Pour sa résidence à Corbeil-Essonnes, dans le cadre du festival L’Oeil urbain, Patrice Terraz s’est intéressé à la jeunesse de la ville et des alentours, en poussant les portes du lycée Robert Doisneau. Un lieu idéal de rencontre pour découvrir ce qui anime ces jeunes. Les approcher, les côtoyer, puis les suivre pour les photographier, telle a été la démarche suivie par le photographe originaire de Marseille. Il nous parle de son travail photographique, présenté à la Commanderie Saint-Jean, avec 44 clichés exposés dans une série baptisée ‘Californy’.

La thématique de la jeunesse, centrale pour cette 5ème édition du festival L’Oeil urbain, met également à l’honneur le travail de terrain de Hervé Léqueux auprès de la jeunesse des quartiers, ainsi que des images du Suédois Martin Bogren, ‘Tractor Boys’, e tout à la Commanderie. D’autres expositions sont présentées au théâtre de Corbeil, ainsi que dans des allées et squares du centre-ville (le programme complet en ligne).

Essonne Info : Quelle a été l’approche de ce travail, pourquoi choisir la jeunesse et avoir fixé le lycée ?

Patrice Terraz : Le lycée a été ma porte d’entrée. Avant de débarquer ici, j’avais fait un boulot dans un lycée pro, avec un travail à côté de Perpignan. Mon frère est prof dans ce lycée qui a plutôt mauvaise réputation, certains sont là car ils ont été refoulés des autres établissements. C’est le premier truc que j’ai fait sur la jeunesse, je ne savais pas trop où je m’embarquais, et je me suis régalé. De plus les photos faites ont été publiées tout de suite. Je me suis rendu compte qu’il y avait une énorme attente de jeunes qui se fendent la gueule, hyper vivante, drôle. On a eu une publication dans la revue 6 mois à l’issue de ce reportage. Au moment où j’ai postulé pour la résidence à Corbeil, je me suis dit que j’allais proposer quelques chose sur les jeunes de la ville. C’est un très bon moyen de découvrir la ville à travers les jeunes.

Tout ça sans a priori ?

Je ne connaissais pas ici, les seules images que tu as avant de venir ici, c’est celles véhiculées par la presse, et qui sont pas florissantes. Forcément, comme je venais de faire un boulot dans l’état d’esprit de casser les stéréotypes sur cet établissement, je suis arrivé ici dans la même démarche, à une autre échelle. Les jeunes de la banlieue ont aussi une mauvaise image comme avaient ceux du lycée. Il y a toujours une énorme différence entre les clichés véhiculés et des a priori qu’on a. Pour avancer vers la réalité, le mieux est toujours de s’approcher et d’aller voir les choses par soi-même. Quand tu commences à t’intéresser aux gens et à voir les choses de près, les choses sont plus riches et moins plombantes que ce qu’on veut nous faire croire.

Patrice Terraz - Californy (DR)

Patrice Terraz – Californy (DR)

« Du travail documentaire, en immersion »

Comment s’est passée l’entrée en contact avec les lycéens? 

Je suis arrivé au lycée, j’ai rencontré quelques personnes et commencé à aller dans les classes. J’ai pris mon temps. C’est du travail documentaire, en immersion. On passe du temps avec les gens, à force ils oublient un peu que t’es là, et tu finis par faire partie du paysage. Et là c’est gagné.

Et ça a continué ensuite en dehors du lycée?

Dès que j’ai pu, j’ai continué à les photographier en dehors du lycée, car c’est un travail sur les jeunes en général. Que font-ils ont dehors des cours, où est-ce qu’ils sortent, où est-ce qu’ils traînent, où vont-ils manger?

Comment définir la jeunesse rencontrée ici?

Franchement, elle n’est pas malheureuse. Je ne dis pas que la situation est toujours rose. Mais ils sont beaucoup moins malheureux que ce qu’on pourrait penser. Ils sont d’une extrême gentillesse, tous ceux que j’ai rencontré. Même si il n’y a pas beaucoup de choses à faire ici le soir, à part quelques bars.

A travers ces clichés, on la sent vivante, joyeuse, c’est ce que vous avez voulu garder?

Oui, on retient beaucoup les images joyeuses, même si il n’y a pas que ça. A l’inverse, souvent, les gens s’intéressent aux situations désespérées, tu vas à Visa pour l’image au festival (à Perpignan), tu te tires une balle, t’en peux plus à la fin. Je ne dis pas qu’il faut pas montrer la misère, la guerre, mais y’a pas que ça dans la vie, des fois c’est bien de montrer aussi, le côté positif. Il n’y’a pas qu’une face aux choses, la banlieue ce n’est pas que des trucs plombants. La preuve, il y’a  aussi des jeunes qui s’éclatent et qui sont heureux d’être là.

Patrice Terraz - Californy (DR)

Patrice Terraz – Californy (DR)

« Je me suis laissé guider, ça a été un peu improvisé »

Est ce que vous avez appris de ces jeunes?

On apprend toujours de n’importe quel boulot qu’on fait. Dès qu’on s’intéresse aux gens, on apprend. Cela se voit un peu dans les images. Ce sont des images génériques sur la jeunesse en général, t’apprends qu’ils sont un peu partout pareil, qu’ils sont pas très différents de nous, par exemple de moi quand j’étais jeune. Par exemple moi j’ai pas vécu ici, mais ils écoutent même parfois la même musique, il y en a un par exemple, il va prendre sa guitare et il joue ‘Smoke on the water’, c’est ce que je faisais moi quand j’avais 16 ans. Ils refont la même chose. Donc pas de grosse différence.

L’idée était aussi de côtoyer tous les milieux sociaux?

C’était un peu mon idée de voir toutes les facettes. Ce qui est bien avec le lycée ou le club de boxe, c’est que là, tu rencontres toutes les populations. Le lycée est vraiment très représentatif, y’a toutes les filières, de professionnelles à artistiques, donc tu as un public très varié, et qui cohabite vraiment bien. Quand t’es dans le lycée, y’a une harmonie qu’on retrouve pas forcément en dehors. Selon les milieux sociaux, ils font pas les mêmes choses, et c’est vrai que ceux qui habitent dans les cités sortent moins, ils vont pas trop traîner dans les bars, ils n’ont pas forcément les moyens d’organiser une fête chez eux. C’est vrai que c’était plus difficile de rentrer dans une certain catégorie sociale, parce que, autant le rapport était bon, comme ça dans la rue ou au lycée. Mais quand après j’ai demandé à aller dans les familles, là ils étaient un peu gênés. Dans ce travail, je me suis laissé guider, ça a été un peu improvisé. Et si je me suis bien entendu avec certains, je les ai suivi, et c’est parti un peu comme ça, quand ils sortaient ou faisaient des stages en entreprise. Et sur toutes les images que j’ai faites, je n’ai pas pu tout montrer.

Vous avez rencontré des dizaines de jeunes au moins?

Des centaines !

Et puis on voit dans le rendu que vous les avez accompagné en soirée, parfois au bout de la nuit..

Oui, des grosses soirées.. (rires)

Y a t-il eu une mise en scène?

C’est une histoire de rapport de confiance. Elle s’est instaurée tout de suite, ils n’ont pas été méfiants. Il y en qui sont un peu timides, ou parfois je n’ai pas eu les autorisations des parents, mais ce ne sont que des cas isolés. Il n’y a pas de mise en scène dans les images, c’est juste un lien de proximité.

Sont-ils venus récupérer des photos ?

Oui au vernissage, ceux avec qui j’ai passé le plus de temps, ils sont tous venus, et d’autres n’ont pas pu. Mais en tout cas, je leur ai tous envoyé par mail, ils étaient tous super contents. dès que tu t’intéresses aux gens, ils sont contents.

  • Exposition à la Commanderie Saint-Jean. Ouverture jusqu’au 21 mai 2017, du mercredi au dimanche de 14h à 18h. Entrée libre
  • « Californy » aux éditions Le Bec en l’air est disponible à la librairie du Pont Chauvelin de Corbeil-Essonnes