C’est un serpent de mer qui agite la commune essonnienne depuis maintenant près de deux ans. En rebaptisant une portion du boulevard Jean Jaurès en « Avenue Serge Dassault », la municipalité de Corbeil-Essonnes semble avoir touché une corde sensible, tant le décalage entre les deux hommes paraît abyssal. « La ville de Corbeil-Essonnes a souhaité rendre un hommage et a exprimé sa reconnaissance à l’ancien maire de la ville, qui a marqué d’une empreinte indélébile notre histoire et a contribué à façonner le caractère propre et l’identité de notre commune », expliquait il y a peu Jean-Pierre Bechter, le maire de Corbeil-Essonnes.

Un message qui ne passe pas pour les opposants du milliardaire. Ces derniers mois, les opposants à l’ancien maire de la ville (1995–2009) ont multiplié les actions sans parvenir à empêcher l’inauguration des plaques officielles en décembre 2016 (recours devant le tribunal d’Evry en mai 2015, pose d’une fausse plaque résumant les affaires judiciaires de l’industriel en septembre 2015, rassemblement en mai 2016). Mais depuis le 2 février dernier et la nouvelle condamnation de l’industriel pour fraude fiscale et blanchiment d’argent, la grogne s’est intensifiée. Principaux points de crispation : le Centre hospitalier Sud-francilien et le lycée Robert Doisneau, tout deux situés sur la nouvelle artère qui relie la N7 à la gare en passant par la Montagne des Glaises.
À peine le verdict connu, le Conseil d’administration de l’établissement scolaire votait à l’unanimité une motion pour refuser ce changement de domiciliation : « La nouvelle adresse du lycée R. Doisneau n’est pas compatible avec les valeurs de l’École de la République !, dénonçait le CA. Elle est en effet en totale incompatibilité avec les fonctions que la société assigne à l’École, à savoir l’instruction, l’éducation des jeunes et la transmission des valeurs de la République ».

À chacun sa pétition

Si cette initiative émane du personnel de l’établissement, l’opposition à la majorité municipale n’est pas non plus restée silencieuse. Début février, trente-et-un Corbeil-Essonnois qui se sont présentés aux élections municipales de 2014 lançaient une pétition intitulée L’avenue Serge Dassault à Corbeil-Essonnes doit être débaptisée ! Parmi eux : Michel Nouaille (PCF), Claude Combrisson, Jérôme Brézillon (PS), Pascale Prigent (PG), Carlos Da Silva (PS) ou encore Jacques Picard (EELV). Le texte comptabilise aujourd’hui 689 signatures et sera remis au maire Jean-Pierre Bechter, successeur de Serge Dassault, alors qu’une motion déposée le 27 février dernier a déjà été rejetée par la municipalité : « C’est indécent, c’est contre la tradition républicaine qui veut qu’on donne le nom d’une rue ou d’un bâtiment à une personne décédée », estime Michel Nouaille. Avant de regretter que la gauche corbeilloise n’ait pas réussi à mener une action commune sur un sujet qui pourtant devrait la réunir : « Nous avons fait une proposition de pétition commune avant les vacances de février, raconte-t-il. Mais Bruno Piriou nous a répondu qu’il ferait les choses de son côté ».

Grand absent des signataires, Bruno Piriou a en effet choisi de faire cavalier seul. Vendredi 10 mars, il organisait une votation symbolique devant le Centre hospitalier Sud-francilien et le lycée Robert Doisneau. Sur le bulletin, une seule case à cocher : Jean Jaurès ou Serge Dassault : « La symbolique, ça compte, explique celui qui fut notamment candidat lors des municipales de 2008, 2010 et 2014. D’ordinaire, on donne le nom d’une rue à ceux qui ont fait progresser la civilisation comme Victor Hugo ou Mandela. Là, ça en dit long sur le sens qu’on veut donner à la société. Serge Dassault a quand même été condamné à plusieurs reprises. Dans un contexte où certains politiques défient la justice, comme le font actuellement François Fillon ou Marine Le Pen, ce changement de nom envoie un mauvais signal  ».
Contrairement à la pétition effectuée en ligne, difficile cette fois d’évaluer précisément le nombre de votants car tous n’ont pas émargé. À la mi-journée, Bruno Piriou annonçait « 200 à 250 participants sur l’hôpital  ». Toujours plus que les 49 personnes ayant rejoint pour le moment le collectif de soutien à l’Avenue Serge Dassault lancée début février. Des soutiens qui s’étaient eux aussi mobilisés devant le lycée Doisneau le 23 février dernier.

Enfin, outre ces pétitions, Jérôme Brézillon (PS), membre de l’opposition, exige que « la municipalité organise une consultation populaire » relative à la question du changement de nom. « Pour atteindre cet objectif, nous créons ce mardi 14 mars un collectif ouvert à tous afin de collecter dans les mois à venir, le nombre de signatures nécessaires, à savoir un cinquième du corps électoral de la commune », commente ce dernier.

« Un coup d’épée dans l’eau »

Ancien pédopsychiatre, à la retraite depuis 2013, Pierre Sadoul n’a pas hésité une seule seconde avant de voter contre l’Avenue Serge Dassault. « C’est un scandale cette commune prise d’assaut par la droite, magouilles et consorts depuis des années », lâche-t-il. « Donner à une avenue le nom de quelqu’un qui est jugé et condamné, ça n’a aucun sens », poursuit-il en soulignant la pensée et le socialisme de Jean Jaurès. Même constat du côté de Roger Ferreri, ex-chef du service psychiatrie infanto-juvénile, toujours en activité au CHSF. « Je pense que tous les gens sont touchés, mais à un moment, soit on passe dans la dictature, soit on se révolte. Un fait anodin peut aussi changer les choses », espère alors celui qui dit « voir beaucoup de jeunes du quartier » dans le cadre de son travail.

Aux abords de l’urne, les avis se suivent et se ressemblent globalement. « L’abstention » est elle aussi de la partie, nombreux sont ceux qui passent sans adhérer aux approches de Bruno Piriou. Une habitante de la ville décide, elle, de s’arrêter et ce, malgré une légère hésitation. Et pour cause, son avis n’est pas totalement tranché. « Je préfère Serge Dassault », rétorque-t-elle dans un premier temps, avant de montrer quelques signes d’incertitudes. « Même si ça ne lui donne pas le droit d’être hors-la-loi, je pense que Dassault à fait beaucoup de choses pour la ville », poursuit-elle.

Les pétitions contre l'Avenue Dassault se multiplient à Corbeil. Comme ici, devant le Centre hospitalier Sud-francilien (MB/EI).

Les pétitions contre l’Avenue Dassault se multiplient à Corbeil. Comme ici, devant le Centre hospitalier Sud-francilien (MB/EI).

Quelques mètres plus loin, juste devant le lycée Robert Doisneau, Thomas est quasiment du même avis, même s’il n’oublie pas de mentionner la « corruption » du nonagénaire. « C’est honteux de représenter la corruption dans une rue où il y a un lycée, même s’il a quand même fait des choses dans la ville », s’insurge-t-il. « Jean Jaurès a plus fait pour la France. Dassault est mis en examen, il n’est pas clean. Jaurès était pacifiste, Dassault vend des armes », compare dans la foulée Elyes tout en regrettant de ne pas avoir abordé la question pendant les cours.

Répétée sur le marché de la ville ce dimanche matin, cette opération aux allures de campagne a attiré bon nombre de votants. S’il était sans réelle valeur, ce référendum citoyen a tout de même permis à plusieurs habitants de s’exprimer sur cette décision votée par le Conseil municipal il y a deux ans. Martine Soavi, ancienne candidate aux élections municipales de 2014 à Corbeil-Essonnes, ne croît plus du tout à un retournement de situation. C’est elle qui, juste après le vote, s’était empressée de poser un recours (non reçu) au tribunal afin de conserver l’Avenue Jean Jaurès. Une vingtaine de mois plus tard, elle porte un regard plutôt critique sur les décideurs de ces récentes pétitions. « C’est un coup d’épée dans l’eau. Je regrette qu’ils n’aient pas fait ça plus tôt. Tout le monde pouvait le faire avant. On avait deux mois pour poser un recours. Ça aurait fonctionné », conclut-elle. Est-elle vraiment la seule à le regretter…

Les dates clés de l’Avenue Dassault :

– 17 avril 2015 : vote majoritaire du Conseil municipal de Corbeil actant le changement de nom d’une partie du Boulevard Jean Jaurès en Avenue Serge Dassault.
– Mai 2015 : Recours déposé par Martine Soavi devant le tribunal d’Evry.
– 15 septembre 2015 : action du PS local. Pose sur la future Avenue Dassault de fausses plaques listant les démêlés de l’avionneur avec la justice.
– 2 avril 2016 : date retenue pour l’inauguration officielle de l’Avenue. Cette dernière sera finalement repoussée pour cause de travaux inachevés.
– 8 mai 2016 : rassemblement statique contestataire devant la gare routière de Corbeil.
– Décembre 2016 : pose des nouvelles plaques « Avenue Serge Dassault ». L’axe est officiellement rebaptisé.
– 2 février 2017 : Serge Dassault est condamné à 5 ans d’inéligibilité et 2 millions d’euros d’amende pour fraude fiscale et blanchiment d’argent. Il a fait appel.
Le soir même, le Conseil d’administration du lycée Robert Doisneau, domicilié sur l’avenue, vote à l’unanimité une motion visant à rebaptiser l’axe routier « Boulevard Jean Jaurès ».
Fin février 2017 : le collectif « En bloc derrière SD » lance une pétition en ligne de soutien à l’Avenue Serge Dassault et se rend devant le lycée Robert Doisneau pour faire signer une pétition papier (le collectif dira avoir recueilli « plus de 500 signatures« ). De son côté, une partie des opposants à l’industriel lance elle aussi sa pétition en ligne pour réclamer le retour du Boulevard Jean Jaurès.
– 10 et 12 mars 2017 : une votation citoyenne est organisée par une autre partie de l’opposition, à l’initiative de Bruno Piriou. Elle a lieu devant le Centre hospitalier Sud-francilien et le lycée Robert Doisneau.

Article rédigé en collaboration avec Gérald Delin 

Avenue Dassault, dans les coulisses d’un changement d’adresse qui dérange