La Cour d’Assises d’Evry est silencieuse, pendant qu’Hugo, en troisième au collège d’Etampes, termine son réquisitoire devant les jurés. Ce matin, le collégien s’est mis dans la peau d’un avocat général et demande la condamnation de Jean Calas, ce père de famille protestant dont le fils, qui voulait se convertir au catholicisme, a été retrouvé pendu. Jean Calas est accusé du meurtre de son fils. Cette célèbre affaire du XVIème siècle, dont Voltaire s’est fait l’écho dans son Traité sur la tolérance (1763) pour obtenir la révision du procès, est débattue comme dans un vrai procès par les collégiens de quatre établissements essonniens : Louise-Michel à Corbeil, Les Pyramides à Evry, Pablo-Neruda à Grigny, et Guinette à Etampes.

Dans le cadre du développement du point d’accès au droit en milieu scolaire, des ateliers juridiques ont été mis en place par l’association Justice et ville dans des classes situées dans des quartiers prioritaires « Politique de la ville » et des actions en faveur de la citoyenneté mises en œuvre dans des classes de troisième et quatrième. Point d’orgue de ces actions de découverte de la Justice : ce concours d’éloquence, qui s’est tenu toute la matinée de ce lundi devant la Cour d’Assises de l’Essonne.

La tolérance : c’était le thème de l’édition de ce concours d’éloquence, cette année. Après sa tirade et pendant que le jury délibère, Tiguida l’une des candidates et en troisième au collège des Pyramides, nous explique : « C’est moi qui ai choisi d’être avocate générale, je voulais voir. Avant, je ne connaissais rien au monde de la justice. » Et quand on lui demande ce qu’on ressent quand on doit parler devant une Cour entière, la jeune fille se fait bien plus timide que lors de sa prestation : « C’était difficile de parler devant eux, mais pas beaucoup. » Kadé, en troisième dans le même collège, confirme la difficulté de l’exercice. Elle a incarné une avocate de la défense, et a brillamment défendu le père de famille du XVIe siècle, prônant la tolérance religieuse. « Mais Hugo (de l’association Justice et ville, ndlr), nous a aidé à préparer nos textes, avec des avocats généraux et de la défense. Je suis passée voir une avocate dans son bureau, elle m’a bien aidée ! »
Céline Calvet, professeur de français aux Pyramides, ne cache pas sa fierté en parlant du travail des deux collégiennes. « Je suis très contente de la prestation des élèves, j’ai été agréablement surprise de leur assurance. Elles me surprennent par leur verve ! On a commencé à travailler Voltaire en janvier, en classe. Mais travailler l’oral est difficile et différent. Je suis plutôt fière d’eux. »

« On aurait dit des adultes, confirme Magali Gomis, de l’association Justice et Ville, qui a coordonné les opérations. On était plus stressés qu’eux ! En plus, c’étaient des sujets pas faciles, profonds… Les profs ne les ont pas lâchés. »

« Madame la présidente, mesdames et messieurs les jurés, voilà comment je vois l’affaire… »

La première « manche » est remportée par les élèves d’Evry, de Grigny et d’Etampes. Le concours continue avec une deuxième affaire discutée devant le tribunal, bien plus récente : l’affaire Johnny Aubert, jeune homosexuel tabassé à mort par deux frères, jugée en 2012.
Les apprentis avocats de la défense, sélectionnés pour la deuxième partie du concours, plaident les « coups et blessures ayant entraîné la mort », récusant les accusations de crime homophobe que retiennent les apprentis avocats généraux.
« Madame la présidente, mesdames et messieurs les jurés, voilà comment je vois l’affaire »… Maria-Rosa, en quatrième à Grigny, ne faiblit pas pendant sa plaidoirie et a les mêmes inflexions dans son discours que les plus tenaces des avocats. Des thèmes durs, mais les plaidoiries sont maîtrisées et les arguments font mouche auprès du jury, présidé par Nicole Jarno, présidente du TGI d’Evry. Dans les jurés également, Vincent Léna, délégué du Gouvernement à Evry et Lionel Tarlet, directeur de l’inspection académique de l’Essonne.

« Cette action menée était une manière de mieux faire connaître la Justice aux élèves, explique Nicole Jarno, et ce concours était le point phare de ces actions citoyennes. L’année dernière, j’étais déjà impressionnée ! Ce sont des thèmes pas simples, comme l’homosexualité et l’homophobie, mais ils ont tous su se les approprier. Et dans la Cour d’Assises, on entend rarement des cris de joie comme ça »

La magistrate fait référence aux réactions des élèves grignois à l’annonce des gagnantes, pleines d’allégresse. Madeleine, qui incarnait une avocate générale, et Maria-Rosa, une avocate de la défense, ont le plus convaincu la Cour, malgré leur classe inférieure (les autres collèges avaient présenté des troisième). « Je suis fière de moi, sourit Madeleine, 14 ans, à la fin de l’audience. Comme pour un vrai procès, les deux jeunes filles n’échappent pas aux questions des journalistes. J’avais le stress qui montait, mais je me suis dit ‘donne le meilleur de toi-même’ ». C’est elle-même qui a décidé d’incarner une avocate générale : « ce rôle m’a vraiment plu, et je n’ai appris mon texte que vendredi ! J’ai demandé l’acquittement pour Jean Calas, parce que quand même, faut pas se mentir. »

Maria-Rosa, qui défendait les deux « affaires », insiste sur la préparation qu’il faut pour un tel concours : « On est restées très tard au collège pour préparer, c’est beaucoup de travail ! »

De quoi susciter des vocation chez ces collégiens ? « Oui ça m’a vraiment donné envie de faire du droit plus tard », annonce Maria-Rosa. La relève est là.