Prix, trop forte minéralisation, emballage… l’eau en bouteille est loin de ne présenter que des avantages pour le porte-monnaie, la santé, ou encore l’environnement. Et pourtant, de plus en plus de consommateurs la privilégient aux dépens de l’eau du robinet. Un constat indéniable, mais surtout un constat étonnant au vu de la bonne qualité globale de l’eau au sortir du mitigeur des Français. Selon une enquête menée par UFC-Que Choisir, 95,6% des habitants de l’Hexagone bénéficient d’une eau de « très bonne qualité ». Une légère dégradation par rapport aux chiffres de 2014, cependant, rien d’alarmant.

En ce qui concerne l’Essonne, les chiffres sont là aussi légèrement en baisse. Les communes ciblées lors de la précédente enquête le sont de nouveau, et d’autres posent de nouvelles questions. « Globalement, la qualité de l’eau est plutôt bonne en Essonne », rassure néanmoins Michel Huguet, délégué départemental de l’Agence régional de santé (ARS). « Il y a très peu de cas où on fait des restrictions de consommation ». Avant de s’attarder une nouvelle fois sur les villes les plus à plaindre du département, celles d’Evry, Ris-Orangis, Bondoufle, Courcouronnes, Villabé, ou encore Lisses, suscitent un peu plus d’interrogations qu’à l’accoutumée.

Pointées dans un premier temps d’un marqueur rouge sur la carte interactive de l’UFC-Que Choisir, ces six villes du Centre Essonne font désormais l’objet d’un marqueur vert, et d’une signalisation préventive informant d’une présence de nickel. « Pour le nickel, le prélèvement de l’eau se fait au robinet des consommateurs. Ça ne veut pas dire que toute la ville est concernée. Ce n’est pas lié à la qualité de l’eau proprement dit », prévient le délégué essonnien de l’ARS. Pas de quoi s’inquiéter donc, mais pas non plus de quoi se réjouir si l’on en croît les dires de Gérard Brochot, président d’UFC-Que Choisir du Val d’Orge. « Il ne s’agit pas d’une erreur. Il y a bien eu une analyse officielle de l’ARS mettant en lumière un dépassement de la norme en nickel ».

Bien que les autorités se montrent intransigeantes à ce sujet, UFC-Que Choisir souhaite « tirer la sonnette d’alarme« . Si l’association ne se concentrait uniquement que sur les contaminants les plus polluants jusque-là, leurs études planchent désormais sur la totalité des critères réglementaires (au nombre de 50). Parmi eux, « cinq sont des composants amenés par les canalisations », précise Olivier Andrault, chargé de mission alimentation à la fédération UFC-Que choisir. « Le nombre de prélèvements par ville est extrêmement faible, parfois de l’ordre de un ou deux. Cela ne permet pas de définir précisément le nombre d’habitations touchées. C’est la limite du mode de prélèvement de l’ARS », nuance-t-il alors, tout en pointant du doigt une possible présence notamment de plomb dans les anciennes canalisations (avant les années 1950) qui n’auraient pas encore été changées. Financiers ou humains, ces analyses nécessitent énormément de moyens, « les personnes qui auraient des soupçons doivent, malheureusement de leur propre chef, demander et financer ces prélèvements », conclut-il.

Méréville, une nouvelle fois épinglée par UFC-Que Choisir quant à la mauvaise qualité de son eau (MB/EI).

Le Sud-Essonne face au sélénium et au nitrate

Situées dans l’Etampois, Méréville, Saclas et Guillerval ne laissent quant à elles guère planer de doute. Selon l’association de consommateurs, la qualité de l’eau y est « très mauvaise » (plus de 75 % d’analyses non-conformes).

A Méréville, les taux de nitrates sont plus élevés que la moyenne, notamment à cause de la présence accrue de terres agricoles entraînant l’emploi massif d’engrais azotés et de lisier. Selon les normes retenues pour les eaux potables par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), la teneur en nitrates des eaux souterraines varie normalement de 0,1 à 1 milligramme par litre d’eau. À Méréville, elle oscille entre 55 et 60 milligrammes : « C’est une situation préoccupante qui dure depuis une quinzaine d’années, explique Guy Desmurs, maire de la commune depuis 2014. Les forages se trouvent à proximité du Loiret et nous disposons d’une restriction de la consommation de l’eau d’usage. On étudie des pistes pour y remédier : soit en achetant de l’eau à l’extérieur, soit en la diluant ».

En centre-ville, les habitants n’ont pas attendu la dernière enquête de l’UFC-Que Choisir pour prendre leurs précautions : « On sait qu’il y a beaucoup de terres agricoles dans les environs, explique la libraire, on a donc pris l’habitude de ne plus boire l’eau du robinet, il y a moins de risques ». Chez le fleuriste, on privilégie aussi l’eau en bouteille, pointant du doigt la forte odeur « d’eau de javel de l’eau du robinet ». Reste que les nouveaux arrivants se posent quand même des questions : « Je viens de poser mes valises à Méréville, confie Julie. J’apprends qu’il y a des problèmes dans l’eau en discutant avec les habitants. J’en ai bu, je me douche avec, j’aimerais bien savoir ce que je risque (rires) ».

La présence trop élevée de nitrates dans l’eau peut effectivement s’avérer nocive pour la santé, en particulier chez les nourrissons de moins de six mois. La méthémoglobinémie, qui rend difficile la diffusion de l’oxygène des poumons vers le reste du corps, est alors la maladie la plus courante. « Nous n’avons pas pris de disposition particulière, les gens qui le souhaitent peuvent privilégier l’eau en bouteille. En tout cas, nous ne sommes pas les seuls dans le coin à avoir des problèmes ».

Dans les communes voisines de Saclas et Guillerval, c’est en effet le sélénium qui pose question. Cette substance est un composant des roches profondes dont la présence dans les eaux révèle l’épuisement des nappes phréatiques du fait notamment d’une surutilisation agricole. Si à petites doses le sélénium est bon pour la santé, il est potentiellement toxique en des quantités plus élevées. Néanmoins, le maire du village se veut rassurant : « Le sélénium est naturellement présent dans le sol, précise Yves Gaucher, mais il n’y a pas de danger en dessous de 20 microgrammes par litre. À Saclas, nous comptabilisons 10 à 13 microgrammes ».

Mais contrairement à Méréville, certains Saclasiens semblent étonnamment surpris par la nouvelle, qui ne date pourtant pas d’hier : « C’est comme avec Tchernobyl, il y a des problèmes partout aux alentours, sauf à Saclas. C’est quand même bizarre ! », lâche la gérante du salon de coiffure de la ville. « Ça fait des années que l’on trouve du sélénium ici, ajoute toutefois un de ses clients. Je reçois régulièrement des relevés de chez Véolia qui le mentionne ».

Boutigny-sur-Essonne et ses environs présentent un taux de sélénium trop élevé (GD/EI).

La Vallée de l’Essonne la plus touchée

D’ici 2018, la municipalité va donc conduire un projet de forage dans le bourg voisin de Guillerval, également touché par le sélénium : « Il y en a là-bas car nous les fournissons en eau, poursuit Yves Gaucher. Nous voulons donc mettre en place une interconnexion longue de 4 km pour ramener de l’eau propre de Guillerval à Saclas, et diluer notre eau pour diminuer le taux de sélénium. Elle serait ensuite redistribuée aux communes voisines membres du syndicat de la haute Vallée de la Juine ». En attendant, Saclas bénéficie, comme Méréville, d’une dérogation de l’ARS pour continuer d’utiliser son « or bleu ».

Et si deux ans après, l’eau de la commune de Méréville reste encore et toujours la plus affectée du département, le secteur le plus touché reste celui de la vallée de l’Essonne, et ses quelques huit communes au taux de sélénium trop élevé. Si Moigny-sur-Ecole et Buno-Bonnevaux peuvent se targuer d’être alimentées par au moins deux captages, dont un de bonne qualité, d’autres dressent un constat beaucoup moins réjouissant. Après s’être rattachée au syndicat du plateau de la Beauce, Champmotteux améliore progressivement la qualité de son eau, Prunay-sur-Essonne, Gironville-sur-Essonne ainsi que Vayres-sur-Essonne et Boutigny-sur-Essonne sont-elles, toujours en difficulté.

Fournies par le même réseau, Vayres et Boutigny présenteraient du sélénium dans leur eau depuis environ 5–6 ans. « Le Siarce (Ndlr : Syndicat intercommunal d’aménagement de réseaux et de cours d’eau), qui est notre syndicat des eaux, peut vous le dire :à ce jour, personne n’est capable de dire d’où vient le sélénium’ « , assure Daniel Denibas, maire de Boutigny-sur-Essonne depuis 2014. « On a fait des expériences, rien n’a permis de résoudre le problème ». Ici, comme à Méréville, la communication a néanmoins l’air plutôt efficace à ce sujet. A la garderie, aucun étonnement n’est palpable à l’annonce de ces résultats. « Tous les chiffres sont disponibles dans le journal de la ville. La mairie communique sur ces données », reconnaît Francine, ex-habitante de la commune. Emilie elle, y habite depuis maintenant un an. Et si elle a toujours eu pour habitude de consommer l’eau du robinet, désormais enceinte, elle privilégie les bouteilles. « Je ne la bois plus, je ne veux pas prendre de risque », avoue-t-elle, alors que les enfants de la garderie la consomment régulièrement.

Pas de surprise non plus pour Philippe et Michel, deux autres habitants du quartier. Philippe dit même avoir reçu dans sa boîte aux lettres un papier stipulant cet excès de sélénium. « Au goût elle n’est pas très bonne non plus », ajoute-t-il dans la foulée. Consommateur assidu de l’eau du robinet depuis 35 ans, le maire de la ville n’en délaisse pas pour autant ce problème. Des solutions sont actuellement cherchées par le Siarce, des tests de forage ont d’ailleurs commencé à Maisse depuis environ 1 an. Les résultats ne sont, pour l’heure, pas très probants. « On ne sait pas si on continuera de faire nos propres extractions et un mixage avec l’eau de Corbeil, ou si on va totalement arrêter d’extraire et prendre uniquement de l’eau en provenance de Corbeil », poursuit Daniel Denibas.

Deux ans après la dernière enquête d’UFC-Que Choisir, difficile donc d’entrevoir une quelconque amélioration dans le sud de l’Essonne. Le sélénium y fait sa loi, et si plusieurs solutions sont évoquées, les travaux demandent du temps… et de l’argent.

L’eau, un véritable tracas pour le sud de l’Essonne (2014)

Article réalisé en collaboration avec Maxime Berthelot.