Ne doit-on parler des quartiers dans cette campagne présidentielle que sous le prisme de la violence, et des relations tendues entre forces de police et jeunesse ? Les dernières actualités avec ce qu’on appelle désormais « l’affaire Théo » à Aulnay-sous-Bois et ses suites, refont parler des problématiques de jeunesse et de la condition des zones périphériques, sans oublier la mobilisation de la famille et des proches d’Adama Traoré pour que justice et vérité soient faites sur sa mort le 24 juillet 2016, dans un fourgon de gendarmes à Beaumont-sur-Oise.

‎La rencontre grignoise de ce 4 mars était donc l’occasion de reposer le problème, et d’en discuter à l’aune des derniers événements. Retransmise en ligne (à retrouver sur Facebook) par la Blockout radio, elle a connu une participation moyenne sur place au centre Sydney Bechet. L’initiative a toutefois permis d’échanger sur les constats de différents acteurs de quartiers, venant de l’Essonne ou d’autres villes de la région, et d’évoquer des pistes de réflexion communes. Grigny récidive, d’une certaine manière, dans sa capacité à accueillir des événements de ce type, un an après une première rencontre de militants de terrain venant de différents horizons (lire notre articleabonnés).

Les banlieues et la police

Les relations entre jeunes et forces de police n’ont pas manqué d’être discutées au cours de la rencontre. Des impressions et témoignages sont revenus sur les affaires « Théo » et « Adama », qui ont provoqué une certaine prise de conscience collective dans les quartiers. Ce sont ainsi les mobilisations nées de ce sentiment d’injustice qui ont remis quelque peu sous les feux de l’actualité, la problématique dite des « quartiers ». Chacun relève que les relations entre jeunes et police se sont tendues ces dernières années, jusqu’à provoquer un drame tel que l’incendie volontaire contre des véhicules de police de l’automne dernier.

Mais au delà du constat, plusieurs pistes sont mises en débat, avec des propositions neuves ou plus anciennes, pour améliorer ces rapports entre institutions et jeunesse populaire. Des représentants des Marcheurs du Grand Paris de l’égalité, présents à Grigny ce jour, ont souhaité mettre avant leur proposition d’une « assemblée citoyenne consacrée à la question des relations des jeunes avec la police et aux contrôles d’identité notamment , qui soit convoquée par le Maire et le commissaire en lien avec les associations locales ».

D’autres se demandent plutôt, à l’image de ce participant l’après-midi même au rassemblement de Beaumont-sur-Oise, « pourquoi se réconcilier avec les institutions ? La police assassine, la justice plombe. On ne retrouvera une conscience des quartiers que grâce à une mobilisation de ces quartiers populaires. On parle de se réconcilier avec les institutions, mais ne faut-il pas lutter contre ? » s’interroge-t-il. Des propos modérés par l’intervenant suivant qui plaide pour « changer les institutions ».

Quelques propositions sont également avancées de la part de l’élu de Grigny en charge de l’insertion et la formation professionnelle, Pascal Troadec. Selon lui il faudrait « travailler sur la formation des policiers », en incluant par exemple « des modules sur les valeurs républicaines et l’anti-racisme » et créer du lien entre forces de l’ordre et « les associations de terrain ». Ce qu’il appelle « le vieux serpent de mer du récépissé de contrôle d’identité » devrait également être remis sur la table, alors que la mesure figurait en 2012 parmi les propositions du candidat socialiste élu, François Hollande.

Remettre l’éducation au centre des préoccupations

Le sujet est revenu plusieurs fois au cours des échanges : il ne pourra pas être trouvé de solution d’ensemble pour les quartiers sans que la dimension éducative soit la pierre angulaire de la réponse à apporter. Un point sur lequel insiste Djigui Diarra, réalisateur grignois de 25 ans, en témoignant sur son parcours : « Dès mes 11 ans, je voulais absolument réussir dans le cinéma, mais au collège Jean-Vilar (situé à la Grande Borne), ça a été difficile, de part le niveau, et de part la frustration des profs qui se trouvaient là, et qu’ils renvoyaient sur nous. Quand on sort de ce collège, on est déjà un peu un survivant. Ensuite au lycée, j’ai pu intégrer l’association 1000 visages, qui m’a mis le pied à l’étrier dans le cinéma ».

Alors que sont rappelés les chiffres de 30% de crédits en moins dans les collèges de périphérie par rapport à ceux de Paris intra-muros, le manque d’expérience de jeunes enseignants qui arrivent dans des quartiers dont ils n’ont pas les codes peut être regretté. « Si l’on rémunérait les étudiants en formation de prof, on permettrait à des jeunes de ces quartiers de se payer des études, alors qu’ils n’ont pas forcément les moyens » est-il suggéré.

Il est par ailleurs rappelé l’une des propositions du candidat François Fillon d’abaisser la majorité pénale à 16 ans. Une vision de la jeunesse sous le seul prisme sécuritaire qui constitue une mauvaise perspective aux yeux des participants. « Il faut surtout beaucoup plus de moyens judiciaires pour les juges pour enfants » indique Pascal Troadec. S’en sortir c’est partir ? : c’est aussi un questionnement qui a traversé l’assistance. Elsa, militante associative à Corbeil, soulignant « qu’il est nécessaire que celles et ceux qui réussissent, reviennent dans leur quartier en parler.  Ils pourraient monter des cafés-réseaux » pour les plus jeunes.

Des embryons de revendications et de propositions sont ressortis de la rencontre, mais la campagne présidentielle qui a débuté, n’a pas l’air de prendre le chemin d’un débat constructif sur le malaise des quartiers populaires. L’abstention sortira-t-elle de nouveau grand vainqueur dans les bureaux de vote concernés ?