Est-on, ou non, assez mature à 16 ans pour voter ? Assez mûr pour prendre part aux décisions qui régissent le pays ? La question se posait déjà au sein de la communauté politique lorsque la majorité électorale était encore à 21 ans. C’est en juillet 1974, sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing, que la France a vu s’abaisser l’âge légal donnant accès au vote à 18 ans au lieu de 21. Pour Valérie, mère de deux enfants dont un jeune adulte de 19 ans, « il n’aurait même pas fallu baisser la majorité à 18 ans ». Pourtant, aujourd’hui, l’hexagone passe une étape supplémentaire : actuellement, c’est la question de l’abaissement de 18 à 16 ans qui se pose. Si, Jean-Luc Mélenchon, candidat à la présidentielle, se dit favorable au droit de vote à 16 ans qui, selon lui, constitue « un enjeu politique particulier qui vise à reformater le champ politique ». La question divise, encore et toujours.

En décembre et janvier dernier, la votation « sauvage » de l’Union nationale lycéenne (UNL), un syndicat lycéen français, avait suffit à relancer le débat. La question de l’âge légal a été posée à un échantillon de 57 000 lycéens. Près de 326 bureaux de vote ont servi à récolter les votes de jeunes venant de lycées de la France entière. Le résultat est clair, et évocateur : 62 % des participants au scrutin se sont déclarés favorable à l’abaissement du droit de vote à 16 ans. L’idée d’un tel sondage est née d’un désolant constat : « On a décidé de faire ce référendum parce qu’on rentrait dans une année de présidentielle, toutes les discussions tournent autour et pourtant on s’est rendu compte que les jeunes n’avaient pas la parole », indique Clara Jaboulay, présidente de l’UNL, avant d’ajouter : « De plus, les sujets concernant l’éducation et la jeunesse sont toujours abordés dans les débats mais bien trop souvent de manière superficielle, sans parler des réelles problématiques ».

Des Politiques bien loin des « réalités quotidiennes » de la jeunesse française… Qui a pourtant quelques fois tenté de se faire entendre : « On sort de cette mobilisation contre la loi Travail qui a eu lieu l’année dernière et contre laquelle les jeunes se sont fortement mobilisés. Ils ont montré leur volonté de prendre part au débat public et pourtant une fois de plus, ils n’ont pas la parole. Cette mobilisation a montré que les jeunes étaient conscients et qu’ils avaient pour volonté de s’impliquer dans la société. C’est pourquoi l’UNL a décidé de mettre en avant la proposition du droit de vote à 16 ans, par le biais d’une votation car c’est symbolique. On veut que les jeunes s’expriment », explique Clara Jaboulay. Une mobilisation que salue vivement l’UNEF, première organisation étudiante et seul syndicat présent dans tous les établissements d’Enseignement Supérieur : « Nous soutenons l’UNL qui traite la question. Nous voudrions que les jeunes soient écoutés par les candidats. Donc, si l’abaissement de la majorité électorale permet de remettre la jeunesse au coeur du débat, c’est une bonne chose  », confie Danaé Delaure, présidente de l’UNEF de l’Université d’Evry.

Accorder le vote à la tranche des 16–17 ans, cela reviendrait à ajouter 1,5 million de personnes au corps électoral actuel. Selon, certaines analyses de spécialistes, le vote devrait être une habitude à prendre très tôt : « Des études montrent qu’effectivement lorsqu’on prend l’habitude très tôt de voter, sitôt que la majorité électorale est atteinte, il y a plus de chances pour qu’on se rende dans les bureaux de votes plus tard. On considère que si vous ne vous rendez pas dans les deux élections qui suivent l’atteinte de la majorité électorale, c’est pratiquement perdu, vous ne vous déplacerez plus jusqu’aux urnes et, donc, vous ferez partie du camp, soit des inscrits qui ne se déplacent pas ou déposent un bulletin blanc, soit du camp de ceux qui ne s’inscrivent même pas sur les listes  », explique David Fonseca, maître de conférences en droit public à l’Université d’Evry, enseignant en sciences politiques et chercheurs dans des domaines tels que la philosophie du droit, théorie du droit, histoire des idées politiques, droit constitutionnel ou encore la philosophie politique. Alors qu’a contrario, « les chiffres montrent que celles et ceux qui se déplacent aussitôt la majorité électorale proclamée deviennent des ‘habitués’ et vont se rendre à toutes les élections  ». Si le droit de vote est un devoir en tant que citoyen, il n’est pas obligatoire pour autant aux yeux de la justice. C’est donc d’un véritable apprentissage dont semble avoir besoin la jeunesse, « de ce fait, on fidélise une clientèle électorale ».

1,5 million d’électeurs supplémentaires

La question autour de l’âge légal est au coeur du débat depuis de nombreuses années. En 2013, Dominique Bertinotti, alors ministre déléguée à la Famille sous la présidence de François Hollande, avait déjà évoqué l’idée d’un possible abaissement de la majorité électorale à 16 ans. Dans quelle dynamique s’inscrit cette volonté ? « On s’aperçoit, en France mais aussi partout dans le monde, que pour toutes les élections intermédiaires (hormis les élections présidentielles ndlr) ceux qui composent le corps majoritaire, ce sont ceux qui déposent un bulletin blanc, ceux qui ne s’inscrivent pas sur les listes électorales et ceux qui s’abstiennent. C’est problématique car aujourd’hui c’est une minorité qui désigne des représentants », explique David Fonseca. Avant de poursuivre : « Que faire lorsqu’on considère que la démocratie c’est la loi du nombre, c’est-à-dire les droits de la majorité qui s’appliquent sur les droits de la minorité ? L’un des moyens serait notamment de faire reculer la majorité électorale à 16 ans  ».

Plus d’1,5 million d’électeurs supplémentaires pour gonfler le corps électoral : la participation citoyenne constitue l’un des fondements du système démocratique. Si l’abaissement de cette majorité constituerait un véritable changement dans la constitution actuelle, il ne serait pourtant pas révolutionnaire selon David Fonseca : « Il n’y aurait rien de nouveau. On peut se féliciter du fait que l’on cherche à fidéliser un public mais, au fond, faire reculer la majorité électorale ça s’inscrit dans une dynamique qui prend son origine dès 1789 car dès ce moment-là, la question se posait. C’est l’idée d’asseoir la légitimité des gouvernants sur l’assiette la plus large possible. Aujourd’hui, on parle d’élargir cette assiette mais la dynamique reste toujours la même ». La même dynamique qui est celle de la loi du nombre. En élargissant le camp de la majorité, les élus font évidemment en sorte qu’un maximum de personnes puissent se rendre dans les bureaux de vote et participer au scrutin. Pour autant, l’avancée ne se trouverait pas ici : « La véritable transformation démocratique, ce serait plutôt de conférer des droits à la minorité. Comme, par exemple, consacrer pleinement et juridiquement le vote blanc, l’installer démocratiquement ».

Alors qu’en Autriche, au Brésil et en Argentine, le droit de vote à 16 ans a été officialisé, d’autres pays comme l’Allemagne ou la Suisse ont préféré l’introduction partielle de ce droit qui fait débat. En France, la volonté de l’abaissement de la majorité électorale à 16 ans est restée au stade premier du questionnement : « Pourtant, ça marche très bien ailleurs. Certains taux de participation avoisinent même parfois les 80% pour les tranches d’âge de 16–17 ans  », indique David Fonseca. La jeunesse étrangère fait preuve d’un réel engouement, d’une véritable implication dans la vie politique de leur pays. On leur a donné le droit, ils s’en sont servi. Alors, en France, qu’est-ce qui coince ? « Si, demain, on permettait aux lycéens de 16 à 18 ans de voter, on s’apercevrait que contrairement au vote étudiant – les jeunes en études supérieures – le vote lycéen est relativement proche de la moyenne nationale que fait Marine Le Pen », explique-t-il. « La difficulté c’est qu’en proposant cette réforme, on vient potentiellement grossir et renforcer le vote frontiste. Le vote lycéen n’est pas conforme à ce qu’est le vote étudiant  ». Un point de vue que semble partager Corentin, 16 ans et lycéen à Geoffroy-St-Hilaire à Etampes : « Je ne pense pas que ce soit une bonne idée. Le manque de maturité d’un grand nombre dans cette tranche d’âge donnerait des votes dont les adultes ne voudraient pas  ». Si Annaya, 16 ans et également en seconde au lycée étampois, n’est pas non plus d’accord avec l’idée du droit vote à ce jeune âge, c’est surtout « parce qu’on est trop peu à s’intéresser à la politique  », explique-t-elle.

Si tous ces éléments d’explications constituent un argumentaire certain pour les opposants au droit de vote à 16 ans, l’un des principaux arguments semblent toujours tourner autour de la maturité liée à l’âge. Les jeunes sont-ils assez murs pour se frotter au débat politique ? Pour Rose, 79 ans et habitante de Paray-Vieille-Poste depuis ses 20 ans, il n’y a pas d’âge pour voter : « La maturité de chacun et la conscience politique ne dépendent pas de l’âge, certains adolescents sont plus impliqués politiquement que des adultes. S’ils peuvent voter c’est une bonne chose, de toute façon ça ne pourrait être pire. Il ne faut juste pas oublier que le vote à 18 ans c’est déjà bien lorsqu’on sait que les femmes n’ont eu ce droit qu’en 1944 et se sont battues pour l’obtenir ». De son côté, Marine, 28 ans et vivant à Saint-Germain-lès-Corbeil depuis 5 ans, il n’y aurait pas d’utilité à faire abaisser l’âge de la majorité électorale puisque «  la majorité des personnes pouvant déjà voter ne savent pas pour qui ou ne se sentent pas représentées ». Avec la possibilité de voter deux ans avant l’âge légal actuel, « la problématique sera de toute façon la même ».

Certains défenseurs de cette possible réforme aiment à prôner l’argument de l’éducation à l’école. L’éducation à la citoyenneté, dans les établissements scolaires, se pratique depuis le 19e siècle. En 1882, plus exactement, la loi du 28 mars sur l’enseignement primaire obligatoire ajoutait l’instruction morale et civique à la liste des enseignements dispensés. Pour autant, la fragilité de cet enseignement se révèle au fil du temps et semble constituer une sorte de lacune pour la jeunesse française : « Normalement, si l’on suit la logique qui est la nôtre depuis 1789, la donne est la suivante : on ne va permettre de voter qu’à celles et ceux qui sont en mesure, en capacité intellectuellement mais aussi socialement, d’être indépendant. Si l’on abaisse la majorité électorale à 16 ans, ça signifiera qu’on vous reconnaît cette maturité intellectuelle qui vous faisait défaut jusqu’alors. On considère, et c’est l’idée fondamentale qui a conditionné toute l’histoire du droit de vote depuis 1789, que personne ne peut exercer de pression sur vous intellectuellement, que personne ne peut vous contraindre à penser. Vous avez une pensée, elle vous constitue en tant qu’individu, et c’est pour cela qu’on va vous permettre de voter  », explique David Fonseca.

Il existe une autre question, sujette elle aussi à controverses : « Votez-vous comme vos parents ? ». Dès son plus jeune âge, l’enfant baigne dans la politique au travers des yeux de ses parents ou de ses titulaires. L’esprit de famille, c’est aussi cela : partager le même sang, une partie de la même histoire, les mêmes tendances politiques… Jusqu’à ce que l’on se crée nos propres opinions, les liens familiaux nous poussent bien souvent à partager les mêmes croyances que nos poches. Selon certains sociologues, l’héritage familial et les enjeux affectifs qui l’entoure constitueraient l’une des influences décisives sur nos choix et orientations politiques. « Je crois qu’à l’âge de 16 ans, les jeunes n’ont pas assez de maturité pour prendre ce genre de décisions. Il y a des risques qu’elles ne soient pas objectives. Ils peuvent choisir un vote simplement pour aller à l’encontre de celui de ses parents, ou bien un vote qui aura été influencé », pense Fabienne, maman d’un garçon de 16 ans. « Pour autant, peut-être que s’ils abaissaient la majorité électorale, les jeunes s’intéresseraient plus à la politique, automatiquement. Mais ce n’est pas plus mal qu’ils restent encore un peu dans leur monde d’enfants, qu’ils en profitent tant qu’ils le peuvent  », conclut-elle.

61 % favorables à la majorité pénale à 16 ans

Si les chiffres indiquent que c’est la tranche des 18–24 ans qui s’abstient le plus lors des votes, impliquer la tranche d’âge précédente pourrait, selon Clara Jaboulay – présidente de l’UNL – exercer un effet bénéfique sur le taux d’abstention : «  Ils s’abstiennent parce que les politiques qui sont menées à leur égard, quand il y en a, ne sont pas du tout en accord avec les problématiques. Et, si on élargit d’1,5 million la part d’électeurs, ça obligerait sûrement les politiques à considérer les jeunes et peut-être qu’ils appliqueraient les solutions adéquates, face aux problèmes que l’on rencontre ».

Le débat de l’abaissement de la majorité électorale a beau faire grand bruit lorsqu’il débarque, il est loin d’être le seul et va souvent de paire avec… L’abaissement de la majorité pénale : «  Cela pose la question du contrôle social qu’effectue le politique sur une classe d’individus. Il n’est pas simplement question d’abaisser le droit de vote mais aussi de comprendre que cela reconfigure en totalité le rapport que l’on entretient à la jeunesse, à la manière de l’envisager. Dire d’elle qu’elle est majeure n’est pas sans conséquence, pas simplement sur le plan électoral mais sous bien d’autres aspects », explique David Fonseca. En février dernier, François Fillon, candidat LR à la présidentielle, n’hésitait pas à plaider en faveur de la réforme en pointant du doigt des mineurs qui, selon ses dires, profitent « de la clémence du système  ». Selon un sondage Ifop réalisé pour le journal Le Figaro en février dernier, 61 % des 1 000 Français interrogés seraient favorables à cette proposition. Pour Fabienne, 41 ans, vivant à Morigny-Champigny, « la prison n’est pas la solution  ». Elle ajoute que «  s’ils sont assez responsables pour aller voter et prendre part aux décisions pour le pays, ils sont capables d’assumer leurs actes ». De leurs côtés, Marine, 28 ans et Annaya, 16 ans estiment respectivement qu’à « 16 ans ou à 18 ans, la responsabilité doit être la même » et qu’à « 16 ans, on devrait savoir ce qui est bien ou non et assumer  ».

Abaisser la majorité pénale de 18 à 16 ans, c’est réformer le code de procédure pénale et notamment « l’Ordonnance n° 45–174 du 2 février 1945 relative à l’enfance délinquante ». Une proposition que refuse d’envisager l’UNL : « On peut donner la possibilité aux jeunes de 16 ans de voter, de s’exprimer pour la société, mais pour autant le jeune doit être protégé jusqu’à 18 ans. L’âge de la majorité dépend du projet de société qui sont portés par les politiques. Par exemple, aux Etats-Unis, le permis de conduire peut se passer à 16 ans car le pays axe sur la mobilité. Par contre, comme le pays a des moeurs conservatrices, l’alcool ne va pouvoir être acheté qu’à 21 ans. On module en fonction du projet que l’on veut porter », conclut Clara Jaboulay, présidente du syndicat de lycéens.

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