« Voter est un droit, c’est aussi un devoir civique », peut-on lire sur les cartes électorales françaises. Dans le cadre de l’élection présidentielle, ce n’est pourtant pas une obligation au sens purement juridique. Si l’abstention dépend de plusieurs motifs aussi bien sociologiques que culturels, elle démontre le plus souvent un véritable rejet des pouvoirs en place et des potentiels futurs occupants du poste de président de la République.

En Essonne, certaines villes sont plus civiques que d’autres : si la ville de Limours fait figure d’exemple avec ses 95,52 % de taux de participation au second tour de la présidentielle de 2012 (lire l’article), c’est la commune de Grigny qui se distingue, au contraire, par le plus fort pourcentage d’abstention en Essonne. Sur les plus de 28 290 habitants que compte la commune, seules 10 809 personnes étaient inscrites sur les listes électorales en 2012. Parmi elles, seules 7 768 se sont déplacées pour voter. Ces chiffres placent la participation à Grigny à 71,87 % de votants, un bon résultat quand on compare avec les chiffres des régionales 2015 où seuls 39,06% des inscrits s’étaient déplacés. Toutefois, malgré ce taux de participation honorable, la ville de Grigny enregistrait en 2012 la plus « forte » abstention. En effet, 3 041 Grignois étaient absents des bureaux de vote, soit 28,13 %. Qu’en est-il de la situation aujourd’hui ? Où en sont les habitants de la ville du nord-Essonne ? Pour le savoir, direction Grigny 2 !

 [Vu des bistrots #1] Limours, la ville aux 95% de participation

À moins d’un mois du premier tour de l’élection présidentielle, les pronostics vont bon train en Essonne. Il est 18h30, le ciel est grisâtre et menaçant, la nuit n’est pas encore tombée. De nombreuses voitures remplissent petit à petit le parking du centre commercial de Grigny 2. Devant les portes automatiques, face à la dizaine d’immeubles semblant toucher le ciel, des petits groupes de gens discutent, fument tranquillement leurs cigarettes. Les portes s’ouvrent et laissent entrevoir un centre commercial à deux vitesses : les commerçants et habitants s’adonnent à leurs affaires, font leurs courses, pendant qu’au plein cœur du hall d’entrée, une quinzaine de personnes rigole et discute, accoudée au comptoir de ce qui s’apparente à un petit bistrot. « Au petit… Creux », peut-on lire sur la pancarte qui trône en hauteur. On entend le rire de Françoise, 65 ans, et de son ami Manuel, réunis autour d’un verre.

Françoise, Grignoise depuis plus de 40 ans, est à la retraite depuis 5 ans : « Bien sûr que je vais aller voter !  », répond-elle presque instinctivement lorsque la question de la participation aux prochaines élections est évoquée. Même si pour elle, le vote est « systématique », elle justifie le taux d’abstention à Grigny par le fait qu’il y ait « beaucoup d’étrangers  ». Pourtant, Manuel qui vient du Portugal, voterait « s’il en avait le pouvoir ». C’est par une véritable conscience politique que se dit animée Françoise, qui vote depuis ses 18 ans pour la simple et bonne raison que « des gens se sont battus pour ce droit-là ». Des mises en examen, des polémiques à répétition, des débats très animés… Cette campagne présidentielle 2017 se distingue par ses controverses depuis quelques mois : « On n’a jamais vu une campagne comme celle-là, ce ne sont que des guignols. Nous, on se fout des histoires de costumes en cadeau…  », ironise Françoise.

« Les candidats ne sont que des guignols »

Dans cette commune, les Grignois déplorent le manque d’investissement des élus en faveur d’une ville qu’ils disent «  complètement délaissée ». Grigny n’est plus la commune qu’elle était autrefois, selon les dires de quelques-uns de ses habitants dont Françoise. En 1975, la Grignoise a fait l’acquisition d’un bien au sein de la commune. Encore en poste en qualité de secrétaire dans un cabinet d’avocats dans le XVIe arrondissement à Paris, elle a commencé à ressentir un changement dans les années 85–90, « même si je fréquentais moins Grigny à l’époque, je rentrais chez moi après le travail  ». Ce n’est qu’une fois la retraite arrivée que l’intéressée a finalement réalisée : « Aujourd’hui, j’ai peur de prendre les transports. Nous n’avons de cinéma. Sans compter l’hypermarché qui vient de fermer ! », s’insurge-t-elle.

Le 31 août dernier, l'Hyper Casino de Grigny 2 baissait le rideau. Depuis, les commerces alentours survivent difficilement (MB/EI).

Le 31 août dernier, l’Hyper Casino de Grigny 2 baissait le rideau. Depuis, les commerces alentours survivent difficilement (MB/EI).

En effet, la perte de l’unique grande surface Casino du centre commercial de Grigny 2 a fait grand bruit au sein de la commune. Autrefois très fréquenté, et bien utile pour les nombreux Grignois non-véhiculés et habitant les alentours, c’est un rideau métallique qui les accueille aujourd’hui. 

Si la ville de Grigny est souvent pointée du doigt dans les médias pour des affaires de violence, ou pour la « paupérisation » des classes, Françoise ne souhaite en aucun cas jouer le jeu de Marine Le Pen : « J’en ai peur. Si elle passe, ce ne sera pas bon du tout », affirme-t-elle en priant le ciel pour qu’elle ne parvienne pas jusqu’au pouvoir : « Mon Dieu, si vous regardez par-là, je suis au ‘Petit creux’  », déclare-t-elle avec humour, les yeux levés au ciel. Même si elle avoue que le choix va être tout de même difficile, car « une fois élu, ils ne font jamais ce qu’ils disent », Françoise penche plutôt du côté d’Emmanuel Macron, « une nouvelle tête, alors que les ‘vieux’ on les connaît tous ».

Mécontentement après la fermeture du Casino à Grigny

Pour autant, Françoise aime sa ville et espère un avenir meilleur : «  Il y a 40 ans, c’était une belle ville, c’était florissant. Ça a changé mais, malgré ce bazar, j’y ai quand même mes amis et mes habitudes, j’y suis attachée. Tout ce que je souhaite pour la suite, c’est un centre commercial et un cinéma !  », finit-elle par conclure.

Boiba, lui, semble songeur devant sa tasse de café, entouré de ses amis. Pour ce technicien employé dans les travaux publics, le constat est quasi sans appel : « La majorité ne vote pas, par dépit, car il n’y a rien à faire. Les jeunes, eux, ne voient pas l’intérêt d’aller voter, ce n’est pas intéressant ». Pour cet homme de 39 ans, habitant à Grigny depuis plus de 15 ans dans le quartier de La Grande Borne, « la ville et ses commerçants sont délaissés  ». Autrefois plongé dans la délinquance, Boiba se réjouit de s’être ressaisi : « Aujourd’hui, j’ai ma famille, j’ai un emploi, mais j’ai peur pour les générations futures. Je ne vois pas quel avenir il peut y avoir pour mes jeunes frères  », déplore-t-il. La faute aux élus, qui leur laisse une ville «  sans activités, sans aucune proposition pour la jeunesse  ».

Le secteur du Labyrinthe à la Grande Borne

Le quartier de la Grande Borne, secteur du Labyrinthe (JM/EI).

De plus, ce père de famille désolé par la situation actuelle, pointe du doigt la méfiance qui entoure la commune et la réputation qu’elle traîne depuis maintenant plusieurs années : « Quand tu habites à Grigny, tu es mal vu, les gens ont peur. À la Grande Borne, par exemple, on ne passe pas un seul jour sans la police. Il existe une réelle forme de discrimination  », indique-t-il. S’il n’est pas contre l’idée même du vote citoyen, il avoue ne pas savoir pour qui voter, ni pour quoi : « En général, on vote pour que quelque chose change. Mais ici, rien ne change et c’est même de pire en pire donc on ne vote pas ».

Au même moment, Eddie* fait son entrée. Habitué des lieux, il vient de finir sa journée avec une seule idée en tête : « siroter une bonne bière ! » Educateur spécialisé à Grigny depuis une vingtaine d’années, il connaît tout des problèmes qui gangrènent la ville. Pour lui, trois facteurs expliquent le manque d’intérêt des locaux pour la politique : « Il y a d’abord le fait qu’il y ait beaucoup de personnes étrangères qui n’ont pas le droit de vote, expose-t-il. Ensuite, il faut bien comprendre que la majorité de la population n’a pas vraiment de culture politique. Hamon ? Fillon ? Ici personne ne les connaît ! Pourquoi ? Parce qu’ils ne font rien pour la ville ». Et qu’ils ne feront rien ? :« C’est justement mon dernier point : les Grignois sont à la périphérie de la vie citoyenne, ils se sentent oubliés, mis de côté. Les commerces ferment, les médias ne parlent de la ville que lorsqu’il se passe des choses mal à la Grande Borne, on ne voit Grigny que par ses clichés. Alors pourquoi les gens iraient voter ? Personne ne les représente car personne n’a envie de mettre les mains dans le cambouis !« 

Grigny face à l’éternel recommencement

Preuve que l’échelon national importe peu, le changement se mesure ici plus qu’ailleurs à l’épreuve du terrain : « En 2012, je suis parti voir Hollande en meeting à Creil (Oise), confie Gassama*, qui n’a rien perdu de la discussion. Je ne pouvais pas voter car je n’ai pas la nationalité, alors j’ai essayé de convaincre mes amis français qui peuvent le faire de donner leur voix à la gauche. Aujourd’hui, ils disent que c’est de ma faute ! (rire) Mais je crois qu’il (François Hollande ndlr) lui aurait fallu plus de temps. Après, on est déçu. Rien n’a changé à Grigny, on n’a plus de grande surface, c’est même pire qu’avant… »

« Je n’ai pas connu Grigny comme ça  »

19h15, la nuit commence peu à peu à tomber sur le quartier de Grigny 2. Alkamissa, magasinier de profession, a lui la possibilité de voter mais ne compte pas se déplacer ni le 23 avril prochain, ni même le 7 mai. Habitant de Grigny depuis 16 ans, il s’attriste de voir une population « laissée à l’abandon  » : « Comment se fait-il que je paye les taxes et, pourtant, que plein de parkings soient fermés ?  », questionne-t-il. L’exemple semble se fondre dans la masse des nombreux autres manquements des élus, recensés par les habitants en colère.

5000 logements composent l'ensemble de Grigny 2. (JM/EI)

Avec 5 000 logements, la copropriété de Grigny 2 est la 2e plus grande d’Europe (JM/EI).

S’il affirme lui aussi n’avoir « pas connu Grigny comme ça », il n’a observé de réels changements que dans les années 2005–2006. Cependant, les Grignois ne seraient pas les seuls fautifs à ses yeux : « Certains jeunes des villes alentours viennent ajouter leurs problèmes ici, viennent dégrader la ville et ils font quand même partie des chiffres concernant la commune ». Cet homme de 35 ans assume son choix d’abstention, véritable signe de contestation. Pourtant, « en temps normal, c’est une belle ville, que j’ai beaucoup aimée  », déclare-t-il avec un soupçon de nostalgie. Alkamissa veut du changement, mais il n’ira pas voter. Le Grignois garde tout de même espoir et foi en l’avenir de la commune si chère à ses yeux : « Je suis sûr que l’on peut faire quelque chose. Un jour où l’autre, tout cela va changer mais, pour ça, il faut que les élus s’en occupent un petit peu plus », ajoute-t-il avec un regard bienveillant.

*Le prénom a été changé

Que reste-t-il de l’utopie de la Grande Borne ?