Un parc arboré de trois hectares, des jeux, des enfants très complices entre eux et souriants : il semble faire bon vivre à l’école Steiner-Waldorf de Verrières-le-Buisson. En pénétrant dans le parc boisé, une impression de calme se dégage du paysage parfaitement investi par les centaines d’élèves étudiants. Sur la droite, des maisons à colombages amènent une petite touche normande en région parisienne. On y apprend les travaux artisanaux comme le travail sur la forge et sur le bois notamment. Derrière, les dizaines de petites maisonnettes alignées constituent le jardin d’enfants. Au fond, une salle de musique et une salle de spectacle de 400 places. Puis, viens l’arrivée jusqu’au bâtiment surplombant tous les autres, « le clos Clairbourg ». En tout, les bâtisses des différents locaux représentent environ 3 700 m2. « C’est un établissement qui donne envie !  », pense Sophie, jeune maman qui envisage de scolariser son premier enfant l’année prochaine.

« Former des êtres humains libres, capables de donner un but et une direction à leur vie ». Rudolf Steiner, l’initiateur de la pédagogie du même nom a fondé son enseignement sur l’expérience physique et sensitive des enfants. Émergeant au début du XXe siècle, cette pédagogie alternative se base sur une doctrine ésotérique, l’anthroposophie, par ailleurs quelque peu critiquée. Les établissements Steiner se comptent par dizaine en France, il en existe 22 à ce jour pour environ 2 500 élèves. Une pédagogie dont la majorité des anciens étudiants semblent garder un bon souvenir. Et notamment Colline, une ancienne élève de l’école Steiner aujourd’hui étudiante en école de journalisme, n’a pas pâti de cette méthode alternative par rapport aux autres élèves lorsqu’elle a fait son arrivée dans une école traditionnelle. Scolarisée dès l’âge de 3 ans à Verrières-le-Buisson, Colline a pris son envol en fin de collège. Elle est arrivée en troisième dans une école traditionnelle, et tout s’est bien passé : « J’avais un peu peur de la notation au début, car je n’avais jamais été noté ailleurs qu’à l’école Steiner  », confie-t-elle.

L’émerveillement au premier cycle

À l’école Steiner-Waldorf de Verrières-le-Buisson, un établissement privé sous contrat avec l’Etat, la scolarité s’effectue en trois temps. Le long cheminement vers la maturité débute à partir de 2 ans et demi, au jardin d’enfants. Ce premier cycle correspond à la maternelle dans les établissements traditionnels et fonde ses principes fondamentaux sur l’émerveillement de l’enfant, l’investissement complet de son corps : « Les jeux libres au jardin d’enfants leur donnent la possibilité d’éprouver leur propre corps. Ça va leur donner de la force pour la suite, pour les apprentissages plus abstraits », indique Laure Lusseyran, enseignante de français et directrice de l’école Steiner-Waldorf de Verrières-le-Buisson. Au premier cycle, ici, pour que l’enfant passe les premières classes, l’attention ne va pas être spécialement portée sur l’intellect : « On va regarder s’il sait faire ses lacets, boutonner et déboutonner son manteau, ses dessins et pas seulement le fait qu’il sache déjà son prénom. C’est une pédagogie ollistique c’est-à-dire qu’elle ne tient pas seulement compte de la tête mais de l’enfant, de l’individu en lui-même  », confie-t-elle. Les quelques « Jardinières » surveillent et aident les occupants du jardin d’enfants qui, d’ailleurs, se nomme ainsi grâce au fait qu’il n’y a pas de pré-apprentissage lors de ce cycle : « Nous n’apprenons pas à écrire dans nos maternelles. On fait du tricot. Donc on exerce aussi la motricité fine mais pas à des fins pratiques immédiates. On dit ‘une main habile, pensée agile’, et bien c’est un peu sur cette idée d’inviter l’enfant à habiter complètement son corps que l’on se repose ».

Un cycle élémentaire de 6 ans

Le second cycle plonge l’enfant dans la découverte de son âme, de ses sentiments, de ses perceptions du monde qui l’entoure. La primaire, se fait en 6 ans à l’école Steiner, au lieu des cinq normalement requises en école traditionnelle. Pour quelle raison ? « C’est une question de maturité  », répond Laure Lusseyran, avant d’ajouter : « Dans toutes les pédagogies alternatives, on commence les apprentissages tôt. Et, nous, on préconise de les commencer tard. On laisse à l’enfant le temps de vivre son enfance  ». Un retard qui ne semble pas influencer le reste du cursus. Les élèves de primaire de l’école Steiner s’exercent différemment que les enfants d’autres établissements, si certains cours basiques sont obligatoirement dispensés, ils passent tout de même la majeure partie de leur temps à s’adonner à des activités manuelles et artisanales. Ateliers pour travailler le bois, la forge. Un temps consacré au tricot, aux crochets. Tout est disposé pour que l’enfant puisse peaufiner son agilité, sa précision, sa « pensée manuelle ». L’autre grande différence avec les écoles traditionnelles, c’est que les élèves en primaire à Steiner pratiquent l’eurythmie, un art du mouvement créé par Rudolph Steiner. De plus, ils apprennent très jeunes à étudier l’anglais et l’allemand, par le biais des références culturelles de chaque pays : «  On ne les étudie pas en étudiant la grammaire. Quand on est au primaire, on les étudie à travers des comptines, à travers des éléments de la culture des pays germanophones et anglophones. On baigne l’enfant dans la culture de ces pays-là ».

Le troisième cycle de la pensée

Arrive enfin le troisième cycle, celui de la pensée. Le nombre d’heures en atelier augmente mais les activités évoluent. Le travail du bois va laisser place, peu à peu, au travail sur le cuivre, le fer et la forge. Des heures seront consacrées au modelage, le tricot va se transformer en travaux manuels autour de la couture… Les professeurs vont alterner les activités artisanales et intellectuelles. En cycle secondaire à Verrières-le-Buisson, on commence à se coller aux programmes des écoles traditionnelles parce que « c’est difficile d’enseigner les mathématiques de façon artistique  », s’amuse Laure Lusseyran. Bien que la quarantaine de professeurs essayent toujours, tous cycles confondus, de lier l’art à l’apprentissage pour «  que les enfants se sentent concernés, qu’ils se lient vraiment à ce qu’ils apprennent  ». Dans la majorité d’écoles Steiner françaises, le troisième cycle s’arrêtent en 12ème classe, soit l’équivalent de la 1ère en école traditionnelle. Au secondaire, la question du « qui suis-je » est au centre des débats. C’est à cette question que les élèves vont tenter de répondre tout au long du cycle. Pour les y aider, le corps enseignant va sans cesse les amener à fonder leur pensée sur un événement déjà vécu. Pour ce faire, quoi de mieux qu’une mise en application ? Les élèves doivent effectuer quelques stages, pour notamment se familiariser au monde du travail mais aussi se questionner sur sa propre condition et ses envies. En 10e classe, un stage agricole est effectué. « Les élèves partent à la rencontre du monde rural  », pendant deux semaines, l’enfant apprendra à gérer son premier « saut dans le vide », seul sur une exploitation agricole qui lui est inconnue. Un véritable questionnement sur la nature se met en place : «  Quelle est la relation entre l’homme et le monde végétal/animal ? Quel impact peut avoir l’action de l’homme sur la nature ?  ». En 11e classe, place au stage en entreprise. Durant deux semaines encore, les étudiants découvrent le monde du travail, mais particulièrement dans le secteur de la production industrielle ou artisanale. En 12e classe, deux semaines sont consacrées au stage social. « On ne se tourne plus vers la production, mais vers l’être humain ».

Steiner Verrières-le-Buisson

Un véritable lien créé

L’école Steiner c’est aussi, et surtout, des valeurs de fraternité et de solidarité. Ici, la majorité des élèves se suivent des plus petites classes jusqu’aux plus grandes. L’école Steiner de Verrières-le-Buisson n’ayant qu’une seule classe par cycle, les élèves apprennent facilement à se connaître et à s’appréhender au fil du temps : « Cela crée des liens très forts entre eux, sans pour autant que ça les coupe complètement. Lorsqu’ils s’en vont en fin de 12 ème dans un autre lycée, la plupart s’intègrent parfaitement ». « C’est comme une petite famille  », confie Colline, ancienne étudiante au sein de l’école Steiner. Un véritable lien créé entre les élèves, mais également dans la relation professeurs/élèves : « Ils nous connaissent bien, ils connaissent nos difficultés, nos qualités. Ils peuvent vraiment nous accompagner et nous aider dans les problèmes que l’on peut rencontrer  ». Pour Sophie, la jeune maman qui souhaite voir son enfant intégrer l’école prochainement, « toutes ces valeurs sont essentielles et elles ne sont malheureusement pas assez poussées dans les écoles traditionnelles  ».

Une école qui fait l’objet de vives critiques

La doctrine ésotérique et le courant de pensée sur lesquels se basent la pédagogie Steiner ont fait l’objet, en tout temps, de vives critiques. En 2000, un rapport commandé par le ministère de l’Education nationale a soulevé de nombreuses questions sur le fonctionnement de certains établissements français adeptes de la pédagogie. Les établissements sont pointés du doigt et doucement accusés de sectarisme. Pourtant, le rapport a suscité un vif débat puisque l’association de défense des familles contre les sectes, parents d’élèves et anciens élèves ont vivement contesté le rapport, parlant même de « bavure » : « Ceux qui disent ça ne connaissent vraiment pas l’école. C’est un lieu où l’enfant est vraiment écouté. Tu es libre et encadré en même temps. L’individu compte réellement là-bas », explique Colline. Laure Lusseyran, quant à elle, réagit avec douceur et réalisme : « Cette pédagogie n’est pas une panacée universelle, ce n’est pas une potion magique. Pourtant, il y a vraiment de la bienveillance. C’est une école qui est très ouverte et une telle ouverture est peu compatible avec le sectarisme  ». Grégoire Perra, un ancien élève et professeur dans plusieurs écoles Steiner, s’insurge et se désole des méthodes de la pédagogie et n’hésite pas à le faire savoir par le biais de posts virulents publiés sur son blog. De nombreuses attaques auxquelles Laure Lusseyran ne prête que peu d’attention : «  On a tous des grandes attentes parfois et, du coup, cela amène quelque fois des déceptions proportionnellement aussi grandes. Je pense que comme il y a des déçus du socialisme, il peut y avoir aussi des déçus de la pédagogie Steiner », déclare-t-elle avec légèreté.