Un vendredi soir début avril. Ludovic*, bientôt la trentaine, est posé‎, bière à la main sur un fauteuil. Détendu, il parle d’anecdotes vécues au volant la nuit. Quelques semaines avant, dans la même configuration, l’alcool n’aurait pas été au programme. Et pour cause, ces derniers temps, le week-end était synonyme de conduite nocturne, pour lui comme un certain nombre de ses amis.

Ludovic est ce qu’on appelle un ‘driver’ dans le jargon Heetch. Il s’est inscrit sur la plateforme l’été dernier. Et parcourt depuis les rues de Paris comme les routes de l’Ile-de-France, le week-end majoritairement, pour emmener des passagers à leur destination. Avec la fermeture fin mars de l’application, ses dirigeants s’étant vus condamnés pour ce système de mise en relation entre particuliers et conducteurs non-professionnels (lire notre article), cet habitant d’Evry se couche moins tard le soir, et ne part plus pour de longues nuits au volant.

Si il s’est inscrit il y a quelques mois sur la plate-forme, c’est comme pour la majorité des conducteurs pour des raisons financières. Mettre du beurre dans les épinards, comme on dit, avec un moyen simple : ramener des gens chez eux avec sa voiture. Après quelques formalités, dont un questionnaire et l’envoi d’un extrait de casier judiciaire, Ludovic a pu commencer à utiliser l’application et accueillir des passagers dans sa petite citadine.

Dès les premiers soirs sur la route (Heetch fonctionne de 20h à 6h du matin), l’intérêt est évident pour lui : « tu conduis toute la nuit, et en rentrant chez toi après 10 ou 12 courses, tu te retrouves avec pas mal de liquide ». L’application permet en effet de rétribuer le conducteur via carte bancaire ou en espèce, la start-up prenant au passage une commission de 15%. Au milieu de l’été, Ludovic enchaîne les inscriptions sur le planning de l’appli, et va peu à peu découvrir l’ambiance des nuits parisiennes, « j’ai rencontré pas mal de gens sympas » raconte-t-il, « beaucoup de jeunes de 17 ou 18 ans, mais aussi quelques darons. Au mois d’août c’était fou, je le faisais tous les vendredis et samedis, plus mon boulot en alternance à côté, l’application sonnait de malade, je suis même rentré un week-end avec 295 euros ».

Quartiers chics et fin fond de la banlieue

Une fois ouverte, l’application « sonne » le conducteur lorsqu’un passager a besoin de réaliser un trajet à proximité, et le driver choisit alors ou pas d’accepter la course. Après un contact au téléphone, le GPS l’emmène donc récupérer l’utilisateur de Heetch, puis le conduit où il souhaite. A la fin, il est « proposé » au passager de participer aux frais automobiles du conducteur, qui repart dans la quasi totalité des cas avec cette rétribution. A laquelle il faut bien sûr enlever l’essence utilisée et l’usure du véhicule côté driver, pour calculer en quelques sortes son « bénéfice » de ces sorties nocturnes.

Du paysage, Ludovic en a vu au fil de ces mois à trainer sur Heetch. Il a pour ainsi dire quadriller de nombreux secteurs de la région parisienne ainsi que des quartiers parisiens inconnus pour lui jusque là. Il a rencontré aussi toutes sortes de situations au volant, « des plus drôles au plus glauques : avec l’alcool, Paris te réserve parfois des surprises la nuit, j’ai eu des vomis, des meufs qui s’endorment, des gens qui veulent changer de trajet et te prennent pour leur larbin… ». Mais dans l’ensemble, il dresse le bilan d’une expérience enrichissante pour lui : « j’ai déposé et récupéré des gens dans de très beaux endroits de Paris » sourit-il, « je suis allé jusqu’à Etampes ou Melun, j’ai eu des passagers qui rentraient de vacances, des jeunes du 16e, d’autres qui t’invitent à leur soirée et à qui tu dis non gentiment ». Et puis à travers ces kilomètres passés sur la route, Ludovic s’est rendu compte que ces rencontres lui avaient permis « de faire comme une étude, du moins d’avoir un regard sur cette jeunesse ».

L’appli incite ses drivers à jouer la carte de la convivialité avec les passagers transportés. Ceux-ci peuvent se voir proposer des bonbons ou bien choisir la playlist pendant le trajet. « A travers la musique, tu partages beaucoup » poursuit Ludovic, « je n’aurais par exemple jamais écouté du Jul sans ça ! » Sur son expérience, « environ 200 courses en tout sur toute la région », il retient avoir transporté « environ 25% d’étudiants d’écoles de commerce » mais aussi beaucoup d’autres profils. Sur Paris, il récupérait ainsi des grappes de jeunes à la sortie des bars et des boites, « entre 1h et 2h du matin il y a une grosse demande sur Paris, avec la sortie des bars et la fermeture du métro », et puis plus tard dans la nuit, « on se posait à quelques uns sur certains secteurs festifs, vers 4h pour attendre la dernière course ». Un jeu qui peut parfois s’avérer périlleux, lorsque « tu reçois 135 euros d’amende pour être resté stationné Quai d’Austerlitz » grimace-t-il.

Rentabiliser la débrouille

Rouler le moins possible à vide, cela devient bientôt une obsession pour ces drivers Heetch, qu’ils utilisent l’appli régulièrement, voire de manière plus ponctuelle pour amortir leurs déplacements occasionnels. Entre les limites imposées par la loi (6 000 euros de partage de frais par an) et la commission prise par l’appli, la tentation est grande pour certains de ces conducteurs de passer outre Heetch sur certains trajets, après la mise en relation. « J’ai du faire une course sur 5 au black » confie par exemple Ludovic, qui raconte aussi « ces personnes que j’avais prises sur Heetch qui me rappelaient le week-end suivant ». Car le revers de la médaille pour un certain nombre de conducteurs ‘collaboratifs’ a consisté par moment en des gains moins importants que prévus. La faute à des passagers indélicats annulant la rétribution promise par carte bancaire. Vers la fin, poursuit-il, « les drivers ne voulaient plus prendre la carte bleue, surtout sur les longs trajets en banlieue » alors que l’appli promet au passager de choisir son mode de règlement.

Les plus gros gains pour lui se sont faits sur des trajets de longue distance « à Creil ou dans le Val d’Oise », avec l’espoir chaque soir au volant d’obtenir un dernier passager vers le 91 avant de rentrer chez soi. Le driver reconnait ainsi aisément ses semblables, la nuit dans les rues de la capitale, « où passée une certaine heure tu n’as plus que des taxis, des VTC et des Heetch », ainsi que dans certains bars de nuit où les conducteurs se retrouvent pour faire une pause. On les croise aussi à certaines fins de concerts ou d’événement en banlieue, lorsque quelqu’un s’exclame en regardant son portable « Ho, un Créteil, super ! J’ai rentabilisé ma soirée », signifiant qu’il ne rentrera pas seul avec ce passager Heetch et partagera ses frais ce soir là.

Des codes bien intégrés chez ces conducteurs de nuit, qui finissent par se reconnaître et échangent entre eux sur leurs pratiques. Les galères de fin de mois, chacun les connaît, et se lancer dans le ‘collaboratif’ avec son propre véhicule permet à beaucoup d’eviter de tomber dans le rouge sur son compte bancaire. Au téléphone avec son ami Hassan*, driver comme lui, Ludovic est en attente sur Evry ce vendredi soir de février, appli ouverte en espérant qu’un trajet intéressant tombe sur son smartphone. En attendant, il questionne son compère : « tu montes à vide sur Paris ? Le banquier t’a emmené à la Banque de France ou quoi ? Haa, Georges* a eu un Sarcelles? ça lui fera 50 ou 60 euros. Je le connais, il va rester une heure la bas, que ça sonne. Oui moi, je vais voir si j’ai mon contact sur Brunoy qui a besoin, si je le prends ça me fera 40 balles j’espère, en plus j’ai plus de sous. Vas y on se tient au jus, on se voit sur Bastille ».

Comme tous ces conducteurs, Ludovic aura pu profiter de Heetch pour ne pas se trouver en trop grande difficulté financière. Il en garde un bon souvenir même si il conçoit les limites de ce ‘collaboratif’ : « c’est en partie ça l’uberisation de la société, demain tu seras forcément ton propre patron, tu feras tes factures. Parfois, l’appli ouverte, j’ai refusé de partir ».

Un service « d’intérêt public » pour la banlieue ?

Côté passagers, la déception semble plus grande encore d’avoir perdu ce moyen de locomotion nouveau, surtout en banlieue. Anouch a grandi à Morsang et habite maintenant à Juvisy. Travaillant à Paris dans l’administratif, elle s’est inscrite il y a un an sur l’application : « dès que j’ai connu je m’y suis mis, ça m’a permis de rentrer de Paris à chez moi pas mal de fois ». Avant quand elle sortait, c’était « soit jusqu’au petit matin et le premier RER, ou alors pas tard, ça m’a donc plus que dépanné ». Quelques fois, elle s’en est aussi servi pour des trajets de banlieue à banlieue : « mon frère devait par exemple rentrer chez lui à Choisy, mais il y avait des problèmes sur la ligne ». Un coup d’oeil sur Heetch, et quelques minutes après, un driver apparait pour la conduire là où elle avait besoin.

Côté prix, « il fallait 22 ou 23€ pour me ramener à Juvisy depuis Bibliothèque par exemple, alors qu’un taxi m’en demande 50 ». Des motivations financières qui l’ont conduit à privilégier ce nouveau système, mais pas que. Les taxis, elle n’en pouvait également plus. « Ca s’est toujours mal passé avec eux, et la plupart ne veulent même pas aller à Juvisy » explique Anouch, alors qu’avec les conducteurs Heetch, elle certifie n’avoir eu que des expériences positives : « c’était toujours nickel, des personnes très sympas, et puis ils ont toujours une bouteille d’eau à dispo. Certains auraient pu devenir des potes ».

Et si elle a bien conscience que Heetch « est avant tout une boite qui est là pour faire de l’argent », elle n’hésite pas à affirmer que ce système « est limite d’intérêt public », car pour elle, « ils ont répondu à un vide : celui de rentrer en banlieue, en sécurité et à prix raisonnable ». Avant de regretter d’être maintenant « revenue à 0, sur Paris je sors max jusque 22h, sinon après il y a forcément un problème de RER », Anouch défend le service rendu aux habitants de grande couronne : « c’est pas la faute des banlieusards si les taxis ont des difficultés ». Elle a même participé à la mobilisation en ligne initiée par les dirigeants de la start-up. A 25 ans, Ernestine déplore aussi la fin du système Heetch. Cette habitante de Quincy-sous-Sénart en recherche d’emploi s’est mise sur l’application il y a de ça plusieurs mois : « je demandais un Heetch souvent le samedi soir, sur des trajets Paris-banlieue ou pour revenir chez moi de Massy ».

Ce genre de trajet d’une banlieue à une autre impose un temps de transports important et plusieurs changements. « Déjà dans le Noctilien, j’ai un souci : je ne me sens pas bien, je me suis donc rabattue sur les VTC » raconte-t-elle. Après avoir testé à plusieurs reprises Uber, la jeune femme s’est inscrite sur Heetch, « un copain m’en avait parlé et c’était clairement plus économique ». Comme de nombreux utilisateurs, l’Essonnienne trouvait « le concept intéressant, le fait de partager les frais de véhicule, et puis ça donne un coup de main aux personnes qui conduisent ». Elle dit maintenant « attendre de voir » ce que va donner la nouvelle version de l’appli, annoncée pour fin avril.

* les prénoms ont été changés