Richie a des ambitions, Richie est déterminé. Richie ne craint pas le regard des autres parce qu’à ses propres yeux, il n’est pas réduit qu’à être « l’homme de couleur » que bon nombre de gens voient en lui en le croisant dans la rue. Non, avant toute chose, Richie est citoyen, il est Français… Et Richie veut devenir président.

Voilà en quelques lignes le scénario du faux documentaire qu’ont tourné ces 8 élèves de bac professionnel vente, du lycée Robert-Doisneau de Corbeil-Essonnes. Avant d’en venir à l’écriture du scénario, l’élaboration des dialogues, des mises en scène et de tout le tournage en lui-même, l’idée a mûri durant des années dans le cerveau de Kinza Huxley. Cette animatrice spécialisée dans la jeunesse, et également coordinatrice CLAS à la MJC Fernand-Léger de Corbeil-Essonnes, avait le projet en tête depuis bien longtemps, jusqu’au jour où le directeur de la Maison des Jeunes et de la Culture, Nicolas Sornat, lui a donné « carte blanche » pour un projet filmique : « Je me suis dit qu’on allait faire quelque chose sur la France ». Le sujet soulève de nombreuses questions : qu’est-ce qu’être Français ? ; se sent-on Français aujourd’hui ? ; se sent-on stigmatisé après la vague d’attentats qui a frappé la France ? Et c’est justement à la suite de l’attaque au Bataclan que le signal de départ a été donné : « Je me suis dit, ‘c’est maintenant’  », a-t-elle indiqué. Si le projet final porte sur l’identité nationale, cela n’a pas toujours été le cas. Initialement, Kinza Huxley s’était rendue dans les locaux du lycée pour promouvoir la mobilité européenne dans la section professionnelle. Cependant, la jeune femme constatant finalement que les mêmes projets étaient souvent proposés aux mêmes catégories de jeune, elle a choisi de dévier du chemin initial. Par la suite, tout s’est enchaîné : « J’ai finalisé ce projet juste après le Bataclan, avec beaucoup plus de ferveur. Je me suis basée sur mon histoire, puisque je suis moi-même issue de l’immigration, et sur le ressenti des jeunes ». Ces questions, si elles amènent à la réflexion, soulèvent également de nombreuses interrogations chez certains de ces jeunes, comme notamment Sonali, lycéenne à Robert-Doisneau et habitante des Tarterêts à Corbeil-Essonnes : « Le sujet m’a attirée car on ne voit pas de président de couleur en France. Un président devrait pouvoir venir de n’importe où. Pourquoi un jeune de cité ne pourrait pas le devenir ? ».

« Vous sentez-vous Français ? »

Si les projets filmiques de la MJC se font en général sur les adhérents et sur les habitants du territoire, Kinza Huxley a choisi de s’intéresser aux jeunes du lycée Robert-Doisneau de Corbeil-Essonnes, et plus particulièrement à la section professionnelle : « L’idée, c’est aussi d’essayer de les amener à comprendre qui ils sont. Il fallait que le sujet leur parle et qu’ils se l’approprient ». L’animatrice jeunesse a alors croisé le chemin de madame Janvier, professeur principal des participants au projet. Aujourd’hui en classe de Terminale, c’est lorsqu’ils étaient encore en Première que Kinza a fait la rencontre de ces jeunes. Plutôt que de présenter le projet de façon formelle et bien construire, l’animatrice a préféré une toute autre manière d’aborder le sujet en leur posant une seule et unique question : « Vous sentez-vous Français ? ». Le constat est surprenant : sur 24 élèves, ils n’ont été que deux seulement à répondre par l’affirmative. Des débats s’en sont suivis, une véritable réflexion s’est articulée autour de la question : « Actuellement, le mot ‘national’ est galvaudé. Quand on pense au nationalisme, au patriotisme… Ce sont de très beaux mots, très nobles, mais ces mots-là ont été volés, comme beaucoup de symboles de la France. Aujourd’hui, on a des jeunes qui sont Français, de différentes origines, et la question c’est de sonder cette jeunesse française ». Pour madame Janvier, le projet tombait à point nommé : « Quand Kinza est arrivée, je travaillais déjà sur l’identité culturelle depuis deux avec eux ». Si l’idée d’un projet filmique était novatrice pour cette enseignante et ces élèves, ils n’en étaient pourtant pas à leur premier travail sur l’identité nationale. Fervente adepte des techniques Freinet, madame Janvier avait déjà mis en place de nombreux ateliers sur le sujet depuis la Seconde, notamment en organisant des défilés de mode où chacun venait vêtu d’une tenue traditionnelle selon son origine. Ce sujet, quelle que soit la manière dont il est traité, touche bon nombre de ces jeunes de quartier, comme Elias qui, au début, s’est intégré au sujet « par curiosité ». Finalement, l’ambiance mêlant travail et rigolades, il a choisi de s’investir pleinement dans le projet : « On a choisi de parler des discriminations avec humour car même si ce n’est pas forcément mieux d’en rire, il faut savoir rire de tout ». Pour lui, le film servira non seulement à dénoncer le racisme et les discriminations, mais également à embellir la réputation des quartiers : « On voit les mauvais côtés de la banlieue à la télévision, alors que les gens qui habitent en banlieue, ils la voient comme un lieu de solidarité et d’entraide ».

Le sujet est compris, le projet est très bien accueilli, la machine est lancée. C’est à ce moment-là qu’est intervenu le collectif BKE, une coopérative de création audiovisuelle créée en 2005. Grâce à une équipe complète et complémentaire – réunissant Élie Séonnet, le co-fondateur du collectif BKE, son collègue Nicolas, Kinza Huxley, madame Janvier et les huit jeunes participants – un faux documentaire a finalement vu le jour. Après le montage des images en janvier, toujours accompagné des jeunes participants, le documentaire sera diffusé sur le site du journal Le Monde. Richie ayant été désigné par le groupe pour jouer le rôle principal de futur Président, différentes mises en scène ont été tournées et notamment la fausse campagne électorale : « On mélange à la fois le réel, dans leur analyse de la France et de la politique, et du faux dans le fait qu’ils prennent part à une élection présidentielle », indique Elie Séonnet. Partant des interrogations que Kinza Huxley avait initialement posées, les tournages se sont articulés sur ce même thème durant tout le long : « Les jeunes avaient envie de parler de ces questions-là mais ils voulaient les traiter avec humour  ». Au-delà du sujet en lui-même, l’Humour avec un grand « H » a également été l’un des fils conducteurs du projet. En premier lieu, la petite équipe a tourné un petit spot de deux minutes, « Les daronnes », publié sur la plateforme YouTube. Le sujet ? Les clichés qui existent chez leurs propres parents. C’est à la suite de cela que le faux documentaire s’est petit à petit mis en place. Pour le co-fondateur du collectif, « c’était une bonne manière de mettre en scène leurs interrogations : parler de la France, de la jeunesse, de leurs envies, de leur place dans leur pays et aussi de les mettre dans une position de citoyen ».

« On espère que les mentalités changent »

En acceptant de travailler sur ce sujet, les jeunes ont relevé le défi. S’ils ont chacun leurs convictions et ambitions, ils espèrent tous, sans exception, un changement des mentalités actuelles : « Ça me touche beaucoup car dans mon quartier, personne ne me regarde bizarrement. Pourtant, quand je vais à Paris, par exemple, je ne me sens pas comme chez moi », se désole Bilel, lycéen de 17 ans. Pour Jeni, 18 ans, les clichés n’ont pas leur place dans notre société : « J’espère que ça va faire réagir les gens et surtout la génération d’avant nous. Car les jeunes de notre génération ont grandi dans la mixité, alors que nos parents sont dans une logique différente. Pourtant, on est tous égaux au fond ». Hormis leur intérêt pour le sujet, ces jeunes de quartier ont vivement salué le climat de confiance qui s’est installé entre eux : « J’ai appris à rester souder avec les gens de ma classe et même les professeurs  », s’est réjoui Bilel. De son côté, Richie, le « Président », a lui aussi apprécié ces heures de travail, dans une ambiance saine et conviviale : « On avait beaucoup parlé du projet avant qu’il se monte et toujours dans le respect, même si l’on n’avait pas toujours les mêmes idées. On s’est amusé en disant ce que l’on pensait ». Pour le collectif BKE, c’est une collaboration plutôt inhabituelle, à laquelle il a fallu rapidement s’adapter : « Au début, c’est déstabilisant, il y a plein de codes que l’on n’a pas, il y a un rythme à prendre, une façon de faire ». Pour autant, « Ce sont des jeunes qui méritent d’être connus. Une fois qu’on prend le temps de les écouter, de se mettre à leur hauteur et de regarder dans la même direction qu’eux, on partage plein de choses », affirme Elie Séonnet.

Parler d’un sujet aussi fort pour faire réfléchir sur sa propre condition dans la société, mais pas seulement. Si le projet avait pour but de faire évoluer les mentalités, il a également suscité une vocation. En laissant les élèves utiliser le matériel et en leur ayant expliqué les codes de tournage, le collectif BKE a donné l’envie au jeune Khalil de faire de l’audiovisuel son métier : «  C’est la première fois que je fais partie d’un projet comme celui-là. Ça m’a beaucoup plu de voir comme ça se faisait. Je fais déjà de la musique et de voir des caméras dans un autre contexte que les clips musicaux, j’ai trouvé ça très intéressant  », s’est-il réjoui. Finalement, tout le monde y a trouvé sa place et chacun y a trouvé son compte. Madame Janvier, ravie de l’expérience, a pu observer un détail appréciable : « Le plus intéressant dans ce genre de projet, c’est que c’est finalement les élèves les moins scolaires qui adhèrent totalement  ». Les projets filmiques, une nouvelle manière d’enseigner ?