« Il y a quarante ans, je ne m’attendais pas à devenir maire. Les premières semaines de mon mandat, je n’en dormais plus la nuit. Mais après, j’ai pris confiance ». Voilà comment Paul Loridant qualifie les premiers instants qui ont suivi son élection à la mairie des Ulis en 1977. L’homme, alors seulement âgé de 28 ans, prenait les rênes de cette commune créée quelques semaines plus tôt, le 17 février. Il en devenait ainsi le premier maire. « M’imaginer maire était déjà compliqué, alors savoir que j’aillais le rester pendant plus de trente ans, qui plus est dans une ville où beaucoup de choses restaient à créer, je ne l’aurais même pas cru », sourit l’élu, aujourd’hui âgé de 68 ans. Si le temps l’a dépossédé de sa tignasse brune pour une chevelure plus argentée, Paul Loridant n’a toutefois pas perdu de son célèbre franc-parler, cette marque de fabrique qui lui colle toujours à la peau.

À quelques heures du quarantième anniversaire de la commune des Ulis, nous retrouvons ce même homme, toujours bon pied bon œil, au… cimetière intercommunal. Un endroit étrange, bien qu’il se prête tout naturellement à l’évocation d’une vie, quand bien même celle-ci aurait touché à sa fin, ce qui n’est pas encore le cas de la commune des Ulis. Celle-ci est d’ailleurs encore loin d’entendre le son des trompettes du Jugement dernier. « Comme la commune, ce cimetière à quarante ans, je l’ai d’ailleurs inauguré », affirme Paul Loridant, avant de clarifier : « étant un cimetière intercommunal, il fallait désigner un président, et ce président, c’est moi. Voilà pourquoi je suis ici aujourd’hui ». C’est donc dans ce lieu singulier que nous revenons, avec le premier édile de l’époque, sur la jeune histoire de la 196e commune de l’Essonne. Retour sur le destin croisé d’une ville et d’un homme.

Le plateau s’urbanise

Car avant d’en devenir le premier maire, encore fallait-il créer cette commune. « Avant sa création officielle en février 1977, il y avait déjà plus de 20 000 habitants sur le plateau. L’urbanisation de ce secteur date des années 1960 », relate Paul Loridant. Même si ce dernier n’était pas dans la région à cette époque, il dit en connaître la genèse. « Je suis arrivé en Essonne en 1972 après une période de vendanges ‘fatales’ en Champagne », plaisante-t-il avec son accent qui trahit ses origines pyrénéennes. « Fatales, car durant ces vendanges, j’y ai rencontré une jeune femme qui était étudiante à la fac d’Orsay. C’est comme ça que quelques mois plus tard j’ai emménagé à Orsay ». Âgé de 22 ans, le jeune homme découvre ainsi deux villes – Orsay et Bures –, qui se sont développés dans la vallée, sur les bords de l’Yvette, tandis que sur le plateau agricole, d’autres habitations sortent de terres comme des champignons. « Dans les années 1960, le préfet Paul Delouvrier, précurseur des villes nouvelles, avait ordonné aux maires de Bures et d’Orsay de construire des logements pour y loger en priorité les personnes qui travaillaient au CEA de Saclay (Ndlr : commissariat à l’énergie atomique) ou encore à la fac d’Orsay qui montait en puissance ». Car c’est à cette époque que le Plateau de Saclay, qui fait tant parler aujourd’hui commence son urbanisation. L’objectif recherché était d’accompagner le développement de la vallée de Chevreuse. Il s’agissait ainsi de bâtir 10 000 logements sur un périmètre de près de 270 hectares. Afin de gérer ce programme pharaonique, la Société d’aménagement de Bures-Orsay (Sambo) est créée. Son but : acheter les terrains agricoles, les viabiliser, revendre les terrains aux promoteurs, et faire les premières routes et les écoles.

10 000 logements devaient voir le jour aux Ulis durant les années 1970 (JL/EI)

10 000 logements devaient voir le jour aux Ulis durant les années 1970 (JL/EI)

Au bout de quelques mois, les premiers logements verticaux sont déjà érigés, les premiers habitants en profitent pour faire leur arrivée. Toutefois, sur le plan administratif, il ne s’agit pas encore d’une ville à part entière. « Un district urbain est créé pour administrer ce secteur, explique Paul Loridant. La gestion est confiée une année sur l’autre au maire d’Orsay puis à celui de Bures ». Mais c’est à partir du milieu des années 1970 que les choses vont s’accélérer pour Les Ulis.

Un jeune maire pour une jeune ville

Peu avant la fameuse année 1977, les communes d’Orsay et de Bures comptaient moins de 10 000 habitants chacune, tandis que le lieu-dit des Ulis en dénombrait pas moins de 20 000. C’est à ce moment-là que le sous-préfet de Palaiseau a lancé l’idée de créer une nouvelle commune. « Une manœuvre politique », selon Paul Loridant. Car pendant ce temps, ce dernier, militant politique de la première heure qui avait notamment rejoint la section du Parti socialiste de Sciences-Po à l’occasion du Congrès d’Epinay en 1971, s’est tout naturellement dirigé vers la section locale PS de Bures-Orsay à son arrivée dans le département. Gravissant rapidement les échelons, il accède au rang de secrétaire fédéral de cette section locale. « Peu avant les élections municipales de 1977, les politiques sont devenus calculateurs, commente ce dernier. Bures et Orsay étaient administrées par des maires de centre-droit. Or, le secteur des Ulis votait très à gauche, notamment communiste. Ainsi, les préfets ont pris la décision de soumettre la création des Ulis, pour maintenir un espoir de conserver Bures et Orsay à droite en les amputant des Ulis ».

Les populations de deux communes et du lieu-dit furent consultées. Trois propositions étaient soumises au vote. La première consistait à un statu quo avec deux villes et la continuité du district urbain. La deuxième présentait la fusion de Bures et d’Orsay. Et enfin, la dernière prévoyait la création des Ulis, par amputation de ces terres aux deux communes de Bures et d’Orsay. C’est finalement cette solution qui a été choisie par la majorité des habitants. Celle-ci sera matérialisée quelques semaines plus tard par la création officielle de la commune des Ulis le 17 février 1977.

À la tête des opérations pour les élections municipales dans les rangs socialistes sur ce secteur, Paul Loridant dut créer une nouvelle liste pour jouer la gagne sur les Ulis. Alors investi sur Orsay, c’est finalement lui qui a récupéré le leadership sur la nouvelle commune. « Personne ne voulait partir sur les Ulis, alors j’y suis allé en me disant que je ne serais pas maire, la population votant généralement pour les communistes ». Mais voilà, la liste socialiste finit première au premier tour d’une courte tête devant la liste communiste qui fusionne au second tour avec l’équipe de Paul Loridant. Dans la foulée, celui-ci devient le premier maire des Ulis. « Ça m’est tombé dessus comme ça. Moi qui croyais que j’allais poursuivre ma carrière à la Banque de France, et bien j’ai dû tout laisser tomber pour m’occuper des Ulis. À la base, je touchais 2 200 Francs de salaires, et d’un coup, je me suis retrouvé avec un budget de 30 à 40 millions de Francs à gérer. Encore heureux que je savais compter », rigole encore ce dernier. « J’étais un maire à l’image de la ville, c’est-à-dire jeune ! ».

« Parfois, on détruit ce qu’on a construit »

La tâche n’était pas simple pour l’équipe municipale. Il fallait finir la ville et surtout créer du lien. « Bures et Orsay avaient urbanisé leur côté à leur façon. Mais entre les deux, il n’y avait rien », résume Paul Loridant. La ville construite sur d’anciens champs de blés ou de fraises va alors connaître une série de mutations, notamment dans son cœur de ville. Inspirés par les préceptes de Le Corbusier, deux architectes proches des travaux du célèbre bâtisseur de la Cité radieuse de Marseille ou encore de la chapelle Notre-Dame-du-Haut à Ronchamp vont concevoir les schémas du centre-ville. Il s’agit de Robert Camelot et de François Prieur. Les deux hommes vont notamment concevoir ce centre sur deux niveaux, avec la création de la dalle sur laquelle de nombreux commerces ont vu le jour. « On sépare les endroits où on consomme, où on travaille, où on vit », analyse l’ancien maire.

Paul Loridant est élu sur la commune depuis 40 ans. 5 mandats de maire, un dans l'opposition et un comme maire-adjoint (JL/EI)

Paul Loridant est élu sur la commune depuis 40 ans. 5 mandats de maire, un dans l’opposition et un comme maire-adjoint (JL/EI)

L’embryon du début des années 1970 a donc bien évolué, même si la commune est encore entrée dans une phase de travaux lourds, avec la destruction des fameuses passerelles et d’une partie de la dalle. « C’est rare dans la vie d’un élu de détruire les choses qu’on a bâties », évoque celui qui a été renouvelé cinq fois de suite dans ses fonctions de maire. « Mais bon, c’est ça la vie d’une ville. Le fait de se rénover n’est pas réservé qu’aux anciennes villes », conclut Paul Loridant. Après tout, Les Ulis n’est pas une ville comme les autres.

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