducteurs à travers la région parisienne. Au final, cela reste précaire. Faire sa nuit dehors, même si je passe voir un pote, pour quelques dizaines d’euros, il faut le vouloir. Avec l’essence, ce n’est pas super rentable, mais ça dépanne. Comme le confirme ma passagère, pas mal de drivers demandent à annuler les courses sur l’appli, pour passer au black, hors système Heetch. Heetch envoie donc des mails de rappel, pour redire à ses conducteurs de ne pas ‘gruger’, et de respecter la limite de 6 000 euros par an.

Dans mes dernières sorties avant que l’appli ne soit interdite (lire notre article), je ne retrouve quasiment que des jeunes gens. Un que je récupère un soir à Juvisy alors qu’il veut rejoindre ses amis dans une chicha située dans la Croix-Blanche. Le taxi « trop cher » pour lui, lui aurait coûté 20 euros, il tombe finalement sur moi après plusieurs tentatives pour avoir un Heetch. En voiture, il met son téléphone à charger, et un peu de musique, cela me permet de découvrir les derniers sons à la mode. Après une pause, je repars, et récupère à Draveil une étudiante en master de l’école Télécom d’Evry. Les élèves et autres étudiants constituent environ la moitié de mes passagers.

D’autres courses à raconter, une foule d’anecdotes, mais surtout, un bilan d’une trentaine de courses réalisées sur 12 sorties, et l’impression d’avoir parcouru de nombreuses facettes de cette économie que l’on appelle ‘collaborative’. Usages désormais bien installés dans notre quotidien, ils démontrent, ici avec le cas Heetch, que cela permet de se débrouiller, voire de dépanner en cas de galère. Mais une chose est sûre, à côté d’un travail par exemple, il ne faut pas faire Heetch plus de quelques mois selon moi. Le temps de se retourner ou de rebondir.